George Martin considérait l’album Yellow Submarine comme un « bric-à-brac » réunissant des chutes et des titres orphelins des Beatles, sortis pour honorer un contrat malgré la fatigue du groupe. Si l’accueil critique fut tiède, le film devint culte et l’album révéla avec le temps des trésors comme « Hey Bulldog » ou « It’s All Too Much », confirmant que même les rebuts des Beatles brillent encore.
Au mitan de l’année 1968, The Beatles sont loin de l’insouciance qui avait accompagné leurs débuts. Entre les interminables séances du futur White Album, les tensions créatives, les questions d’argent et la gestion de leur toute nouvelle société Apple Corps, les quatre musiciens n’ont plus l’énergie ni l’envie de se lancer dans un nouveau projet cinématographique. Or, le contrat signé avec United Artists en 1963 prévoit un troisième film après A Hard Day’s Night et Help!. Pour honorer l’engagement sans trop s’impliquer, le management accepte qu’un long-métrage d’animation, Yellow Submarine, soit développé par le réalisateur George Dunning. Les Beatles ne prêteront leur voix qu’à une brève séquence finale tournée en juillet 1968, laissant aux animateurs et au producteur Al Brodax la liberté d’imaginer un univers psychédélique inspiré de leur iconographie.
Dans les faits, cette délégation ne résout pas tout : un long-métrage nécessite une bande-son originale. Or le groupe vient de sortir le single « Hey Jude » et s’enlise dans des sessions de plus en plus houleuses à Abbey Road Studios. Pressés par le temps, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr réunissent en quelques jours un lot de titres inédits, accompagnés de compositions orphelines rejetées lors d’albums précédents. George Martin, architecte sonore des plus grandes réussites beatliennes, observe avec inquiétude la méthode « service minimum ». Au journaliste Ray Coleman, il lâchera plus tard : « C’était le fond du tiroir. Des morceaux qu’ils auraient de toute façon mis à la poubelle. Du remplissage, du junk. »
Sommaire
Un assemblage hétéroclite entre anciennes gloires et nouveautés de fortune
Lorsque l’album sort en janvier 1969 – soit six mois après la première londonienne du film –, la face A propose six chansons estampillées Beatles : quatre inédites et deux réenregistrements issus de singles antérieurs. Le morceau-titre « Yellow Submarine », déjà célèbre depuis 1966, ouvre la marche, suivi du virevoltant « Only a Northern Song » de George Harrison, d’abord écarté de Sgt. Pepper. Vient ensuite « All Together Now », comptine collective signée McCartney, puis le rock griffu « Hey Bulldog » et le trip lysergique « It’s All Too Much » – encore un titre de Harrison, enregistré en 1967. L’hymne pacifiste « All You Need Is Love » clôt cette première face.
La face B, elle, ne contient aucun Beatles : six pièces orchestrales composées et dirigées par George Martin, conçues pour souligner les péripéties animées du film, de la bataille contre les Blue Meanies aux fonds marins de Pepperland. Jamais encore un album officiel ne s’était divisé aussi nettement entre chansons du groupe et musiques de film. Martin assume la gageure mais confiera plus tard que le disque, privé de l’implication pleine et entière des musiciens, ne pouvait rivaliser avec les standards imposés depuis Revolver.
La genèse chaotique des nouveaux titres
Si « Hey Bulldog » est enregistré presque en temps réel le 11 février 1968, c’est parce que la caméra de la BBC, venue documenter la séance, incite Lennon et McCartney à livrer une performance énergique. On y voit John marteler son piano, Paul improviser une ligne de basse sinueuse et George Harrison décocher un solo incisif sur sa Gibson SG. Conçu comme un simple morceau de remplissage pour la bande-son américaine, le titre se révèle l’un des rocks les plus féroces du catalogue Beatles.
« All Together Now » naît le 12 mai 1967, lors d’une session décontractée aux studios EMI. Paul imagine une rengaine mi-enfantine, mi-pub de variété, destinée à être chantée par le public dans les salles obscures. Le texte, réduit à l’os, multiplie les injonctions positives : une strategie idéale pour un film dont la philosophie est « amour, musique et couleurs ».
Harrison, lui, recycle deux compositions introspectives. « Only a Northern Song » raille avec un humour noir le système de royalties de la maison d’édition Northern Songs : George, sous-estimé par le duo Lennon-McCartney, se plaint de toucher moins d’argent sur ses propres morceaux. « It’s All Too Much », enregistré en juin 1967, témoigne de son immersion dans le bouddhisme et la culture psychédélique : orgues tournoyantes, guitares saturées, cuivres chatoyants, le tout sur près de sept minutes – durée inhabituelle à l’époque.
Les reproches de George Martin, entre standards d’excellence et grande fatigue
Depuis Rubber Soul, Martin est passé du rang de simple « superviseur technique » à celui de véritable co-créateur. Il pilote l’orchestre symphonique de « A Day in the Life », invente le collage inversé de « Strawberry Fields Forever » et supervise le mixage en quatre pistes de Sgt. Pepper. En 1968, il assiste pourtant à l’éparpillement du groupe : chacun apporte des chansons sans consulter les autres, l’humeur varie selon la fatigue, les disputes sur la présence de Yoko Ono ou la répartition des rôles en studio. Face à ce manque d’unité, Martin estime que les chutes réutilisées pour Yellow Submarine ruinent la cohérence artistique bâtie depuis quatre ans.
Son jugement, souvent cité hors contexte, reflète aussi la logique industrielle de l’époque. Les bandes ne dorment pas éternellement dans les coffres : Capitol et EMI réclamant du contenu neuf pour alimenter le marché américain, publier un album associant seconds couteaux et recyclages semble acceptable. Martin, perfectionniste, craint surtout que le public identifie ce « patchwork » à la véritable évolution créative du quatuor.
Un accueil critique tiède mais un succès commercial honorable
À sa sortie, le disque atteint la quatrième place au Royaume-Uni et la deuxième aux États-Unis. Les critiques britanniques saluent la partition symphonique de George Martin mais regrettent l’absence de matériel vraiment nouveau ; la presse américaine, plus indulgente, souligne l’ingéniosité de la production et la fraîcheur de « Hey Bulldog ». Les fans, eux, boudent d’abord le vinyle, frustrés de ne pas retrouver l’intégralité des chansons du film – notamment « Baby, You’re a Rich Man » ou « Eleanor Rigby », entendues dans certaines séquences mais absentes de la tracklist.
Avec le temps, les chiffres donneront raison à la marque Beatles : plus de trois millions d’exemplaires écoulés dans le monde avant la fin de la décennie, disque d’or outre-Atlantique dès le mois d’avril 1969. Mais la réputation d’album mineur colle longtemps à Yellow Submarine, relégué derrière les chefs-d’œuvre canoniques que sont Revolver, Sgt. Pepper, The White Album ou Abbey Road.
Le film : une explosion visuelle qui dépasse le statut de produit dérivé
Ironie de l’histoire : si l’album divise, le film trouve rapidement sa place parmi les jalons de l’animation pop. Les visuels de Heinz Edelmann, influencés par l’Art nouveau et la contre-culture psychédélique, transforment le sous-marin jaune en icône graphique. Les séquences Lucy in the Sky with Diamonds, Sea of Holes ou Blue Meanies rivalisent d’inventivité, ouvrant la voie à des vidéoclips modernes. Malgré la distance que prennent initialement les musiciens, le long-métrage contribue à leur légende, prouvant qu’un univers visuel peut prolonger la langue Beatles sans leur présence constante.
La réhabilitation progressive des « dregs »
Dans les années 1990, l’album est ré-évalué. La compilation Anthology 2 révèle des prises alternatives d’« Only a Northern Song » et d’« Hey Bulldog », montrant l’ambition sonore sous-jacente. En 1999, la sortie du Yellow Submarine Songtrack, remix intégral débarrassé des plages orchestrales au profit d’un programme 100 % Beatles, remet les projecteurs sur des chansons longtemps sous-estimées. Les ingénieurs Peter Cobbin et Paul Hicks profitent des bandes quatre-pistes originales pour moderniser la stéréo, redonnant punch et clarté à « It’s All Too Much » ou « All Together Now ». Le public redécouvre des perles insoupçonnées ; la critique, nourrie par la vague nostalgique de l’an 2000, salue le disque comme un complément indispensable à la phase expérimentale 1966-1968.
La place de l’album dans la carrière de chaque Beatle
Pour George Harrison, Yellow Submarine offre paradoxalement un terrain d’expression conséquent : deux compositions sur six, soit un tiers de la face A. L’auteur de « Taxman » confirme son virage spirituel et son intérêt pour les textures saturées. Lennon, de son côté, signe l’une de ses dernières chansons purement rock avant de plonger dans l’introspection de « Julia » ou « Mother ». McCartney, rare sur l’album, se réserve l’écriture d’une bluette collective, mais se consacre déjà à la construction du futur concept Let It Be. Ringo, enfin, se voit confier le chant principal sur « Yellow Submarine », rappel d’un succès planétaire qui continue de nourrir son image joviale.
Les pistes orchestrales : un laboratoire pour George Martin
La seconde face, souvent négligée par le grand public, mérite une attention renouvelée. Avec « Pepperland », Martin signe une ouverture quasi-baroque où les cordes dialoguent avec le cor anglais. « Sea of Monsters » explore un collage de dissonances, glissant un clin d’œil à Edward Elgar et aux bandes inversées chères aux ingénieurs d’Abbey Road. « March of the Meanies » pastiche les fanfares militaires, tandis que « Pepperland Laid Waste » plonge dans une sombre réorchestration du thème principal. Si Martin déplore la faiblesse des chansons de la face A, il se voit offrir carte blanche pour prouver son génie d’arrangeur, préfigurant ses partitions pour Live and Let Die ou Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band – The Movie.
Une dualité assumée : album mineur, legs majeur
Dire que Yellow Submarine est un album de « junk » revient à oublier qu’il renferme un témoignage précieux de la période charnière 1967-1968. Les Beatles y expédient peut-être la commande, mais laissent transparaître leur savoir-faire inégalé : riffs efficaces, harmonies vocales, production aventureuse. Le scepticisme de George Martin souligne la barre d’exigence qu’il s’était fixée – et que le groupe avait, jusqu’alors, toujours dépassée. Or, dans une discographie où la mutation est permanente, un projet « secondaire » devient fatalement un jalon pour tout autre artiste.
L’héritage culturel du sous-marin jaune
Au-delà des chiffres de vente, Yellow Submarine s’impose comme symbole visuel de la family-friendly pop culture. Son graphisme inspire des vagues de merchandising, de la papeterie scolaire aux T-shirts vintage, en passant par les jouets Mattel et les puzzles Ravensburger. Le slogan « All You Need Is Love » se propage dans les manuels d’anglais du monde entier. En 2012, Paul McCartney supervise une restauration 4K du film ; la bande-annonce engrange six millions de vues en un mois sur YouTube. Le sous-marin devient même une attraction permanente à Liverpool, un mini-submersible jaune amarré à Albert Dock, visitable par les touristes.
Regards critiques contemporains : de la condescendance à l’empathie
À l’heure où la playlist règne, l’argument du remplissage perd de sa force : les auditeurs butinent, retiennent l’essentiel et redécouvrent la valeur de titres naguère trop vite jugés. Des musiciens comme Dave Grohl citent « Hey Bulldog » parmi leurs riffs fétiches ; Noel Gallagher voit dans « It’s All Too Much » le chaînon manquant entre les drones psyché des Stone Roses et les hymnes d’Oasis. Les plateformes de streaming, en isolant chaque piste, offrent un nouvel angle : le morceau le plus écouté de l’album est désormais « All Together Now », qui dépasse les 150 millions de lectures grâce à son adoption par les enseignants d’anglais langue seconde.
Un « album-témoin » plus riche qu’il n’y paraît
Yellow Submarine restera probablement l’œuvre la plus controversée de la discographie Beatles : ni véritable album studio, ni simple bande-originale. Pourtant, sa genèse raconte tout : la fatigue d’un groupe au sommet, les exigences contradictoires de l’industrie, la créativité jamais en panne même quand l’envie s’émousse, la vigilance d’un producteur conscient de la légende en marche. George Martin pouvait estimer que l’album contenait du « junk » ; plus d’un demi-siècle plus tard, force est de reconnaître que les rebuts des Beatles brillent encore plus que les joyaux d’autres artistes. Après tout, dans le vaste océan de la pop, même les objets de récupération issus du sous-marin jaune continuent de flotter haut, portés par des vagues de mélomanes toujours curieux de redescendre sous la surface pour visiter Pepperland.
