John Lennon a révélé en 1975 redouter l’idée de travailler avec Elvis Presley, son idole de jeunesse. Malgré son audace artistique, l’ex-Beatle craignait de ne pas être à la hauteur face à la légende du rock qui l’avait inspiré. Une unique rencontre en 1965 avait déjà laissé Lennon impressionné et déçu, réalisant qu’Elvis était prisonnier de son image. Ce fantasme de collaboration avortée révèle la part de vulnérabilité du musicien, rappelant que même les icônes restent des fans intimidés face à leurs héros.
Au fil des décennies, John Lennon s’est figé dans l’imaginaire collectif comme le héraut du « peace and love », auteur d’Imagine et apôtre d’un pacifisme planétaire. Pourtant, derrière la douce utopie se dissimulait un tempérament combatif, parfois colérique, prêt à se battre pour maintenir la paix autant que pour faire avancer une idée. Lennon maniait l’ironie, l’autodérision, mais aussi la provocation frontale ; il ne craignait ni la Maison-Blanche qui tenta de l’expulser des États-Unis, ni les foules hurlantes qui assiégeaient les Fab Four. Cependant, un nom — celui du King — pouvait encore l’intimider : Elvis Presley.
Sommaire
Elvis : l’étincelle originelle du rock à Liverpool
« Avant Elvis, rien n’existait ». Cette formule lapidaire traversera tout le parcours de Lennon. Lorsqu’en 1956 le jeune John capte l’éclat sauvage de Heartbreak Hotel sur un poste à galène de la banlieue de Liverpool, son univers bascule : le rock devient vocation, la guitare sa boussole. Formant bientôt les Quarrymen, il adopte la banane gominée et imite les déhanchements d’Elvis dans les fêtes paroissiales. Plus tard, Lennon confiera que, même au faîte de la Beatlemania, il continuait à « faire [ses] Elvis » au studio dès qu’une session montait en intensité. Presley demeurait la pierre angulaire de son imaginaire : une idole inatteignable qu’il citait comme la cause première de sa carrière.
Le fantasme d’une collaboration impossible
En juin 1975, au micro de Rolling Stone, Lennon évoque les artistes qu’il rêverait de produire désormais qu’il est libéré du carcan Beatles. Bob Dylan arrive en premier : Lennon admire le virage introspectif de Blood on the Tracks tout en jugeant ses accompagnements trop timides. Puis il lâche ce vœu fou : « Et Presley. J’aimerais ressusciter Elvis… Mais j’en serais terrifié. Je ne sais pas si j’en serais capable. » La confidence est d’autant plus saisissante que Lennon apparaît rarement vulnérable quand il parle de musique ; face au King, cependant, le fan supplante le professeur.
1965 : la rencontre au sommet et un malaise palpable
Les deux titans ne se croiseront qu’une fois, le 27 août 1965 à la villa d’Elvis, sur Perugia Way, à Bel Air. Les Beatles débarquent après un concert à San Diego ; on coupe la climatisation pour que chacun entende la guitare du King, une Fender Jazz Bass posée sur le canapé. Lennon tente l’humour (« Où sont les servantes en or et les tigres blancs ? »), mais l’ambiance reste gênée. Chacun attend que l’autre parle. Elvis, sous sédatifs légers prescrits pour ses spectacles de Vegas, paraît distant ; Lennon, bavard, se sent sur le territoire du géant. Le jam improvisé s’étiole en boogie anonyme. À l’issue de la soirée, le Beatle comprend que l’idole de son adolescence traverse déjà un déclin créatif, prisonnière d’Hollywood et des bandes-sons insipides. Ce contraste entre le mythe et la réalité nourrira autant d’admiration que de mélancolie.
Années 1970 : Lennon producteur en goguette
Pendant la fameuse « lost weekend », séparation temporaire d’avec Yoko Ono, Lennon se réfugie dans la frénésie des studios. Il coproduit Pussy Cats pour Harry Nilsson, campe au Record Plant avec David Bowie pour accoucher de Fame, accompagne Elton John dans une relecture flamboyante de Lucy in the Sky with Diamonds. Fort de ces succès, il caresse l’idée de sauver ses héros de cœur. Pour Dylan, le scénario est clair : renforcer la section rythmique, capter l’électricité brute qu’il devinait en coulisses. Pour Elvis, il rêve d’un retour aux sources : une section de Memphis, deux jours de prise live, pas de choristes pompiers, des chansons rockabilly dépouillées. Lennon se voit déjà assis derrière la console, Hofner en bandoulière, exhortant son idole à laisser tomber la ceinture à strass.
La peur de l’idole : mécanismes intimes
Pourquoi Lennon, si sûr de son talent, avoue-t-il « avoir peur » ? D’abord la dimension hiérarchique : Presley représente l’autorité paternelle, figure qui aimante et effraie. Travailler avec Elvis reviendrait à monter sur scène devant l’incarnation même de sa vocation ; en cas d’échec, la blessure serait irrémédiable. Ensuite, le contexte commercial : en 1975, Presley, diminué par les médicaments, alterne shows routiniers et séances d’enregistrement léthargiques à Graceland. Lennon redoute de ne pouvoir réveiller le tigre assoupi sans heurter l’entourage hermétique du King, dirigé par le colonel Tom Parker. Enfin, Lennon sait qu’il a trop peu de temps libre ; père de Sean depuis octobre, il s’apprête à entrer dans un semi-retrait domestique. Une telle aventure exigerait une énergie qu’il hésite à consacrer.
Bob Dylan : admiration sans intimidation
À l’inverse, Bob Dylan lui semble abordable. Les deux hommes partagent une complicité de longue date : fous rires teintés de fumée dans les loges de 1964, virées nocturnes dans un taxi londonien pour le documentaire Dont Look Back. Lennon se moque gentiment de la diction nasillarde de Dylan, et Dylan raille l’air cérémonieux des Beatles. Entre eux, pas de hiérarchie paralysante ; Lennon se sent légitime pour critiquer les cordes de Lay Lady Lay ou l’orgue de Idiot Wind et proposer des prises plus nerveuses. Surtout, Dylan n’a pas de manager intraitable ; il peut se lever, prendre sa guitare, et enregistrer dans n’importe quel sous-sol. La perspective est stimulante, non effrayante.
Le phénomène Presley après 1975
Elvis, de son côté, s’essouffle dans les tournées. Son dernier album studio, Moody Blue, sort en juillet 1977, quelques semaines avant sa mort. Les témoignages de musiciens de sessions décrivent un homme enfermé dans son cocon de satin, peu ouvert aux avis extérieurs. Il est probable que même l’ex-Beatle le plus audacieux n’aurait pas pu franchir le blocus Parker pour imposer une production crue. Le colonel redoute toute initiative susceptible d’affaiblir la marque Elvis, surtout si elle vient d’un artiste associé à des positions politiques controversées. Lennon, fiché par le FBI, reste persona non grata pour l’Amérique conservatrice de Graceland.
Prospective : à quoi aurait ressemblé l’album Lennon-Presley ?
Imaginons malgré tout : sessions matinales au studio American Sound de Memphis, la section Hi Rhythm derrière les claviers, Lennon et Chip Moman coréalisant. Setlist : reprises de Chuck Berry, compositions originales de Lennon offertes au King (« Walking on Thunder Road », rumeur d’un titre gratté dans le Dakota), réédition musclée de Blue Suede Shoes. La voix d’Elvis, débarrassée du vernis gospel, redécouvre le rugissement de That’s All Right. Lennon, stratocaster en mains, ajoute des choeurs rauques façon Instant Karma!. L’album sort à Noël 1976, renvoie Saturday Night Fever à ses miroirs, et redonne à Presley l’aura rock perdue au fil des casinos. Fantasme, certes, mais reflet d’un rêve que Lennon revendiquait sans complexe.
Des regrets congelés dans l’histoire
La tragédie veut que, moins de cinq ans après l’interview, Lennon soit abattu devant le Dakota Building, le 8 décembre 1980. L’année suivante, Dylan publie Shot of Love sans le mentor qu’il aurait peut-être accepté en cabine, tandis qu’Elvis repose depuis 1977 à Graceland. L’éventualité d’un disque commun demeure donc l’une des grandes collaborations manquées du rock, au même titre que le duo avorté Jimi Hendrix-Miles Davis. Elle alimente les uchronies, ces récits parallèles où les stars se rencontrent sur bande magnétique pour recomposer la chronologie musicale.
Entre idoles et disciples : le vertige de l’influence
Lennon craignait-il vraiment Elvis, ou redoutait-il plutôt de confronter le mythe à la décrépitude ? Faire vibrer la légende sans en briser la coquille relève de l’équilibrisme. En le déclarant publiquement, il révèle une vérité universelle : rencontrer son héros peut être plus dangereux que d’affronter un adversaire. Car l’idole nous reflète, nous transperce, parfois nous écrase. Lennon, lucide, savait qu’un échec avec Presley entacherait à jamais son propre rêve d’adolescent. Mieux valait laisser l’idole sur un piédestal de vinyle que risquer de le voir vaciller sous les spots d’un studio.
Héritage et leçons d’une collaboration avortée
Aujourd’hui, l’anecdote sert de leçon aux musiciens qui envisagent d’approcher leurs mentors : l’admiration ne doit pas annihiler la créativité. Les producteurs modernes, de Mark Ronson à Rick Rubin, citent souvent la phrase de Lennon comme un rappel : rester humble face à un monument n’interdit pas la prise de risque. Les fan-labs virtuels recréent désormais, grâce à l’intelligence artificielle, des jams posthumes où la voix de Presley dialogue avec la Rickenbacker de Lennon ; séduisante chimère qui éclaire la frustration originelle.
Une peur révélatrice d’humanité
Alors que Lennon affirmait « ne pas savoir s’il pourrait » produire Elvis, il nous tendait un miroir : même les géants ont des failles, même les révolutionnaires de la pop redoutent l’ombre de leurs maîtres. Cette craintive révérence n’enlève rien à son audace ; elle la complète, humanise l’icône, rappelle qu’un artiste reste avant tout un fan habité par ses propres frissons d’adolescent. Le jour où Lennon a confessé sa peur, il a aussi signé un hommage ultime : reconnaître la grandeur d’un homme capable de faire trembler celui qui avait fait hurler le monde. Et dans ce frisson se niche peut-être la véritable définition du rock : une chaîne ininterrompue d’admiration et de défi, où chaque génération espère, sans jamais l’oser tout à fait, se mesurer à celle qui l’a précédée.













