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George Harrison : « When We Was Fab », le retour psychédélique d’un Beatle désabusé

En 1987, George Harrison revisite avec finesse l’époque des Beatles dans When We Was Fab, entre hommage psychédélique, souvenirs doux-amers et critique voilée.

En 1987, alors que le monde de la musique semblait avoir définitivement tourné la page des sixties, George Harrison se surprend à la rouvrir. Non pas pour raviver artificiellement une époque révolue, mais pour en scruter les contours, avec distance, tendresse et une pointe d’ironie mordante. When We Was Fab », cinquième morceau de l’album Cloud Nine, surgit comme un mirage du passé, convoquant l’ombre des Beatles, la clameur de la Beatlemania, et les échos psychédéliques d’une époque aussi éclatante qu’éreintante. Mais derrière les paillettes du souvenir, George Harrison y glisse une vérité plus rugueuse. Car si les Fab Four furent fabuleux, ils furent aussi une cage dorée pour leur guitariste mystique.

Le poids des souvenirs : George Harrison face à son passé beatlesque

Il est rare qu’un ex-Beatle évoque aussi frontalement ses années dans le groupe. Et plus encore qu’il le fasse avec une telle lucidité mêlée de tendresse. En intitulant sa chanson When We Was Fab, George Harrison assume pleinement cette plongée dans le passé. Il ne cherche pas à s’en dissocier ni à le magnifier. Il l’évoque pour ce qu’il fut : un tourbillon d’hystérie, de créativité, de souffrance et de lumière. « C’était comme une collection entière d’impressions, un montage de cette période », dira-t-il.

Cette période, pour George, est double. D’un côté, elle est celle de l’éveil musical, de la ferveur des foules, des orchestrations luxuriantes et des amitiés artistiques. De l’autre, elle est celle de l’effacement, de la frustration créative et de la dépossession de soi.

Une fabrication progressive : la genèse de « Fab »

Étonnamment, When We Was Fab n’est pas née dans l’enthousiasme soudain d’un moment d’inspiration, mais au fil du temps, de séances éparses et de réflexions partagées. Loin de ses habitudes, George Harrison n’a pas terminé l’écriture de la chanson avant de la commencer en studio. Aux côtés de Jeff Lynne, artisan sonore hors pair et grand admirateur des Beatles, il accepte une nouvelle manière de composer : avancer à tâtons, ajouter des éléments au fil des jours, modeler la chanson comme une sculpture mouvante.

Le point de départ se fait en Australie, dans une maison en bord de piste de Grand Prix, entre un piano, un magnétophone et quelques souvenirs épars. Les accords naissent dans le jeu à quatre mains sur le clavier, George du côté grave, Jeff du côté aigu. Le pont, plus tard, proviendra d’un autre projet inabouti. Le titre de travail ? Aussie Fab.

Harrison avouera plus tard que cette méthode l’a déstabilisé. « Pour moi, c’est un peu comme, ‘Ohh nooo, c’est trop mystique. Je veux savoir où on va.’ » Mais cette incertitude portera ses fruits : When We Was Fab est une œuvre vivante, en constante métamorphose, comme les souvenirs qu’elle évoque.

Le son des années 1960 recréé en 1987

Musicalement, la chanson est une lettre d’amour sonore à l’univers des Beatles, notamment à leur période psychédélique de Magical Mystery Tour et Sgt. Pepper. Les références sont multiples : le sitar de Harrison rappelle Within You Without You, les violoncelles évoquent I Am the Walrus, les effets inversés font écho aux expérimentations de Tomorrow Never Knows. Le fade-out reprend la ligne mélodique de Drive My Car, et le titre lui-même se réfère à l’appellation emblématique des Beatles : « The Fab Four.

Le morceau s’ouvre sur un rythme syncopé, une ligne de basse au groove rétro, et une ambiance qui convoque instantanément les harmonies baroques du Summer of Love. Jeff Lynne, en coproducteur, joue le rôle de passeur entre les décennies : il capture l’essence du son Beatles sans en faire une caricature. Gary Wright est au piano, Ray Cooper aux percussions, Bobby Kok au violoncelle, et surtout, Ringo Starr à la batterie – et aux chœurs. L’un des rares moments post-Beatles où deux membres du groupe se retrouvent en studio.

Une nostalgie teintée d’ironie

À première écoute, When We Was Fab pourrait passer pour une célébration candide. Le titre lui-même joue sur une grammaire volontairement fautive, comme pour souligner l’enfance perdue, l’innocence disparue. Mais très vite, les paroles révèlent un regard plus nuancé, presque mélancolique. George y glisse des vers sombres, à peine voilés par l’ironie.

L’un des plus marquants : « The microscopes that magnified the tears / Studied warts and all », où l’on comprend que la célébrité n’a pas seulement révélé les Beatles au monde, mais les a aussi exposés à une attention maladive. Ou encore : « The floosies that flew in the night / Long gone are the days », évocation désabusée des caresses furtives, des agressions déguisées en effusions.

Interrogé par MuchMusic, George confiera que ces vers faisaient référence à l’expérience traumatisante des Beatles au sommet de leur gloire, quand des fans, parfois hystériques, leur arrachaient des mèches de cheveux, leurs vêtements, voire les griffaient au passage. Une paranoïa bien réelle, nourrie par les menaces, les foules, la perte de contrôle. La Beatlemania, au fond, n’était pas qu’un enchantement ; elle avait sa face obscure.

Le clip : kaléidoscope visuel et clin d’œil cryptique

Réalisé par le tandem Godley & Creme, le clip de When We Was Fab est un trésor d’allusions visuelles. George y apparaît affublé de plusieurs bras, tel une divinité hindoue, en référence à sa spiritualité, mais aussi à la multiplicité des tâches et des pressions vécues à l’époque. Autour de lui défilent des visages familiers : Ringo Starr, Jeff Lynne, Elton John, Ray Cooper, Neil Aspinall…

Une basse jouée par un personnage déguisé en morse (référence évidente à I Am the Walrus) a fait naître une rumeur persistante : Paul McCartney y apparaîtrait incognito. George lui-même alimente la légende en affirmant que Paul était « camera-shy » ce jour-là. Mais McCartney démentra plus tard, avec humour : « George voulait que j’y sois, mais je n’étais pas disponible. Je lui ai dit de mettre quelqu’un d’autre dans le costume et de dire que c’était moi. »

Le décor regorge de symboles : une pomme verte (logo d’Apple Records), une copie de Imagine tenue par Neil Aspinall, des tenues psychédéliques, et un Harrison hilare mais à distance. Comme si, malgré l’hommage, le regard restait ironique.

Réception et postérité

Sortie en janvier 1988, la chanson connaît un succès modeste mais significatif. Numéro 25 au Royaume-Uni, 23 aux États-Unis, elle devient le dernier single de George Harrison à entrer dans le Top 40 américain. Surtout, elle reçoit six nominations aux MTV Video Music Awards, preuve de sa pertinence dans l’imaginaire collectif.

Aujourd’hui, When We Was Fab demeure l’un des rares titres post-Beatles à réussir le délicat équilibre entre hommage sincère et satire douce. Ni pastiche, ni autocélébration, elle explore avec subtilité ce que signifie « avoir été un Beatle » – fardeau et privilège mêlés.

Une ode douce-amère à l’âge d’or

Avec When We Was Fab, George Harrison ne signe pas simplement une chanson nostalgique. Il y livre une réflexion nuancée sur le prix de la gloire, sur la perte de l’innocence et sur l’irréversibilité du temps. En convoquant les fantômes de sa jeunesse, il ne cherche ni à les exorciser, ni à les idéaliser. Il les regarde avec bienveillance, parfois avec amusement, parfois avec tristesse.

Le mot « fab » – fabuleux – devient alors un prisme à double face. Ce qui fut lumineux fut aussi étouffant. Ce qui fit rêver des millions de fans fut aussi un cauchemar intime pour George, l’homme discret à la quête spirituelle profonde.

Mais c’est sans doute là que réside la grandeur de ce morceau : dans sa capacité à mêler les couleurs vives de l’euphorie aux ombres de la lucidité. When We Was Fab, c’est George Harrison, tel qu’en lui-même enfin : à la fois Beatle, homme libre, et poète désenchanté.

 

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