Le 23 octobre 1987, dans un moulin reconverti en studio au fond du Sussex, deux hommes s’assoient face à face avec une guitare acoustique chacun. L’un a quarante-cinq ans, cent millions de disques derrière lui et vient de publier l’album le plus mal reçu de sa carrière. L’autre en a trente-trois, s’appelle Declan MacManus, se fait appeler Elvis Costello, et a passé son adolescence à démonter les disques du premier. Ce jour-là, ils enregistrent une démo acoustique de trois minutes. Elle s’appelle « My Brave Face ».
Dix-neuf mois plus tard, le 8 mai 1989, la chanson sort en single sous la référence Parlophone R 6213. Elle atteindra la dix-huitième place britannique et la vingt-cinquième du Billboard Hot 100 — et restera, pendant vingt-cinq ans et demi, le dernier Top 40 américain de Paul McCartney. Entre les deux dates, il y a trois séances d’enregistrement distinctes, trois producteurs, une basse Höfner ressortie d’un placard, un veto sur des harmonies jugées trop lennoniennes, et le retour d’un homme que la critique avait enterré deux ans plus tôt.
Cet article reprend l’affaire dans le détail : les dates de séance, les crédits nominatifs, les références de pressage, les classements semaine par semaine, ce que disent les deux auteurs, et ce que la légende raconte de travers. Il complète notre dossier sur les collaborations de Paul McCartney après les Beatles, où la séquence Costello occupe la place du seul vrai partenariat d’écriture depuis John Lennon.
En bref
- « My Brave Face » n’a pas été enregistrée d’un seul tenant : une démo acoustique le 23 octobre 1987 à Hog Hill Mill, une seconde démo en février 1988, la version définitive en octobre 1988 aux studios Olympic de Londres, un mixage le 28 janvier 1989.
- Ce n’est pas Costello qui a « suggéré » la Höfner en passant : il a méthodiquement poussé McCartney vers son propre passé, et c’est McCartney qui a freiné — il a opposé son veto à des lignes d’harmonie qu’il jugeait trop proches de celles de Lennon.
- Le titre est produit par McCartney, Mitchell Froom et Neil Dorfsman. Trevor Horn et Steve Lipson, souvent présentés comme « les producteurs de Flowers in the Dirt », n’ont pas travaillé sur cette chanson.
- Le 45 tours ne porte qu’une face B, « Flying to My Home ». Les 12 pouces, CD et cassette y ajoutent deux titres rescapés des séances de CHOBA B CCCP : « I’m Gonna Be a Wheel Someday » et « Ain’t That a Shame ».
- Le clip a été tourné les 10 et 11 avril 1989, notamment à Liverpool, et incorpore des films de famille que McCartney avait rachetés lors d’une vente Sotheby’s en 1986.
- McCartney a joué la chanson environ cent treize fois entre 1989 et 1991. Il ne l’a plus jamais reprise depuis.
Sommaire
Ce que « My Brave Face » vient réparer
Le point bas : « Press to Play » et l’année 1986
Pour comprendre pourquoi une chanson de trois minutes dix-neuf a compté à ce point, il faut mesurer d’où venait son auteur. En septembre 1986, McCartney publie Press to Play. Le disque est produit par Hugh Padgham, ingénieur star de la décennie, dans une esthétique de batterie compressée et de claviers numériques qui date le disque au mois près. Six titres sont cosignés avec Eric Stewart, de 10cc. Les ventes sont les plus faibles de sa carrière solo au Royaume-Uni ; la critique est féroce ; McCartney lui-même passera les décennies suivantes à ne pas le défendre. Nous avons consacré à ce disque une relecture complète pour ses quarante ans.
L’échec n’est pas seulement commercial. Il est de positionnement. Depuis Tug of War (1982), McCartney était perçu comme un artisan encore capable de grandes chansons ; après Press to Play, il devient, dans la presse musicale britannique de l’époque, une figure patrimoniale sans actualité. Le mot qui revient est « irrelevant ».
Un catalogue perdu, un partenaire mort, une scène abandonnée
Trois pertes se cumulent au milieu des années 1980. En décembre 1980, John Lennon est assassiné : McCartney perd non seulement un ami mais l’interlocuteur qui avait structuré sa manière d’écrire pendant treize ans. En août 1985, Michael Jackson rachète ATV Music, propriétaire du catalogue Northern Songs : McCartney perd le contrôle éditorial de ses propres chansons de jeunesse. Et depuis la fin de la tournée de Wings en 1979 — plus exactement depuis l’arrestation de Tokyo en janvier 1980 —, il ne monte plus sur scène.
Le McCartney de 1987 est donc un homme qui n’a plus de partenaire d’écriture, plus la maîtrise de son catalogue, et plus de public direct. Les trois manques vont être traités en dix-huit mois, et « My Brave Face » est le point où les trois se rejoignent.
Ce que McCartney cherche exactement à l’automne 1987
Il ne cherche pas un producteur — il en trouvera huit pour le disque suivant. Il cherche quelqu’un qui lui dise non. C’est la leçon tirée de l’épisode Eric Stewart : la coécriture n’a d’intérêt que si le partenaire a assez d’autorité pour contredire. Stewart racontera avoir tenté d’imposer un travail de réécriture et s’être heurté à une politesse impénétrable.
La demande est donc précise : un auteur reconnu, plus jeune, assez sûr de lui pour tenir tête, et suffisamment nourri de l’œuvre des Beatles pour savoir de quoi il parle. Le producteur Phil Ramone, qui connaît les deux hommes, fait le rapprochement.
L’année 1987 chez McCartney : deux chantiers parallèles
Un détail qu’on oublie systématiquement : au moment où commencent les séances avec Costello, McCartney travaille sur un tout autre projet. En juillet 1987, il a enregistré à Hog Hill Mill, en deux jours, une vingtaine de reprises de rock’n’roll des années 1950 avec un petit groupe. Ce disque deviendra CHOBA B CCCP, publié d’abord uniquement en Union soviétique. Deux titres issus de ces séances finiront en face B de « My Brave Face ». Les deux chantiers de l’année 1987 se rejoignent donc physiquement, sur le même disque, dix-huit mois plus tard.
La rencontre avec Elvis Costello
Qui est Declan MacManus en 1987
Costello n’est pas un débutant qu’on adoube. En 1987, il a onze albums derrière lui, une réputation d’auteur difficile et une érudition musicale considérable. Son rapport aux Beatles n’est pas celui d’un fan tardif : il a grandi dedans, son père Ross MacManus était chanteur professionnel, et il connaît le répertoire au niveau de la mesure.
Il possède aussi une chose que McCartney n’a plus : le crédit de la presse sérieuse. Un disque de McCartney en 1987 est reçu comme un produit ; un disque de Costello est reçu comme une œuvre. L’association profite objectivement aux deux, ce qui explique en partie qu’elle ait tenu deux ans.
Hog Hill Mill : le décor
Les séances se tiennent à Hog Hill Mill, ancien moulin à vent d’Icklesham, dans l’East Sussex, que McCartney a converti en studio en 1984. Le lieu compte : jusque-là, il enregistrait à Londres — Abbey Road, AIR, ou Montserrat — ce qui impliquait des trajets, des horaires et des tarifs. Le moulin lui donne un studio ouvert en permanence, à vingt minutes de chez lui, où l’on peut monter une idée un mardi après-midi sans prévenir personne.
C’est un point souvent négligé dans l’histoire du McCartney tardif : la plupart de ses collaborations d’écriture des trente années suivantes se dérouleront dans cette pièce. Costello y vient le premier.
La règle : un crayon, du papier, deux guitares
La méthode adoptée est délibérément archaïque, et McCartney la décrira comme un retour explicite au protocole de sa jeunesse : deux hommes assis face à face, deux guitares acoustiques, aucun enregistrement pendant l’écriture, et on ne se lève pas tant que la chanson n’est pas finie. C’est exactement la discipline Lennon-McCartney des années Forthlin Road, transposée trente ans plus tard.
Le second temps de la méthode est ce qui la rend précieuse. « Le meilleur moment de ces séances d’écriture, expliquera McCartney, était littéralement juste après. On avait écrit nos textes, et on descendait au studio avec nos guitares pour les enregistrer tout de suite. » D’où l’existence, pour presque chaque chanson, d’une démo à deux voix et deux guitares captée dans la foulée de l’écriture — matériau qui restera inédit pendant trente ans.
Ce que Costello apporte que personne n’apportait plus
Trois choses, mesurables dans le résultat.
Une exigence de texte. Les chansons de McCartney des années 1980 fonctionnaient souvent sur un slogan de refrain. Celles écrites avec Costello posent des situations : un homme abandonné qui fait bonne figure, un couple qui se ment, une maîtresse et une servante. Le vocabulaire se déplace du sentiment général vers la scène concrète.
Un contradicteur. Costello a raconté avoir systématiquement poussé McCartney vers la version la moins confortable de chaque idée, et McCartney a confirmé, sans toujours s’en réjouir, que son partenaire ne lâchait rien.
Une autorisation. C’est le point le plus important, et le plus contre-intuitif. Depuis 1970, McCartney fuyait tout ce qui pouvait ressembler à un pastiche de son propre passé — la basse Höfner rangée, les tonalités beatlesiennes évitées, les harmonies à deux voix limitées. Costello, qui n’a aucune raison de s’en priver, lui donne la permission d’y revenir. « My Brave Face » est le premier disque où McCartney s’autorise à sonner comme McCartney.
Une collaboration moins harmonieuse qu’on ne le dit
Il faut se garder du récit idyllique. L’entourage de McCartney a décrit la relation de travail comme « pas entièrement harmonieuse ». Les deux hommes n’avaient ni les mêmes horaires, ni la même conception du studio, ni le même rapport à la maison de disques. Costello, habitué à des budgets serrés et à des décisions rapides, s’est retrouvé dans un dispositif où chaque titre pouvait être repris pendant un an. Rien de spectaculaire, mais assez pour que l’album commun envisagé ne se fasse jamais. Nous détaillons ce rendez-vous manqué dans notre portrait d’Elvis Costello.
La genèse de la chanson
23 octobre 1987 : la démo acoustique
La première trace sonore de « My Brave Face » date du 23 octobre 1987. Ce jour-là, à Hog Hill Mill, McCartney et Costello enregistrent une démo acoustique du titre, deux voix et deux guitares, dans la foulée de la séance d’écriture. C’est le document fondateur, et il restera inédit jusqu’en 2017.
Ce que cette date établit, et que la plupart des notices francophones passent sous silence : la chanson existe entièrement — mélodie, structure, texte — plus d’un an avant l’enregistrement de la version publiée. Tout ce qui se passera ensuite relève de l’habillage.
Qui a apporté quoi
La répartition est difficile à établir avec certitude, les deux auteurs ayant donné des versions compatibles mais imprécises. Ce qui est documenté : la chanson s’est construite en partant d’idées que chacun avait développées de son côté, puis assemblées. Costello a revendiqué l’orientation générale — le côté qu’il qualifie lui-même de « beatlesien » — et McCartney a revendiqué le freinage.
La formule de McCartney est restée : Costello « tirait ça un peu dans une direction Beatles ». Le verbe est important. Ce n’est pas une suggestion ponctuelle, c’est une traction continue, exercée pendant toute la durée de l’écriture.
L’affaire de la Höfner
L’anecdote la plus racontée de cette histoire est aussi la mieux documentée. Costello demande à McCartney de ressortir sa basse Höfner 500/1 — la « violin bass » achetée à Hambourg en 1961, jouée sur la quasi-totalité du répertoire Beatles, puis largement remisée au profit du Rickenbacker 4001 et de la Wal des années 1980.
L’argument de Costello est technique, pas nostalgique. La Höfner est un instrument à corps creux, léger, avec des cordes à filet plat et une attaque courte : elle produit un rebond, une articulation percussive et un médium chantant que ni le Rickenbacker ni la Wal ne donnent. C’est ce rebond que Costello veut entendre sous la chanson. Nous avons raconté l’histoire complète de l’instrument, de la vitrine de Hambourg au grenier de Hastings, dans notre dossier sur la Höfner 500/1.
La conséquence dépasse largement le disque. À partir de « My Brave Face », la Höfner redevient l’instrument principal de McCartney sur scène et en studio. Elle l’est restée pendant les trente-sept années suivantes. Une chanson coécrite avec un tiers a donc suffi à réinstaller, durablement, l’attribut visuel le plus identifiable du personnage.
« C’est exactement comme There’s a Place »
Le moment de bascule de l’écriture est rapporté par Costello. À un point donné, McCartney s’arrête et refuse d’aller plus loin : la ressemblance devient selon lui trop flagrante. La phrase citée par Costello est sans ambiguïté — c’est trop, disait McCartney, « c’est exactement comme « There’s a Place » ».
La référence n’est pas anodine. « There’s a Place », enregistrée le 11 février 1963, est l’une des toutes premières chansons originales du répertoire Beatles, construite sur une harmonie à deux voix serrée entre Lennon et McCartney. En reconnaissant la parenté, McCartney identifie précisément ce que Costello cherchait à obtenir : non pas le son des Beatles en général, mais celui du duo vocal de 1963.
Le veto sur les harmonies lennoniennes
McCartney a confirmé de son côté avoir écarté certaines lignes d’harmonie proposées par Costello, au motif qu’elles ressemblaient trop à ce qu’aurait chanté Lennon. C’est le détail le plus révélateur de toute l’affaire, et il inverse la lecture habituelle.
La version courante dit : Costello a aidé McCartney à assumer son passé. La version documentée est plus tendue : Costello poussait vers une imitation assumée du duo Lennon-McCartney, et McCartney a mis une limite — non par pudeur artistique, mais parce que la voix en question appartenait à un mort dont il portait encore le deuil et le contentieux. Sur ce que fut leur dernière rencontre, sept ans plus tôt, on lira notre enquête sur la pizza chez Elaine’s.
Ce que la démo de 1987 laisse entendre
Publiée en mars 2017 dans l’Archive Collection de Flowers in the Dirt, la démo acoustique confirme trois choses. La structure est déjà définitive, y compris le décrochage du refrain. Les harmonies vocales sont plus présentes et plus serrées que sur la version publiée — c’est bien le duo qui est le sujet. Et le tempo est légèrement plus lent, ce qui rend la mélancolie du texte nettement plus audible que dans la version single, où l’énergie de l’arrangement la recouvre.
Le texte : anatomie d’un homme qui fait bonne figure
Le dispositif narratif
Le titre dit tout et personne ne l’écoute. « My Brave Face » — mon visage courageux, la figure que l’on se compose — désigne un masque, pas un état. La chanson est le monologue d’un homme récemment quitté qui explique à qui veut l’entendre que la vie de célibataire lui va très bien.
Le procédé est celui du narrateur non fiable. Rien dans le texte ne dit explicitement que le personnage souffre ; tout, dans l’accumulation de ses arguments, le trahit. C’est un dispositif de romancier plutôt que de parolier pop, et il ne ressemble à rien de ce que McCartney écrivait seul à la même époque.
La trajectoire en trois temps
La construction suit une dégradation contrôlée. Le premier temps est celui de la fanfaronnade : le narrateur énumère les avantages de sa nouvelle liberté, sur un ton de démonstration. Le deuxième laisse apparaître des fissures — les détails domestiques commencent à contredire le discours. Le troisième est l’aveu : le personnage reconnaît avoir vécu dans le mensonge.
Ce n’est pas une chanson à chute, c’est une chanson à érosion. Chaque couplet retire une couche, et le refrain, lui, ne bouge pas : il répète la posture pendant que les couplets la démolissent. Le contraste entre un refrain immobile et des couplets qui se délitent est exactement ce qui rend le morceau efficace.
L’image des assiettes et de la table pour deux
Le détail qui a fait la réputation du texte est domestique. Le narrateur décrit, sans commentaire, deux gestes contradictoires : d’un côté il se débarrasse de la vaisselle sale plutôt que de la laver, de l’autre il continue de mettre le couvert pour deux personnes. Le premier geste est celui d’un homme qui a renoncé ; le second, celui d’un homme qui n’a pas admis le départ.
Juxtaposer les deux dans le même mouvement, sans les expliquer, est un procédé typiquement costellien. McCartney seul aurait probablement écrit la tristesse ; à deux, ils écrivent les objets, et laissent l’auditeur faire le calcul.
Pourquoi ce n’est pas une chanson autobiographique
La tentation est grande de lire le texte comme un aveu personnel — un McCartney de 1987 faisant bonne figure après la mort de Lennon, après la perte du catalogue, après l’échec de Press to Play. La lecture est séduisante et sans doute fausse en tant que telle : le personnage de la chanson est un homme quitté par une compagne, et McCartney vivait alors depuis dix-huit ans un mariage dont il n’a jamais cessé de dire qu’il était heureux.
Ce qui est en revanche défendable, c’est que la posture décrite lui était familière. Faire bonne figure est précisément ce que l’on attendait de lui publiquement depuis 1970 : le Beatle aimable, celui qui va bien, celui qui ne se plaint pas. Le texte parle d’un homme abandonné ; il fonctionne aussi comme une définition de fonction.
Le double fond selon Costello
Costello a fourni la clé de lecture la plus utile : selon lui, la chanson touche à un versant plus sombre de McCartney, et le contraste entre l’entrain de l’arrangement et la lourdeur de ce qui est dit est délibéré. C’est un point de méthode : la chanson est écrite pour que la musique mente exactement comme le narrateur.
Ce qui explique, accessoirement, pourquoi le titre a été reçu à sa sortie comme un morceau « joyeux » et « rafraîchissant » par une grande partie de la presse. Le dispositif a fonctionné au-delà du prévu : il a trompé les critiques aussi.
La musique : ce qui se passe réellement
L’entrée
Le morceau ne s’ouvre pas sur un riff de guitare mais sur les voix. Ce choix, rare dans le McCartney des années 1980, place immédiatement l’auditeur dans le registre du duo vocal : avant même que la rythmique n’entre, on entend deux voix mêlées. C’est la signature Costello, et c’est aussi ce qui provoquait la remarque sur « There’s a Place ».
La basse : ce que la Höfner change
Il faut écouter la ligne de basse isolément pour mesurer l’effet. Elle ne tient pas la fondamentale : elle circule, monte contre la mélodie, redescend en passages chromatiques, et occupe l’espace mélodique au même titre que la voix. C’est l’écriture de basse des Beatles de 1965-1966, celle de « Rain » ou de « Nowhere Man », et McCartney ne l’avait plus pratiquée avec cette liberté depuis très longtemps.
L’instrument y est pour beaucoup. Le corps creux et les cordes à filet plat produisent une note courte, ronde, sans traînée dans le grave ; la ligne peut donc être très mobile sans embrouiller le bas du spectre. Sur une basse solidbody à cordes filées rondes, le même dessin deviendrait pâteux.
Le décrochage du refrain
Le refrain fait ce que McCartney sait faire mieux que quiconque : il change de couleur harmonique sans changer de tonalité, en glissant vers un accord qui n’était pas attendu, puis en revenant. L’effet est celui d’une ouverture soudaine d’espace — c’est ce que Cash Box, à la sortie, décrivait comme un refrain « brillamment écrit ».
Ce mécanisme est structurellement identique à celui qu’il emploie depuis « Here, There and Everywhere ». La nouveauté n’est pas dans le procédé, elle est dans le fait qu’il se l’autorise de nouveau.
La guitare douze cordes
McCartney tient lui-même une guitare acoustique à douze cordes, qui constitue le tapis rythmique du morceau. La douze-cordes acoustique est un instrument de texture : elle remplit sans peser, et elle apporte un scintillement dans le haut médium qui donne au disque une partie de sa clarté. C’est aussi, historiquement, un instrument très associé au folk-rock américain de 1965 — encore un renvoi discret à la période que Costello visait.
L’EBow de David Rhodes
Le détail que les notices résument en trois mots mérite mieux. David Rhodes, guitariste attaché à Peter Gabriel depuis 1980, intervient sur le titre à l’EBow — un petit boîtier tenu à la main qui fait vibrer la corde par induction électromagnétique, sans la pincer. Le résultat est une note sans attaque, à sustain théoriquement infini, plus proche d’un archet ou d’un synthétiseur que d’une guitare.
Son emploi ici est stratégique. Il ajoute une couche tenue qui ne ressemble ni à un clavier ni à une guitare identifiable, et qui empêche le morceau de basculer entièrement dans le pastiche sixties. C’est le seul élément du disque qui soit franchement contemporain de 1988. Recruter le guitariste de Gabriel pour cette tâche précise dit assez que le choix n’est pas accidentel.
Les trois saxophones
Le morceau comporte une section de trois saxophones — Dave Bishop, Chris Davis et Chris White. Elle n’est pas mixée en avant : elle épaissit les fins de phrase et soutient le refrain sans jamais prendre de solo. C’est un usage d’arrangeur, pas de soliste, et il correspond exactement à ce que Mitchell Froom faisait à la même époque sur d’autres disques.
Ce que l’arrangement fabrique
Mis bout à bout, on obtient un objet paradoxal : une chanson dont chaque élément renvoie aux Beatles — l’entrée vocale, la Höfner, la douze-cordes, la coupe du refrain — mais dont la production, la compression et la stéréo sont franchement de 1988. Ce n’est pas un pastiche : c’est une chanson de 1988 qui cite ouvertement 1965, et qui assume l’écart.
Les séances, dans l’ordre
Octobre 1987, Hog Hill Mill : la démo
Le 23 octobre 1987, démo acoustique à deux voix et deux guitares, McCartney et Costello seuls. Aucune batterie, aucun clavier. Cette version restera inédite vingt-neuf ans et cinq mois.
Février 1988 : la deuxième tentative
Une nouvelle version est captée en février 1988, toujours à Hog Hill Mill, cette fois avec un groupe. C’est l’étape la plus mal documentée du dossier, et c’est aussi celle qui a été écartée : le résultat ne satisfait personne, et le titre est remis en chantier.
5 mai 1988 : « Flying to My Home »
Le 5 mai 1988, toujours au moulin de Rye, McCartney enregistre « Flying to My Home », composition personnelle sans Costello. Le morceau ne figurera pas sur l’album mais deviendra la face B du single. C’est un rock direct de quatre minutes treize, sensiblement plus brut que la face A, et une bonne partie des amateurs le préfèrent.
Octobre 1988, Olympic Sound Studios : la version définitive
La version publiée est enregistrée en octobre 1988 aux studios Olympic de Barnes, à Londres — le même complexe où, dix-neuf ans plus tôt, McCartney avait refusé de signer le contrat d’Allen Klein avant d’aller enregistrer « My Dark Hour » avec Steve Miller. La production est assurée par McCartney avec Mitchell Froom et Neil Dorfsman.
Le choix de Froom est significatif. Producteur américain venu du rock indépendant, connu pour son travail avec Crowded House, il apporte une conception de l’arrangement où les claviers texturent au lieu de remplir — l’exact contraire de ce que Press to Play avait fait deux ans plus tôt.
28 janvier 1989 : le mixage
Le mixage définitif est réalisé le samedi 28 janvier 1989 à Olympic, Neil Dorfsman à la console, Noel Harris comme assistant. C’est la dernière opération sur le titre : trois mois plus tard, il sort en single.
Qui joue quoi
| Musicien | Rôle sur le titre |
|---|---|
| Paul McCartney | Chant, basse Höfner 500/1, guitare acoustique douze cordes, tambourin |
| Linda McCartney | Chœurs |
| Hamish Stuart | Guitares, chœurs |
| Robbie McIntosh | Guitare |
| David Rhodes | Guitare à l’EBow |
| Mitchell Froom | Claviers, coproduction |
| Chris Whitten | Batterie |
| Dave Bishop, Chris Davis, Chris White | Saxophones |
| Neil Dorfsman | Coproduction, mixage |
| Noel Harris | Assistant au mixage |
Un point mérite d’être relevé : Stuart, McIntosh et Whitten formeront, avec Linda et Paul « Wix » Wickens, le groupe de la tournée mondiale 1989-1990. « My Brave Face » est donc l’un des tout premiers enregistrements de cette formation, avant qu’elle n’existe officiellement. Nous avons retracé l’histoire de ces équipes successives dans notre panorama des musiciens de scène de Paul McCartney.
Pourquoi trois producteurs
La cosignature McCartney / Froom / Dorfsman n’est pas un partage protocolaire. Froom prend en charge l’arrangement et les claviers ; Dorfsman, ingénieur de formation, prend en charge le son et le mixage ; McCartney arbitre. La division du travail est celle d’un disque de studio américain de la fin des années 1980, et elle tranche avec la logique du producteur unique et souverain — George Martin, Chris Thomas, Hugh Padgham — qui avait prévalu jusque-là.
Le disque : « Flowers in the Dirt »
Dix-huit mois, plusieurs producteurs, trois villes
L’album paraît le 5 juin 1989. Les séances s’étalent d’octobre 1987 à janvier 1989, entre Hog Hill Mill, Olympic et AIR à Londres, plus des studios de Los Angeles. La liste des producteurs impliqués sur l’ensemble du disque est inhabituellement longue — McCartney lui-même, Mitchell Froom, Neil Dorfsman, Trevor Horn, Steve Lipson, Chris Hughes, Ross Cullum, David Foster et Elvis Costello selon les titres.
Cette dispersion, souvent présentée comme un défaut, est en réalité la stratégie. Après un disque entièrement confié à un producteur unique et raté d’un bloc, McCartney refuse de remettre son sort entre les mains d’un seul homme. Chaque chanson est traitée séparément, avec l’équipe qui lui convient. Le disque y perd en unité sonore et y gagne en taux de réussite.
Les chansons Costello sur l’album
Quatre titres de Flowers in the Dirt portent la double signature McCartney/MacManus : « My Brave Face », « You Want Her Too », « Don’t Be Careless Love » et « That Day Is Done ». Sur « You Want Her Too », Costello chante lui-même la seconde voix, dans un dispositif d’appel-réponse où il joue explicitement le rôle du cynique face au romantique — c’est-à-dire, très consciemment, le rôle de Lennon.
Deux autres chansons du duo sont parues la même année sur Spike, le disque de Costello : « Veronica » et « Pads, Paws and Claws », toutes deux avec McCartney à la basse. Le partenariat a donc alimenté deux albums simultanés, chez deux maisons différentes. Le détail complet de cette production croisée figure dans notre dossier sur les collaborations de Paul McCartney après les Beatles.
Ce que le disque déclenche
Flowers in the Dirt se classe premier au Royaume-Uni et vingt et unième aux États-Unis. Il vaut à McCartney ses meilleures critiques pour un album de chansons originales depuis Tug of War, sept ans plus tôt. Surtout, il sert de prétexte à la première tournée mondiale de McCartney depuis celle de Wings en 1975-1976 : treize ans d’absence, interrompus par une chanson coécrite avec un homme de trente-trois ans. Sur la réédition de 2026, on lira notre article consacré au retour du disque en vinyle.
David Gilmour dans le décor
Détail rarement relevé : le même album accueille David Gilmour à la guitare sur « We Got Married ». Dix ans plus tôt, Gilmour était déjà au Rockestra ; dix ans plus tard, il sera sur Run Devil Run. C’est l’un des fils les plus constants du réseau McCartney, et l’un des moins commentés.
Le single, pour les collectionneurs
Le 45 tours : Parlophone R 6213
Le single sort au Royaume-Uni le 8 mai 1989 sous la référence Parlophone R 6213. C’est le quarante et unième single solo de McCartney. Face A : « My Brave Face », trois minutes dix-neuf, McCartney/MacManus. Face B : « Flying to My Home », quatre minutes treize, McCartney seul.
Les faces B additionnelles : deux rescapés de « CHOBA B CCCP »
C’est le point que la plupart des fiches francophones ratent. Les éditions 12 pouces, CD et cassette du single ne se contentent pas d’allonger la face B : elles ajoutent deux titres qui n’ont rien à voir avec les séances Costello. « I’m Gonna Be a Wheel Someday » et « Ain’t That a Shame » proviennent des séances de reprises de rock’n’roll de juillet 1987, celles qui ont donné CHOBA B CCCP, l’album que McCartney avait fait presser uniquement pour le marché soviétique.
Le single de 1989 devient donc, involontairement, le premier support occidental à diffuser une partie de ce répertoire. Pour un collectionneur, c’est la raison principale d’acquérir le maxi ou le CD plutôt que le 45 tours.
| Format | Contenu |
|---|---|
| 45 tours (R 6213) | « My Brave Face » / « Flying to My Home » |
| Maxi 45 tours | Les deux titres ci-dessus + « I’m Gonna Be a Wheel Someday » et « Ain’t That a Shame » |
| CD single | Les quatre titres |
| Cassette | Les quatre titres |
Le parcours britannique, semaine par semaine
Le single entre au classement britannique à la vingt-deuxième place pour la semaine du 14 mai 1989, atteint la dix-huitième la semaine suivante — son sommet —, et sort du classement après cinq semaines de présence. C’est un parcours court et honorable, sans plus : le disque n’a jamais été un phénomène de vente en Grande-Bretagne. C’est l’album, et non le single, qui a fait le travail.
Les classements internationaux
| Pays | Meilleure place |
|---|---|
| Italie | 4 |
| Norvège | 4 |
| Irlande | 6 |
| Royaume-Uni | 18 |
| États-Unis (Billboard Hot 100) | 25 |
Le record que personne n’avait vu venir
La vingt-cinquième place américaine, atteinte en juillet 1989, restera pendant vingt-cinq ans et demi le dernier passage de Paul McCartney dans le Top 40 du Billboard Hot 100. Il faudra attendre « Only One », le titre de Kanye West sur lequel il joue et cosigne, entré à la trente-cinquième place pour la semaine datée du 17 janvier 2015, pour l’y revoir. Un mois plus tard, « FourFiveSeconds » avec Rihanna montait à la quatrième place. Nous avons détaillé cette séquence dans notre analyse de la collaboration McCartney / Kanye West.
Correctif factuel — « dernier tube américain » ne veut pas dire ce qu’on croit
On lit souvent que « My Brave Face » est « le dernier succès américain de McCartney ». La formulation exacte est plus étroite et plus intéressante : c’est son dernier titre classé dans le Top 40 du Hot 100 avant 2015. Il a continué d’entrer au Hot 100 et d’occuper d’autres classements Billboard — albums, adult contemporary, ventes physiques — dans l’intervalle, et ses albums ont continué à se vendre. Ce qui s’arrête en 1989, c’est l’accès aux radios de grande écoute américaines, pas la carrière commerciale.
Le clip
Roger Lunn et le collectionneur japonais
Le clip est réalisé par Roger Lunn. Son argument est une petite fiction : un collectionneur japonais obsédé par McCartney, entouré de ses reliques, dont l’histoire est entrecoupée d’images de concert et d’archives des Beatles et de Wings.
Le choix est plus malin qu’il n’en a l’air. Faire du fanatisme mémoriel le sujet du clip permet à McCartney de mettre en scène son propre passé sans avoir l’air de s’y complaire : c’est le personnage qui est nostalgique, pas l’auteur. Pour une chanson dont tout l’enjeu était précisément d’assumer les Beatles sans en faire un musée, le dispositif est cohérent.
Le tournage des 10 et 11 avril 1989
Le clip est tourné les 10 et 11 avril 1989, avec des prises réalisées à Liverpool, du côté de Strawberry Field. Un mois avant la sortie du single, six semaines avant celle de l’album : le calendrier est celui d’une campagne de retour soigneusement montée.
Les films de famille de la vente Sotheby’s
Le détail le plus curieux du clip est documentaire. Une partie des images d’archives utilisées provient de bobines de films amateurs que McCartney avait rachetées lors d’une vente aux enchères Sotheby’s en 1986. Autrement dit : pour illustrer une chanson sur un homme qui refuse de regarder son passé en face, McCartney utilise des images de son propre passé qu’il avait dû racheter au marché.
C’est une variante de la même mécanique que le catalogue Northern Songs, et elle en dit long sur la position particulière du personnage : à cette période, une partie de sa propre mémoire lui appartenait au sens juridique seulement s’il la payait. Nous revenons sur ces épisodes dans nos vingt faits méconnus sur Paul McCartney.
Le making of et la nomination aux BRIT Awards
Un court documentaire, The Making of My Brave Face, accompagne la promotion — pratique nouvelle à l’époque, aujourd’hui banale. Le clip sera nommé aux BRIT Awards 1990. Notre vidéographie complète de Paul McCartney après les Beatles replace cette production dans la série.
Sur scène
La tournée mondiale 1989-1990
« My Brave Face » ouvre pratiquement la carrière scénique du McCartney moderne. La tournée qui démarre à l’automne 1989 est la première depuis 1976, et elle établit le modèle que McCartney suivra pendant les trente-cinq années suivantes : un groupe stable de quatre ou cinq musiciens, un répertoire mêlant Beatles, Wings et solo, des stades.
Le groupe est celui du disque, ou presque : Hamish Stuart, Robbie McIntosh, Paul « Wix » Wickens, Chris Whitten et Linda McCartney. La chanson est jouée pratiquement chaque soir.
Wembley, janvier 1990, et « Tripping the Live Fantastic »
Une version enregistrée à Wembley en janvier 1990 figure sur Tripping the Live Fantastic, le triple album live publié à la fin de la tournée. C’est la seule captation officielle largement diffusée du titre.
« Unplugged », 1991
La chanson survit brièvement à la tournée : elle réapparaît lors de quelques concerts acoustiques de 1991, la période qui produira Unplugged (The Official Bootleg). Le format lui va bien — il la rapproche de la démo d’origine — mais elle ne figure pas sur le disque publié.
Cent treize fois, puis plus jamais
Le décompte des concerts établit qu’elle a été jouée environ cent treize fois entre 1989 et 1991. Elle n’a plus jamais été reprise depuis — ni pendant les tournées de 1993, 2002, 2003, 2004, ni pendant l’interminable série Out There, One on One, Freshen Up ou Got Back.
Pourquoi la chanson a disparu
Aucune explication n’a jamais été donnée, mais trois hypothèses tiennent debout. La première est mécanique : le répertoire disponible s’est allongé, et chaque nouveau disque chasse un titre récent avant de chasser un classique — c’est toujours le solo des années 1980 et 1990 qui saute en premier.
La deuxième est vocale : la ligne de chant est haute et tendue, ce qui devient coûteux à soixante-dix ou quatre-vingts ans, alors que les Beatles de 1963 se transposent plus facilement.
La troisième est plus intéressante. « My Brave Face » a été écrite pour résoudre un problème précis — réautoriser McCartney à sonner comme lui-même. Le problème étant résolu depuis longtemps, la chanson a perdu sa fonction. Elle appartient à un moment de transition, pas au socle du répertoire. Sur ce que McCartney choisit de jouer et pourquoi, on lira notre sélection de vingt chansons pour découvrir sa carrière solo, où elle figure en bonne place.
Ce que la collaboration a produit ensuite
La suite du catalogue commun
Le partenariat ne s’arrête pas à l’album de 1989. « So Like Candy » et « Playboy to a Man » paraissent en 1991 sur Mighty Like a Rose de Costello ; « Mistress and Maid » et « The Lovers That Never Were » en 1993 sur Off the Ground de McCartney. Une chanson antérieure, « Back on My Feet », était déjà sortie dès novembre 1987 en face B d’« Once Upon a Long Ago » — c’est chronologiquement le premier fruit publié du duo, avant même « My Brave Face ».
Le disque commun qui n’a pas eu lieu
Il y avait assez de matière pour un album à deux noms, et l’idée a circulé. Elle ne s’est pas faite. L’explication donnée par Costello tient en une asymétrie de moyens : McCartney disposait d’un studio, d’un label, d’un calendrier et d’une machine promotionnelle, lui d’aucun des quatre. Un disque commun aurait été, de fait, un disque de McCartney avec un invité.
Les deux hommes ont donc partagé le butin. C’est un dénouement raisonnable et un peu triste : la seule collaboration d’écriture d’égal à égal que McCartney ait connue depuis Lennon n’a jamais eu son propre objet.
L’Archive Collection de 2017
En mars 2017, Flowers in the Dirt reparaît en édition augmentée. Le coffret contient les démos originales du duo — dont celle de « My Brave Face » du 23 octobre 1987 —, des paroles manuscrites, des vidéos d’archives et un livre de cent douze pages sur la fabrication du disque.
C’est cette réédition qui a changé la perception du titre. Entendre la version à deux voix et deux guitares rend audible ce que l’arrangement de 1988 recouvrait : une chanson triste, jouée par deux hommes assis l’un en face de l’autre.
Correctifs factuels
1. La chanson n’a pas été « enregistrée entre 1987 et 1988 »
La formule courante écrase trois étapes distinctes et un abandon. Il y a une démo acoustique le 23 octobre 1987 à Hog Hill Mill ; une deuxième version en février 1988, avec groupe, qui a été écartée ; la version définitive en octobre 1988 aux studios Olympic de Londres ; enfin un mixage le 28 janvier 1989. Ce n’est pas un enregistrement étalé, c’est une chanson reprise trois fois.
2. La complicité ne s’est pas « immédiatement installée »
Le récit d’une entente instantanée est un raccourci de communiqué. L’entourage de McCartney a décrit une relation de travail « pas entièrement harmonieuse », avec des tensions sur la méthode et sur le rythme. Elle a produit une douzaine de chansons publiées, ce qui est considérable ; elle n’a pas produit l’album commun envisagé, ce qui est le signe d’un désaccord réel et non d’un simple manque de temps.
3. Costello n’a pas seulement « suggéré » la Höfner — et McCartney a mis un veto
La version édulcorée fait de Costello un conseiller bienveillant. La réalité documentée est un rapport de force. Costello tirait activement la chanson, selon les mots de McCartney, « un peu dans une direction Beatles » ; c’est lui qui obtient la sortie de la basse violon. Mais McCartney a bloqué : il a écarté des lignes d’harmonie qu’il jugeait trop proches de ce qu’aurait chanté John Lennon, et Costello rapporte l’avoir entendu s’arrêter net en disant que c’était « exactement comme « There’s a Place » ». La chanson est le point d’équilibre entre une traction et un frein.
4. Les producteurs du titre ne sont pas ceux de l’album
Flowers in the Dirt a mobilisé une longue liste de producteurs — Trevor Horn, Steve Lipson, Chris Hughes, Ross Cullum, David Foster, entre autres. Aucun d’eux n’a travaillé sur « My Brave Face », qui est produit par McCartney, Mitchell Froom et Neil Dorfsman. Attribuer le son de ce titre à Trevor Horn, comme on le lit régulièrement, revient à confondre un disque à producteur unique avec un disque assemblé chanson par chanson.
5. Le personnel du disque est plus large qu’on ne le dit
Les notices se limitent souvent à trois noms — McIntosh, Froom, Whitten. Il manque Hamish Stuart aux guitares et aux chœurs, Linda McCartney aux chœurs, David Rhodes à la guitare traitée à l’EBow, et surtout une section de trois saxophones : Dave Bishop, Chris Davis et Chris White. La chanson n’est pas un quatuor rock, c’est un arrangement à une dizaine de participants.
6. Le single ne comporte pas qu’une face B
Le 45 tours Parlophone R 6213 porte « Flying to My Home ». Mais les éditions 12 pouces, CD et cassette ajoutent deux titres que l’on ne rattache presque jamais à ce single : « I’m Gonna Be a Wheel Someday » et « Ain’t That a Shame », issus des séances de reprises de juillet 1987 qui ont donné CHOBA B CCCP, l’album initialement réservé au marché soviétique. Pour un collectionneur, c’est la différence entre un pressage courant et un pressage utile.
7. Le titre n’a pas « disparu progressivement » des concerts
La formule laisse croire à un lent effacement. Le relevé est net : environ cent treize interprétations concentrées entre 1989 et 1991, puis un arrêt complet. La chanson n’a été rejouée à aucune des tournées suivantes, sur plus de trente ans. Ce n’est pas une extinction, c’est une clôture.
8. Le clip ne se résume pas au collectionneur japonais
La fiction du collectionneur est le fil narratif, mais le clip a été tourné les 10 et 11 avril 1989, avec des prises à Liverpool, et il incorpore des films amateurs que McCartney avait rachetés lors d’une vente Sotheby’s en 1986. Le montage mêle donc trois strates : une fiction contemporaine, des images de concert, et des archives personnelles récupérées aux enchères.
Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| Septembre 1986 | Sortie de Press to Play, échec critique et commercial |
| Juillet 1987 | Séances de reprises à Hog Hill Mill, futur CHOBA B CCCP |
| Automne 1987 | Premières séances d’écriture avec Elvis Costello, à l’initiative de Phil Ramone |
| 23 octobre 1987 | Démo acoustique de « My Brave Face », deux voix et deux guitares, Hog Hill Mill |
| Novembre 1987 | « Back on My Feet », premier titre publié du duo, en face B d’« Once Upon a Long Ago » |
| Février 1988 | Deuxième version enregistrée avec groupe, écartée |
| 5 mai 1988 | Enregistrement de « Flying to My Home », future face B |
| Octobre 1988 | Version définitive aux studios Olympic, Londres, avec Mitchell Froom et Neil Dorfsman |
| 28 janvier 1989 | Mixage final à Olympic (Dorfsman, assisté de Noel Harris) |
| Février 1989 | Sortie de Spike d’Elvis Costello, avec « Veronica » et « Pads, Paws and Claws » |
| 10-11 avril 1989 | Tournage du clip par Roger Lunn, avec des prises à Liverpool |
| 8 mai 1989 | Sortie du single, Parlophone R 6213 |
| 14 mai 1989 | Entrée au classement britannique à la 22e place |
| 21 mai 1989 | Sommet britannique : 18e place |
| 5 juin 1989 | Sortie de Flowers in the Dirt (n° 1 UK, n° 21 US) |
| Juillet 1989 | Sommet américain : 25e place du Billboard Hot 100 |
| Septembre 1989 | Début de la première tournée mondiale depuis 1976 |
| Janvier 1990 | Version de Wembley, retenue pour Tripping the Live Fantastic |
| 1990 | Nomination du clip aux BRIT Awards |
| 1991 | Dernières interprétations scéniques, période Unplugged |
| 1993 | « Mistress and Maid » et « The Lovers That Never Were » sur Off the Ground |
| 17 janvier 2015 | « Only One » entre à la 35e place du Hot 100, premier Top 40 américain de McCartney depuis 1989 |
| Mars 2017 | Archive Collection : publication des démos Costello de 1987 |
| Mai 2026 | Réédition vinyle de Flowers in the Dirt |
Guide d’écoute en six étapes
1. L’entrée vocale
Écoutez les premières secondes sans rien d’autre en tête. Deux voix, pas de riff. C’est la thèse de Costello énoncée d’emblée : cette chanson sera un disque de duo vocal.
2. La basse au deuxième couplet
Suivez uniquement la basse. Elle ne double pas la grosse caisse : elle dessine une contre-mélodie complète, avec des passages chromatiques et des montées qui répondent à la voix. C’est la Höfner rendue à son emploi de 1966.
3. Le passage au refrain
Repérez le moment où la couleur harmonique change. La sensation d’ouverture soudaine est fabriquée, et elle est la signature la plus reconnaissable de l’écriture de McCartney.
4. La note qui n’a pas d’attaque
Cherchez, sous les guitares, une note tenue qui semble apparaître sans avoir commencé. C’est l’EBow de David Rhodes. Une fois repérée, elle s’entend partout.
5. Les saxophones
Ils sont derrière, pas devant. Concentrez-vous sur les fins de phrase du refrain : trois souffles épaississent l’accord et disparaissent. Aucun solo, jamais.
6. La démo de 1987, en comparaison
Écoutez enfin la version acoustique publiée en 2017, puis revenez au single. La même chanson, dans un cas, raconte un homme qui va mal ; dans l’autre, un homme qui prétend aller bien. C’est le sujet du texte, appliqué à sa propre production.
Ce que la chanson a changé
Pour McCartney
Trois conséquences durables, toutes vérifiables. La Höfner 500/1 redevient son instrument principal et l’est restée. Il remonte sur scène après treize ans, et n’a plus cessé de tourner depuis. Et il rétablit, pour une décennie, un rapport de confiance avec la presse critique, ce qui rendra possible l’accueil de Flaming Pie en 1997 puis de Chaos and Creation in the Backyard en 2005.
Pour la méthode
L’épisode installe une conviction que McCartney appliquera ensuite systématiquement : il travaille mieux quand quelqu’un lui résiste. C’est exactement ce qu’il ira chercher chez Nigel Godrich en 2003, puis chez Andrew Watt vingt ans plus tard. Le fil est continu, et nous l’avons suivi d’un bout à l’autre dans notre dossier sur ses collaborations après les Beatles.
Pour la place du disque dans l’œuvre
« My Brave Face » n’est pas le meilleur morceau de McCartney, ni son plus ambitieux, ni son plus aimé. C’est son morceau le plus utile. Il occupe la fonction d’une charnière : avant lui, un homme qui fuyait son passé et n’y arrivait plus ; après lui, un homme qui l’assume et en fait un métier. Peu de chansons de trois minutes dix-neuf ont porté autant de charge.
Questions fréquentes
Qui a écrit « My Brave Face » ?
Paul McCartney et Declan MacManus — c’est-à-dire Elvis Costello, crédité sous son nom civil, comme sur toutes leurs cosignatures. La chanson a été écrite à l’automne 1987 à Hog Hill Mill, le studio de McCartney dans l’East Sussex.
Quand la chanson est-elle sortie ?
Le single est sorti au Royaume-Uni le 8 mai 1989 (Parlophone R 6213), premier extrait de Flowers in the Dirt, lui-même publié le 5 juin 1989.
Pourquoi McCartney a-t-il ressorti sa basse Höfner pour ce titre ?
Parce que Costello le lui a demandé. L’argument était sonore : le corps creux et les cordes à filet plat de la Höfner produisent un rebond et une articulation que le Rickenbacker et la Wal, ses instruments des années 1980, ne donnent pas. L’effet a dépassé la chanson : la Höfner est redevenue son instrument principal et l’est restée depuis.
Quels sont les vrais classements du single ?
Dix-huitième place au Royaume-Uni (entrée à la 22e le 14 mai 1989, sommet la semaine suivante, cinq semaines de présence), vingt-cinquième du Billboard Hot 100 aux États-Unis. Ailleurs : quatrième en Italie, quatrième en Norvège, sixième en Irlande.
Est-ce vraiment le dernier tube américain de Paul McCartney ?
C’est son dernier titre classé dans le Top 40 du Billboard Hot 100 avant 2015. La série reprend avec « Only One », le morceau de Kanye West qu’il cosigne, entré à la trente-cinquième place pour la semaine du 17 janvier 2015, puis avec « FourFiveSeconds » avec Rihanna, quatrième la même année. Entre les deux, McCartney a continué de figurer dans d’autres classements Billboard, notamment ceux d’albums.
Qui joue de la batterie sur « My Brave Face » ?
Chris Whitten, qui deviendra quelques mois plus tard le batteur de la tournée mondiale 1989-1990 aux côtés de Hamish Stuart, Robbie McIntosh, Paul « Wix » Wickens et Linda McCartney.
Qu’est-ce qu’un EBow, et où l’entend-on ?
C’est un petit boîtier tenu à la main qui fait vibrer une corde de guitare par induction électromagnétique, sans médiator. Il produit une note sans attaque, au sustain très long. Sur ce titre, il est joué par David Rhodes, guitariste de Peter Gabriel, et forme la nappe tenue que l’on entend sous les guitares rythmiques.
Que trouve-t-on sur les différentes éditions du single ?
Le 45 tours porte « My Brave Face » et « Flying to My Home ». Les éditions 12 pouces, CD et cassette ajoutent « I’m Gonna Be a Wheel Someday » et « Ain’t That a Shame », deux reprises issues des séances de juillet 1987 qui avaient donné CHOBA B CCCP, l’album pressé pour le seul marché soviétique.
Pourquoi McCartney ne joue-t-il plus cette chanson en concert ?
Il ne l’a jamais expliqué. Elle a été jouée environ cent treize fois entre 1989 et 1991, puis plus jamais. Trois raisons plausibles : la concurrence d’un répertoire devenu immense, une ligne de chant haute et exigeante, et le fait que la fonction de la chanson — réconcilier McCartney avec son propre passé — a été remplie depuis longtemps.
Existe-t-il une version acoustique officielle ?
Oui, depuis mars 2017 : la démo du 23 octobre 1987, deux voix et deux guitares, publiée dans l’édition Archive Collection de Flowers in the Dirt. C’est la version la plus proche de ce que les deux auteurs ont réellement écrit ce jour-là.
Costello chante-t-il sur le disque ?
Pas sur « My Brave Face ». En revanche, il chante en duo avec McCartney sur « You Want Her Too », autre titre de Flowers in the Dirt, où il tient explicitement le rôle du contradicteur cynique — c’est-à-dire, dans la grammaire du disque, le rôle de John Lennon.
Combien de chansons McCartney et Costello ont-ils publiées ensemble ?
Une douzaine, réparties sur quatre albums et une face B : « Back on My Feet » (1987), quatre titres sur Flowers in the Dirt (1989), deux sur Spike de Costello (1989), deux sur Mighty Like a Rose (1991) et deux sur Off the Ground (1993). D’autres sont restées à l’état de démos jusqu’en 2017.
Glossaire
- Archive Collection — Série de rééditions augmentées de la discographie solo de McCartney, lancée en 2010. L’édition de Flowers in the Dirt, parue en mars 2017, contient les démos originales du duo avec Costello.
- CHOBA B CCCP — Album de reprises de rock’n’roll enregistré en deux jours en juillet 1987 et publié d’abord uniquement en Union soviétique. Deux de ses titres apparaissent sur les éditions longues du single « My Brave Face ».
- Cordes à filet plat — Cordes de basse dont l’enroulement extérieur est lisse. Elles produisent une note courte, ronde et peu bruyante, caractéristique du son de la Höfner de McCartney.
- Declan MacManus — Nom civil d’Elvis Costello, et celui sous lequel il est crédité sur toutes ses cosignatures avec McCartney.
- EBow — Boîtier électromagnétique tenu à la main qui fait vibrer une corde de guitare sans qu’on la pince, produisant une note sans attaque au sustain très long.
- Hog Hill Mill — Moulin à vent d’Icklesham, dans l’East Sussex, converti en studio par McCartney en 1984. Lieu des séances d’écriture avec Costello.
- Höfner 500/1 — Basse « violon » à corps creux, achetée par McCartney à Hambourg en 1961, remisée pendant les années 1980 et remise en service à la demande de Costello pour « My Brave Face ».
- Olympic Sound Studios — Studio de Barnes, dans le sud-ouest de Londres, où a été enregistrée la version définitive du titre en octobre 1988.
- Parlophone R 6213 — Référence de catalogue du 45 tours britannique, sorti le 8 mai 1989.
- Top 40 du Hot 100 — Les quarante premières places du classement de singles de Billboard. « My Brave Face » y entre en 1989 ; McCartney n’y reviendra pas avant janvier 2015.
Bibliographie et sources
- The Beatles Bible — fiche « My Brave Face » (dates de séances, personnel, citations).
- The Paul McCartney Project — pages « My Brave Face » (chanson et single) et séance de mixage du 28 janvier 1989.
- jpgr.co.uk — fiche du pressage britannique R 6213 : formats, faces B additionnelles, parcours dans les classements, tournage du clip.
- ElvisCostello.com — guide officiel des chansons coécrites par Costello et McCartney.
- Rolling Stone et American Songwriter — entretiens sur la collaboration, la Höfner et la remarque sur « There’s a Place ».
- Coffret Flowers in the Dirt — Archive Collection (Capitol/MPL, mars 2017), livre de 112 pages et démos originales.
- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997.
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