Ringo Starr, connu pour son style de batterie sobre et efficace, n’a jamais été adepte des solos spectaculaires. Pourtant, il cite un seul drum solo comme référence : celui de Cozy Cole sur « Topsy Part II ». Ce solo, alliant musicalité et progression narrative, incarne pour Ringo l’équilibre parfait entre groove et virtuosité discrète. Cette philosophie du minimalisme rythmique a forgé l’identité sonore des Beatles et influencé des générations de batteurs.
Il suffit d’écouter quelques mesures de « Come Together » ou la pulsation hypnotique de « Tomorrow Never Knows » pour comprendre : derrière les fûts, Ringo Starr n’a jamais recherché la virtuosité ostentatoire. Membre d’un groupe où l’innovation mélodique était déjà un feu d’artifice permanent, le batteur au sourire placide revendiquait un rôle plus discret : « servir la chanson ». À l’heure où, dans le rock, la batterie devenait parfois un numéro de cirque, Ringo cultivait l’art de la retenue, convaincu qu’un groove efficace vaut tous les roulés spectaculaire. Pourtant, parmi la myriade de démonstrations percussives enregistrées au XXᵉ siècle, il en existe une – et une seule – qu’il cite spontanément : le solo de Cozy Cole sur « Topsy Part II ».
Sommaire
La philosophie d’un batteur minimaliste
Né Richard Starkey en 1940 dans un quartier ouvrier de Liverpool, Ringo passe plus de deux ans dans des hôpitaux pour soigner diverses maladies infantiles ; ce séjour forcé l’amène à se fabriquer des tambours de fortune avec des boîtes métalliques, histoire de rompre l’ennui. Quand il rejoint la mouvance skiffle locale au milieu des années 1950, la débrouille reste son maître-mot : un simple kit basse-caisse, caisse claire et charleston lui suffit pour accompagner les standards qu’il joue avec le groupe Rory Storm & the Hurricanes. Chez lui, l’idée qu’un batteur doive « en mettre plein la vue » n’existe pas ; seul importe l’appui rythmique et ce « feel » souple hérité du rhythm’n’blues américain qu’il dévore sur les 45-tours importés par les marins dans les docks de Liverpool.
L’aversion de Ringo pour les démonstrations solo
Lorsque les Beatles explosent en 1963, les journalistes s’étonnent de ne voir aucun moment consacré à un soli de batterie dans leurs concerts, pratique courante chez les groupes de rock’n’roll. Ringo Starr s’en amuse : il n’a ni le goût ni l’envie de jouer seul. « Si vous cherchez des roulements interminables, allez voir Gene Krupa », dit-il un jour, sans acrimonie. Pour lui, le batteur est avant tout un conteur de pulsations, non un acrobate. Même le fameux break de « The End » (1969), vingt-trois secondes de roulements métronomiques, ne fut posé qu’à la demande expresse de Paul McCartney et sous la houlette du producteur George Martin : on l’a presque supplié d’accepter.
Aux origines de la culture du drum solo
Pour comprendre l’unique exception que Starr concède, il faut remonter aux racines du jazz des années 1930 où la batterie, encore cantonnée au rôle d’instrument d’accompagnement, s’émancipe peu à peu. Avec Chick Webb au Savoy Ballroom ou Gene Krupa au sein du Benny Goodman Orchestra, le spectaculaire devient un argument de vente ; les batteurs se lèvent parfois pour haranguer la foule et déclencher des cascades de frappes sur leurs toms. Dans le rock naissant, cette tradition se perpétue : Keith Moon, Ginger Baker ou plus tard John Bonham transforment leurs sets en marathons musclés. Face à ce déluge de décibels, le style feutré de Ringo fait figure, sinon d’anomalie, du moins de contre-modèle.
Cozy Cole, l’artisan d’un solo devenu légendaire
Né à Columbus (Ohio) en 1909, William Randolph “Cozy” Cole est déjà un vétéran du jazz lorsqu’il enregistre « Topsy » en 1958. Passé par les orchestres de Cab Calloway, Benny Goodman, Louis Armstrong ou encore Raymond Scott, il possède une technique d’une limpidité exceptionnelle. La pièce qu’il immortalise, composée à l’origine en 1938 pour le big-band de Count Basie, se divise en deux faces : « Topsy I » et « Topsy II ». C’est la seconde, longue de trois minutes et axée sur un drum solo crescendo, qui électrise la jeunesse américaine. Contrairement aux folies pyrotechniques de certains jazzmen, Cole choisit la musicalité : un motif de caisse claire, variations subtiles sur les toms, accentuations de cymbales savamment distillées. L’équilibre entre virtuosité et lisibilité force le respect.
Le triomphe inattendu de « Topsy Part II »
En septembre 1958, « Topsy II » entre dans le Billboard Hot 100 ; le 3 novembre, le 45-tours se hisse à la troisième place, tandis qu’il domine le classement R&B pendant six semaines. Un fait rarissime : jamais encore un instrumental de batterie, presque dépourvu de mélodie, n’avait obtenu un tel succès populaire. Le single se vend à plus d’un million d’exemplaires et décroche un disque d’or, propulsant Cozy Cole au rang de vedette nationale à quarante-neuf ans. Dans les clubs de Liverpool, le jeune Ringo écoute cette galette usée par les passages successifs sur le tourne-disque du Cavern Club ; il retient surtout la logique interne du solo, capable de captiver sans jamais sacrifier le groove.
Pourquoi Ringo Starr admire ce solo précis
Interrogé à maintes reprises sur ses batteurs favoris, Ringo cite toujours trois noms : Cozy Cole, Earl Palmer et D. J. Fontana. Mais lorsqu’il s’agit de solos, il n’en retient qu’un : « Topsy ». À ses yeux, l’exercice ne consiste pas à montrer sa vitesse mais à raconter une histoire rythmique. Cole démarre sur un tempo médium, laisse respirer le silence entre ses frappes, construit des phrases cohérentes. Cette narration musicale correspond parfaitement à l’idéal de Starr : jouer pour la chanson, même quand la chanson se réduit à un tapis rythmique. Avec « Topsy II », pas de démonstration gratuite ; chaque accent sert la progression dramatique, préparant l’oreille de l’auditeur à la relance suivante.
L’apprentissage technique de Ringo dans les clubs de Hambourg
Avant la gloire, les Beatles enchaînent des sets de huit heures dans les clubs du quartier de St. Pauli à Hambourg. Ringo, qui remplace Pete Best à l’été 1962, doit tenir la cadence : quatre-vingts chansons par nuit, du twist endiablé aux ballades chaloupées. Cette discipline forge un batteur endurant, capable d’improviser des breaks millimétrés pour relancer des danseurs parfois avinés. Au-delà de la résistance physique, il affine un sens de la nuance : les propriétaires de salles exigent des transitions fluides pour éviter que le public ne quitte la piste. Ici encore, la retenue prime ; pas question de saturer l’espace sonore, sinon les chanteurs s’époumonent inutilement.
« The End » : la seule concession solo des Beatles
Lorsqu’arrive l’enregistrement d’« Abbey Road » au printemps 1969, Paul McCartney imagine un final où chaque membre brillerait tour à tour : trois guitares se répondent, avant qu’un court drum solo ne précède la fameuse maxime « And in the end, the love you take is equal to the love you make ». Ringo rechigne ; il craint l’ego trip. George Martin le persuade : seize mesures, tempo à 126 bpm, aucun effet de manche. Résultat : un break à la fois carré et inventif, fondé sur un ostinato de caisse claire et de tom basse, ponctué de contre-temps qui préfigurent le rock des années 1970. L’ironie veut que ce mini-solo soit devenu l’une des signatures sonores les plus célèbres de la discographie beatlesienne.
Le contraste avec la déferlante de John Bonham
À la même époque, un autre Britannique révolutionne la batterie : John Bonham, pilier de Led Zeppelin, forge un son tellurique où la grosse caisse claque comme un canon. Sur scène, son morceau-fétiche « Moby Dick » peut dépasser le quart d’heure. Cymbales retournées, mains nues frappant les peaux, roulements crescendo : l’assistance retient son souffle. Ringo Starr, pourtant allergique aux envolées en solo, saluera un jour la performance : « Bonham en a fait un très bon, une fois ». L’anecdote est révélatrice : s’il loue le jeu du géant de Led Zeppelin, c’est que celui-ci, malgré l’avalanche de notes, conserve un sens infaillible du groove et retombe toujours sur le temps fort, à la manière d’un musicien de funk.
Les années 1970 : la tentation show-business repoussée
Au lendemain de la séparation des Beatles, Ringo connaît un succès solo fulgurant avec « Photograph » ou « It Don’t Come Easy ». Mais jamais il ne cède à la mode des solos de batterie sur les plateaux de télévision. Quand il forme son All Starr Band en 1989, concept réunissant des musiciens-vedettes issus de groupes différents, il laisse volontiers ses partenaires – Sheila E., Gregg Bissonette, Steve Lukather – s’aventurer dans des improvisations. Lui se cantonne à son poste, gardien du tempo, avant de rejoindre le micro pour chanter « With a Little Help from My Friends ». Sa règle n’a pas changé : la chanson passe avant le spectacle.
Le style Starr : micro-variations et feel contagieux
Réduire Ringo à un simple batteur « basique » serait une erreur : ses parties regorgent de trouvailles subtiles. Sur « Rain », il anticipe les syncopes de basse ; dans « Drive My Car », il alterne charleston fermé et ouvert pour créer une illusion de double-time feel ; sur « A Day in the Life », ses roulements de toms, joués légèrement en arrière du temps, accentuent la dramaturgie de l’orchestre symphonique qui déferle. Cette science du placement fait de lui un précurseur du drumming moderne : on la retrouve chez Steve Gadd, Phil Collins ou Dave Grohl, tous admiratifs de sa capacité à transformer une simple mesure en signature rythmique immédiatement reconnaissable.
Le rôle de la retenue dans l’identité sonore des Beatles
Les spécialistes de la production pop l’affirment : la clarté des arrangements Beatles doit beaucoup à l’espace laissé libre par la batterie. En se gardant d’étouffer les guitares et les harmonies vocales, Ringo garantit une aération qui autorise les expérimentations de studio : bandes inversées, prises multiples, collages orchestraux. Sans cette sobriété, les couches successives de Revolver ou de Sgt. Pepper’s auraient risqué la cacophonie. Autrement dit, la retenue n’est pas absence de créativité ; elle en est la condition.
L’héritage de Cozy Cole dans le rock des années 1980 et au-delà
Si « Topsy II » a marqué Ringo, il a également influencé des générations entières : de Max Weinberg (E Street Band) à Stewart Copeland (The Police), nombreux sont ceux qui citent le solo de 1958 comme une leçon de construction narrative. L’introduction de « In the Air Tonight » de Phil Collins ou le break de « Smells Like Teen Spirit » de Dave Grohl reprennent l’idée d’une montée en tension plutôt qu’un déferlement gratuit de notes. L’approche « story-telling » du drum solo est devenue un canon, prouvant que la musicalité prime sur la démonstration.
Raconter plutôt que briller
Pour Ringo Starr, la batterie n’est jamais un concours de virtuosité. Son admiration exclusive pour le solo de Cozy Cole le prouve : il aime les histoires bien racontées, pas les explosions d’egos. À l’époque de la surenchère technique, ce choix apparaît presque subversif. Pourtant, il a façonné une esthétique durable, celle où le groove vaut davantage qu’un déferlement de roulements. En décrétant qu’un seul drum solo mérite d’être cité, Ringo rappelle une évidence trop souvent oubliée : la musique est un langage collectif, et la batterie, son battement de cœur. Tant que le tempo vit, la chanson respire ; le batteur, lui, peut rester humble – et laisser son jeu parler pour lui.
