On a longtemps raconté les Beatles comme une affaire de deux voix, Lennon et McCartney se partageant la lumière pendant que George Harrison bricolait des merveilles dans l’ombre, riffs ciselés et arrangements d’orfèvre, mais trop souvent privé d’air. Puis la fin des années 60 fissure la légende : Harrison écrit enfin comme on ouvre une vanne, engrange des chansons refusées, accumule un trésor silencieux. Avant même l’explosion, il s’échappe par des disques-labyrinthes — Wonderwall Music, Electronic Sound — carnets d’expériences plus que manifestes de pop star. Et quand les Beatles implosent, il ne publie pas un « premier album solo » prudent : All Things Must Pass surgit comme un triple aveu, une cathédrale de mélodies, gonflée par le Wall of Sound de Phil Spector et par une camaraderie de musiciens plus qu’un ego sur un trône. Au centre, My Sweet Lord : prière pop devenue tube mondial… puis piège juridique. L’affaire He’s So Fine invente un cauchemar moderne — le « plagiat subconscient » — et transforme un hit spirituel en dossier interminable, avec ABKCO, Allen Klein et la suspicion comme bruit de fond. Ce récit suit la bascule : la naissance d’un auteur, la morsure du soupçon, la peur d’écrire… et la riposte en forme de pirouette, quand Harrison choisit l’humour pour reprendre sa respiration.
On a longtemps raconté l’histoire des Beatles comme un duel à deux têtes, un ring partagé entre John Lennon et Paul McCartney, avec un arbitre batteur et un guitariste discret relégué au décor. C’est confortable, comme toutes les légendes simples. Mais c’est aussi faux, ou plutôt incomplet. George Harrison n’a pas été un simple figurant de luxe : il a été le témoin patient, parfois rageur, d’un système qui l’étouffait autant qu’il le protégeait. Un système où, album après album, il devait se battre pour un espace minuscule, une chanson ou deux, pendant que les deux patrons du navire se répartissaient l’essentiel de la cargaison.
Au début, Harrison n’a pas les épaules. Il apprend en public, sous les projecteurs les plus violents du XXe siècle. Il se forge comme guitariste, devient l’orfèvre des riffs et des arrangements. Comme compositeur, en revanche, il avance par à-coups : quelques tentatives, une belle obstination, et cette impression persistante qu’il lui manque la clé qui transforme une idée en chanson inoubliable. Il n’a pas le naturel mélodique insolent de McCartney, ni l’instinct pamphlétaire de Lennon. Il a autre chose : une sensibilité qui mûrit lentement, un rapport presque religieux au son, et une forme de pudeur qui, chez les Beatles, ressemble parfois à une maladie.
Puis, à la fin des années 60, quelque chose bascule. Harrison se met à écrire comme on ouvre une vanne. Il arrive avec des titres qui ne sont plus des « contributions », mais des évidences : Something, Here Comes the Sun, While My Guitar Gently Weeps un peu plus tôt. Le « troisième Beatle » devient un auteur à part entière, et même un auteur dangereux, parce qu’il menace l’équilibre interne du groupe. Quand vous avez construit un empire sur une paire Lennon/McCartney, l’émergence d’un troisième pôle n’est pas une bonne nouvelle : c’est une crise constitutionnelle.
Cette crise, les Beatles la gèrent comme ils gèrent tout en 1969 : en faisant semblant de travailler, en accumulant les non-dits, en laissant les frustrations pourrir dans les coins du studio. Harrison, lui, encaisse. Il engrange aussi. À force de se voir refuser des chansons, il en stocke. Il en garde sous le coude. Il les polit. Il les teste en coulisses, sur scène avec d’autres, dans des chambres d’hôtel, dans les marges où l’on respire encore. Le paradoxe est cruel : c’est précisément parce qu’il a été limité qu’il se retrouve, au moment de l’implosion, avec un trésor prêt à exploser.
Sommaire
Deux disques-labyrinthes : la liberté sans le coup de projecteur
Avant la grande déflagration, George Harrison fait pourtant un pas de côté. Il sort Wonderwall Music puis Electronic Sound, souvent cités comme ses premiers albums solo, et c’est vrai — mais il faut comprendre ce qu’ils sont : pas des manifestes de pop star, plutôt des carnets de laboratoire. Wonderwall Music est une musique de film, une mosaïque où Harrison mélange instruments indiens, vignettes psychédéliques, expérimentations de studio. C’est un disque de curiosité, pas de conquête. L’album ressemble à Harrison lui-même à cette époque : un musicien qui cherche des portes secrètes.
Electronic Sound, encore plus austère, s’inscrit dans la période où la musique populaire flirte avec l’art contemporain, où le synthétiseur n’est pas un outil mais une déclaration. Harrison y manipule des sons, des nappes, des bourdonnements, comme s’il voulait se débarrasser de tout ce qui fait « chanson ». Comme s’il voulait, déjà, échapper au piège du refrain. Ces disques sortent sans provoquer l’hystérie. Ils n’installent pas un chanteur en solo sur un trône. Ils posent plutôt une question : qui est Harrison quand il n’est pas « le Beatle quiet », quand il n’est pas assigné à un rôle ?
La réponse, le grand public ne l’entend pas encore. Et Harrison, au fond, n’a pas l’air pressé de l’obtenir. Il n’a pas le désir viscéral de dominer le monde pop. Il a surtout envie de faire ce que les Beatles, à ce stade, ne lui permettent plus : explorer, collaborer, respirer. Il produit d’autres artistes, traîne avec des musiciens américains, se nourrit de gospel, de soul, de country, d’Inde, de spiritualité. Il s’éloigne du centre de gravité Beatles tout en restant prisonnier de son orbite.
Quand le groupe se fissure publiquement en 1970, Harrison n’est pas seulement un membre qui perd son emploi. Il est un homme qui récupère, d’un coup, son temps, son espace, et tout ce qu’il a accumulé en silence.
All Things Must Pass : la vengeance tranquille d’un compositeur sous-estimé
La plupart des histoires de séparation se font dans le bruit, les cris, les portes qui claquent. Celle des Beatles a été tout cela, mais elle a aussi eu un étrange effet secondaire : elle a libéré George Harrison comme on libère un barrage. Son troisième album solo, All Things Must Pass, arrive quelques mois après l’annonce qui officialise la rupture dans la tête du public. Et le choc est immédiat.
Il ne s’agit pas d’un « premier album solo » au sens classique. Ce n’est pas un disque prudent, calibré, humble. C’est un disque-monstre, un disque qui déborde, un triple album où Harrison semble dire : vous vouliez deux chansons par album ? Très bien. Voilà ce que vous n’avez pas voulu entendre. Voilà ce que j’avais. Voilà ce que je suis.
Le titre lui-même, All Things Must Pass, sonne comme une maxime bouddhiste posée sur les ruines d’un empire. Tout passe : les amitiés, les groupes, les triomphes, les humiliations. Harrison n’est pas dans la rage vengeresse, il est dans une forme de lucidité mélancolique. Et cette lucidité devient pop, ce qui est un tour de force : transformer une philosophie de l’impermanence en hymnes radiophoniques.
La production, confiée en partie à Phil Spector, ajoute une dimension paradoxale. Spector, son Wall of Sound, ses échos, ses couches d’instruments, c’est l’excès, la densité, parfois l’étouffement. Sur un disque qui parle du détachement, c’est presque ironique. Mais cela fonctionne, parce que Harrison n’utilise pas Spector comme un décorateur ; il l’utilise comme une loupe. Il grossit les émotions, il dramatise les harmonies, il transforme des chansons déjà fortes en fresques. Par moments, on a l’impression d’entendre une cathédrale qui apprend à chanter.
Surtout, Harrison s’entoure comme on organise une fête de musiciens, pas comme on recrute une armée à son service. Il y a là une esthétique de la camaraderie : des amis, des complices, des guitaristes, des claviéristes, des choristes, des gens de passage. Le disque sonne comme un carrefour où le rock britannique rencontre l’Amérique roots, où la soul serre la main au folk, où le gospel se glisse dans des structures pop. C’est aussi cela, la différence fondamentale avec Lennon et McCartney à ce moment-là : Harrison n’a pas besoin d’être seul au centre. Il veut un cercle.
Et au milieu de cette profusion, une chanson se détache, non seulement comme un single évident, mais comme un symbole : My Sweet Lord.
My Sweet Lord : un mantra pop et l’art de faire chanter le monde
Ce qui frappe dans My Sweet Lord, ce n’est pas seulement son efficacité mélodique. C’est son ambition étrange : faire cohabiter le langage du gospel — ces chœurs qui montent comme une prière collective — et un chant venu de la tradition vaishnava, le Hare Krishna. Harrison ne cherche pas à faire exotique. Il cherche à fusionner. Il veut dire « Seigneur » sans choisir un camp. Il veut que la chanson soit assez simple pour être chantée par tout le monde, et assez habitée pour ressembler à une confession.
La pop a toujours eu cette capacité à travestir des pulsions profondes en objets légers. Mais ici, la légèreté est un leurre. My Sweet Lord est une chanson de quête. Harrison y avoue son désir de voir, de comprendre, de toucher quelque chose qui le dépasse. Dans la bouche d’un ex-Beatle, au moment précis où le monde attend de lui qu’il fournisse un « hit » post-groupe, c’est presque un geste subversif. Il aurait pu écrire une chanson sur sa liberté retrouvée, sur ses comptes à régler, sur les Beatles qui l’ont méprisé. Il écrit une prière.
Et la prière devient un tube. Là encore, la pop est cruelle : elle transforme le spirituel en produit, mais elle offre aussi au spirituel un haut-parleur planétaire. My Sweet Lord se retrouve partout. Elle rassure, elle élève, elle colle aux oreilles, elle traverse les frontières et les langues. Elle fait de George Harrison le premier ex-Beatle à occuper le sommet des classements avec un single qui n’est pas un clin d’œil nostalgique, mais une déclaration personnelle.
Le succès est immense, presque indécent. Et comme souvent, le succès attire ce que la musique ne maîtrise pas : les calculs, les rancunes, les avocats. Dans l’ombre du refrain, une autre mélodie se met à résonner, une mélodie plus ancienne, venue du début des années 60. Une chanson de girl group, en apparence innocente, qui s’appelle He’s So Fine.
La mécanique du soupçon : quand deux refrains se regardent dans le miroir
Dans le rock, on aime raconter que tout le monde vole tout le monde, que les accords appartiennent à l’air du temps, que les chansons sont des cousins éloignés qui finissent toujours par se ressembler. C’est vrai, jusqu’à un certain point. Mais il existe un moment où la ressemblance cesse d’être une parenté pour devenir une pièce à conviction.
L’accusation portée contre George Harrison est simple : My Sweet Lord serait trop proche de He’s So Fine, succès du groupe The Chiffons. Trop proche, non pas dans l’esprit général, mais dans un enchaînement mélodique précis, une manière de faire tourner deux motifs l’un après l’autre, une structure de refrain qui s’imprime dans le cerveau comme une publicité. Ceux qui défendent Harrison disent : ce sont des clichés de pop. Ceux qui l’attaquent disent : justement, c’est pour cela que ça se voit.
Le plus vertigineux, dans cette affaire, c’est qu’elle ne repose pas sur une copie manifeste, un sampling évident, un emprunt revendiqué. Elle repose sur l’idée qu’un compositeur peut absorber une mélodie, l’oublier, puis la recracher des années plus tard en croyant créer. Une idée qui, si on la pousse au bout, fait trembler toute la musique populaire : nous serions tous des plagiaires potentiels, parce que nous sommes tous des éponges.
Le procès va donner un nom à cette zone grise : plagiat subconscient. Une formule presque poétique, si elle n’était pas aussi toxique. Elle dit : vous n’avez peut-être pas voulu voler, mais vous avez volé quand même. Elle dit : l’intention ne suffit pas à sauver l’auteur. Elle dit : le cerveau est une archive incontrôlable, et la justice peut vous condamner pour ce que vous avez oublié.
On pourrait imaginer une affaire réglée rapidement, un arrangement financier, une reconnaissance partielle, un compromis. Au lieu de cela, la procédure s’étire, se complexifie, s’empoisonne. Elle devient un feuilleton où les années passent, où les positions se durcissent, où Harrison voit son plus grand triomphe se transformer en dossier interminable.
Le tribunal comme salle de répétition : disséquer une chanson, tuer un fantasme
Ce qui se joue au tribunal, ce n’est pas seulement l’avenir financier de My Sweet Lord. C’est aussi une scène étrange, presque obscène : la pop disséquée comme un cadavre, les notes alignées, comparées, commentées, comme si l’on pouvait traduire l’émotion en schéma. La justice, par définition, aime ce qui est stable, mesurable, démontrable. La musique populaire, elle, vit de sensations et de mémoire. Les deux mondes ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent cohabiter.
Le jugement reconnaît que Harrison n’a pas consciemment copié He’s So Fine. Mais il conclut qu’il y a eu copie malgré tout. C’est le cœur du drame : être déclaré coupable sans être déclaré malhonnête. Être condamné non pour un acte délibéré, mais pour une contamination.
À partir de là, tout devient psychologique. Harrison n’est pas le type à faire le malin devant un scandale. Il ne joue pas la rock star cynique. Il doute. Il rumine. Il se demande comment il a pu ne pas s’en rendre compte. Il se demande si, au fond, tout ce qu’il écrit n’est pas déjà écrit ailleurs. Il découvre ce poison très moderne : la perte de confiance dans sa propre créativité.
Ce poison est d’autant plus violent qu’il frappe un homme qui, précisément, venait de prouver qu’il pouvait être un auteur majeur. All Things Must Pass avait installé Harrison comme compositeur, comme chanteur, comme figure centrale. La procédure vient fissurer cette statue naissante. Elle introduit une suspicion dans l’oreille du public : et si ce hit n’était pas « vraiment » de lui ?
La pop, encore une fois, est cruelle. Elle adore fabriquer des mythes, puis les griffer.
Allen Klein, ABKCO et les guerres d’adultes : la vengeance dans les coulisses
L’affaire My Sweet Lord aurait déjà été suffisamment lourde avec un simple conflit d’édition. Mais elle se déroule dans un contexte où les Beatles ont laissé derrière eux un champ de mines : contrats, management, méfiances, procès internes. Au centre de cette toile, une figure revient comme un mauvais refrain : Allen Klein.
Klein n’est pas un personnage secondaire dans l’histoire post-Beatles. Il est le symbole du moment où les artistes laissent entrer le business dans le salon et découvrent, trop tard, qu’il ne repart jamais vraiment. Harrison a travaillé avec lui, comme les autres, puis il s’en est éloigné. Et quand la relation se détériore, elle ne se contente pas de se terminer : elle se transforme en conflit.
Ce qui rend l’histoire presque shakespearienne, c’est que Klein, à un moment, se retrouve associé au camp adverse via ABKCO et la gestion des droits liés à He’s So Fine. Là, on quitte la musique pour entrer dans un thriller administratif : informations financières, négociations, rachats, stratégies, coups tordus. Harrison, qui a écrit une chanson sur l’amour divin, se retrouve piégé dans une guerre de chiffres et d’ego.
Le résultat est une sensation d’injustice intime. Pas seulement « je dois payer », mais « on a profité de moi ». Et cette sensation, chez un artiste, laisse des traces profondes. Elle ne se contente pas de vider un compte en banque : elle altère la relation à l’acte de créer. Elle vous fait regarder votre propre chanson comme un objet contaminé.
Écrire après le soupçon : la radio comme tribunal permanent
Il existe une forme de traumatisme propre aux artistes : le moment où le plaisir se transforme en surveillance. Harrison l’a exprimé avec une lucidité glaçante : après cette affaire, il devient difficile d’écrire, parce que tout ressemble à autre chose. Chaque mélodie entendue à la radio semble être un écho, chaque refrain un cousin, chaque progression d’accords une preuve potentielle.
C’est un état mental épuisant. Vous n’êtes plus dans l’inspiration, vous êtes dans la police intérieure. Vous n’êtes plus dans l’élan, vous êtes dans la crainte. Vous ne cherchez plus la chanson, vous cherchez l’erreur. Et chez Harrison, cette crainte tombe sur un terrain déjà fragile : celui d’un homme qui a longtemps douté de sa place, qui a longtemps vécu dans l’ombre de deux génies dominants. My Sweet Lord aurait pu être son acte de naissance définitif. Le procès le transforme en acte d’accusation.
À cela s’ajoute un autre poison, plus médiatique : les commentaires des autres Beatles, et en particulier ceux de Lennon, qui, dans les années 70, manie l’ironie comme une lame. Quand Lennon suggère qu’Harrison « aurait dû le savoir » et qu’il aurait pu « changer quelques mesures », il ne parle pas seulement de musique. Il parle depuis un endroit très Beatle : ce mélange de fraternité et de cruauté, cette manière d’être intime et assassin dans la même phrase. La remarque claque comme une gifle publique, et elle entretient l’idée que le succès de Harrison est, au mieux, naïf, au pire, suspect.
Le drame, c’est que Harrison n’a jamais eu l’âme d’un voleur. Même ses chansons les plus amères ont une douceur de fond. Il peut être sarcastique, oui, mais il n’a pas l’énergie destructrice de Lennon. Quand on l’accuse, il ne se défend pas en attaquant le monde. Il se défend en se retirant.
Et pendant un temps, il se retire vraiment.
« Cette chanson n’a rien de compliqué » : la riposte par l’humour, This Song
Harrison finit pourtant par répondre, comme il répond toujours : par la musique. Mais pas immédiatement. Il lui faut du temps pour que la colère se transforme en quelque chose de composable. Quand elle revient, elle prend une forme inattendue : l’humour.
Avec This Song, Harrison écrit une anti-chanson de procès, un morceau qui dit en substance : je suis fatigué de vos histoires, fatigué de votre obsession de la propriété, fatigué de ce théâtre juridique. Il tourne l’affaire en dérision, non pas pour l’oublier, mais pour reprendre le contrôle. L’humour devient un bouclier, une manière de faire de la pop un espace où les avocats ne peuvent pas entrer complètement.
Ce n’est pas un hasard si cette riposte arrive dans une période où Harrison essaie de remettre de l’ordre dans sa vie artistique. Les années 74-76 ont été compliquées, marquées par des tensions, des soucis de santé, une pression énorme. Dans ce contexte, This Song ressemble à un exutoire. Il ne règle pas le problème, mais il empêche le problème de devenir toute l’identité de l’artiste.
Il y a quelque chose de profondément harrisonien là-dedans : refuser de se laisser définir par la violence, préférer le contournement, la malice, la distance. Là où d’autres auraient écrit une diatribe, il écrit une pirouette. Là où d’autres auraient voulu « gagner », il veut respirer.
Devenir père : Dhani, l’ancrage, et le retour à l’essentiel
Puis arrive un événement qui n’a rien à voir avec les tribunaux et pourtant change tout : Harrison devient père. La naissance de Dhani Harrison agit comme un point fixe dans une période où tout bouge, où tout se dérobe. On peut être une rock star, un ex-Beatle, une icône mondiale, et soudain se retrouver devant une vérité plus simple : quelqu’un dépend de vous, quelqu’un vous regarde sans connaître vos procès, sans connaître vos classements, sans connaître vos rivalités.
La paternité, chez Harrison, n’est pas un argument de presse. C’est une transformation intime. Elle l’oblige à revenir à la maison, au sens propre comme au figuré. Elle l’arrime à Friar Park, à cette demeure qui n’est pas seulement un décor gothique pour photos de rock star, mais un refuge, un labyrinthe où l’on peut disparaître un moment du monde.
Harrison n’est pas du genre à se raconter en thérapie médiatique. Il se reconstruit en faisant. En bricolant. En produisant. En s’occupant de jardins, d’amitiés, de projets. Et parmi ces projets, il y en a un qui surprend ceux qui ne voient en lui qu’un musicien : le cinéma, via HandMade Films. Là encore, le geste ressemble à une fuite et à une fidélité à la fois. Fuite hors de l’industrie du disque, où il a été blessé. Fidélité à une idée : soutenir des artistes, permettre à des œuvres d’exister, construire un espace où l’argent n’est pas seulement une arme.
Le cinéma lui offre une autre forme de création, moins exposée, moins « plagiarisable » au sens juridique du terme, et surtout moins liée à l’obsession du hit. C’est une respiration. Harrison se donne le droit d’être autre chose qu’un compositeur jugé.
1979 : l’album George Harrison, ou la renaissance sans fanfare
Quand Harrison revient avec l’album George Harrison en 1979, il ne revient pas comme un conquérant. Il revient comme quelqu’un qui a traversé un tunnel et qui a appris à se méfier de la lumière trop forte. Ce disque n’a pas besoin d’être un manifeste agressif. Il a besoin d’être un point d’équilibre.
On y entend un Harrison plus apaisé, plus centré, sans que la mélancolie ait disparu. La force du bonhomme, à ce stade, c’est précisément sa capacité à ne pas surjouer. Il n’a pas besoin de prouver qu’il est un Beatle. Il n’a pas besoin de prouver qu’il est un génie. Il a besoin de retrouver le plaisir d’écrire sans avoir l’impression de marcher sur un champ de mines mélodiques.
Ce retour est aussi une leçon : l’inspiration n’est pas un robinet qu’on ouvre à volonté. Elle dépend de la confiance, de la paix intérieure, du sentiment qu’on peut produire quelque chose sans être immédiatement suspecté. L’affaire My Sweet Lord a abîmé cette confiance. La vie — la paternité, les projets, les détours — l’a lentement réparée.
Et si l’album de 1979 ne possède pas l’effet cataclysmique de All Things Must Pass, il a peut-être quelque chose de plus rare : une stabilité. Il ressemble à un artiste qui ne cherche plus à se venger, mais à durer.
Ce que l’affaire My Sweet Lord raconte du rock : mémoire, emprunts et droit d’auteur
Au fond, l’histoire du procès pour plagiat autour de My Sweet Lord dépasse Harrison. Elle raconte un problème structurel de la musique populaire : sa nature mémétique, son langage commun, sa manière de recycler des tournures qui appartiennent à tout le monde. Le rock, la pop, la soul, fonctionnent comme une conversation géante où chaque génération répond à la précédente. On reprend un riff, une cadence, une manière de monter au refrain. Parfois on le fait consciemment, parfois non. Parfois on rend hommage, parfois on se trahit sans le savoir.
La justice, elle, a besoin de frontières nettes. Elle doit décider où commence la propriété et où finit l’influence. Et quand elle invente la notion de plagiat subconscient, elle crée une catégorie terrifiante : celle de la faute sans intention. Une catégorie qui peut paralyser les créateurs, surtout ceux qui, comme Harrison, ne sont pas des cyniques.
Il y a aussi une ironie presque métaphysique : Harrison écrit une chanson sur le divin, sur l’universalité de Dieu, sur l’idée que toutes les voies mènent à la même lumière. Et il se retrouve enfermé dans une querelle de droits, d’ayant-droits, de pourcentages, comme si le monde lui rappelait brutalement que la spiritualité, dans l’industrie culturelle, doit toujours payer un péage.
Mais l’histoire a une autre morale, plus belle : Harrison n’a pas été détruit. Il a été blessé, oui. Il a douté. Il s’est éloigné. Il a cessé d’écrire pendant un temps. Pourtant, il est revenu. Il a trouvé ailleurs des raisons de créer. Il a appris à contourner la douleur. Il a même réussi à rire de ce qui l’avait humilié.
C’est peut-être cela, la vraie grandeur de George Harrison en solo : pas seulement avoir sorti All Things Must Pass comme un déluge de chansons longtemps retenues, pas seulement avoir offert au monde My Sweet Lord comme un mantra pop mondial, mais avoir survécu au moment où son plus grand succès s’est retourné contre lui.
Tout passe, disait le titre. Même les procès. Même les soupçons. Même les ombres. Le plus difficile, c’est d’y croire quand on est au cœur de la tempête.
Cet article répond aux questions suivantes :
- Quelle a été l’origine de la controverse autour de ‘My Sweet Lord’ ?
- Comment le procès pour plagiat a-t-il affecté George Harrison ?
- Quel rôle Allen Klein a-t-il joué dans cette affaire ?
- Comment Harrison a-t-il surmonté cette période difficile ?
- Pourquoi ‘My Sweet Lord’ est-il toujours considéré comme une chanson emblématique malgré les accusations ?














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