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George Harrison et Phil Spector : une collaboration explosive

Lorsque George Harrison entame sa carrière solo, il fait appel à Phil Spector pour produire All Things Must Pass, un chef-d’œuvre au son grandiose. Mais leur relation se détériore lors de Living in the Material World, où l’absence et les excès du producteur poussent Harrison à prendre les commandes. Cette rupture marque son indépendance artistique, bien que son parcours reste jalonné de succès et d’échecs. Spector, malgré son génie, laissera une empreinte controversée sur la carrière des ex-Beatles.


Lorsque George Harrison s’éloigne des Beatles pour entamer sa carrière solo, il sait que son héritage musical doit être façonné avec le plus grand soin. Après avoir passé une décennie dans l’ombre du duo Lennon-McCartney, il a enfin l’occasion de démontrer pleinement l’étendue de son talent de compositeur et d’interprète. Toutefois, cette quête d’indépendance musicale ne s’est pas faite sans embûches, notamment lorsqu’il s’est agi de choisir un producteur à la hauteur de ses ambitions. Son choix s’est porté sur Phil Spector, un génie du studio à la réputation aussi éclatante que sulfureuse. Mais très vite, cette collaboration s’est transformée en une relation conflictuelle marquée par des absences répétées, des excès et une approche artistique qui ne convenait pas toujours aux aspirations du musicien.

Un début sous de bons auspices avec All Things Must Pass

Lorsque les Beatles se séparent en 1970, George Harrison ne tarde pas à se mettre au travail pour prouver qu’il n’était pas seulement un accompagnateur de luxe au sein du Fab Four. Son premier véritable album solo, All Things Must Pass, est une entreprise ambitieuse qui bénéficie du fameux « Wall of Sound » de Phil Spector. Grâce à cette production ample et enveloppante, des morceaux comme « My Sweet Lord » et « What Is Life » prennent une dimension magistrale qui contribue au succès phénoménal de l’album.

Néanmoins, Harrison commence déjà à percevoir les limites de la méthode Spector. La surcharge d’écho et de reverb alourdit certaines chansons, à tel point que le guitariste exprimera plus tard son insatisfaction quant au traitement sonore de morceaux comme « Wah-Wah ». Bien qu’il reconnaisse l’apport du producteur, il comprend aussi que cette approche ne convient pas nécessairement à toutes ses compositions.

Un producteur aux abonnés absents

L’expérience de All Things Must Pass n’empêche pas Harrison de reconduire Phil Spector pour son album suivant, Living in the Material World (1973). Mais cette fois, les choses prennent une tournure plus chaotique. Contrairement à l’époque où il supervisait chaque session avec une rigueur obsessionnelle, Spector devient imprévisible, voire ingérable. Son comportement excentrique, exacerbé par des problèmes de santé et une consommation excessive d’alcool, rend son implication dans le projet quasi inexistante.

Harrison lui-même racontera plus tard : « Il était tout le temps malade, il tombait et se cassait les chevilles, les poignets… Son assistant faisait des crises cardiaques. Il n’était jamais là. Je devais littéralement aller forcer l’entrée de son hôtel pour le récupérer. Et une fois que je l’avais, il lui fallait boire dix-huit cherry brandies avant de se rendre en studio. J’étais épuisé, j’avais besoin d’un producteur, pas d’une nounou. »

Face à cette situation, Harrison prend les rênes de la production et donne naissance à un album beaucoup plus épuré que son prédécesseur. Living in the Material World se distingue par sa simplicité et son introspection, en opposition à l’opulence sonore de All Things Must Pass. Avec des titres comme « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) » ou « Be Here Now », Harrison adopte une approche plus méditative et spirituelle, loin des grandes envolées orchestrales de l’album précédent.

Un tournant vers l’indépendance

L’absence de Spector et la pression exercée sur Harrison pour superviser son propre projet marquent un tournant dans sa carrière solo. Si Living in the Material World est un succès critique et commercial, l’expérience éprouvante avec Spector laisse des séquelles. Dès lors, le musicien choisira d’adopter une approche plus libre et personnelle, mais non sans difficulté.

Avec Dark Horse (1974), Harrison amorce une descente aux enfers. Affaibli par des tensions personnelles et une tournée épuisante, l’album est mal accueilli, aussi bien par la critique que par le public. La voix fatiguée du musicien, due à une laryngite persistante, et la production plus brute contrastent avec la perfection sonore de ses œuvres précédentes. Bien qu’il se détache progressivement de l’influence de Spector, son goût pour une production plus sobre semble en contradiction avec les attentes du public et des maisons de disques.

Le spectre de Spector chez les ex-Beatles

Le cas Harrison n’est pas isolé. Si Phil Spector a su façonner le son de All Things Must Pass, son travail avec d’autres ex-Beatles n’a pas toujours été couronné de succès. John Lennon, qui l’avait pourtant sollicité pour Plastic Ono Band et Imagine, a vu leur collaboration prendre une tournure désastreuse lors des sessions de Rock ‘n’ Roll (1975). Spector, en roue libre, multiplie les frasques et finit par disparaître avec les bandes, obligeant Lennon à reprendre le projet de zéro.

Paul McCartney, quant à lui, n’a jamais digéré le traitement infligé par Spector à certaines chansons de Let It Be. L’ajout de cordes grandiloquentes sur « The Long and Winding Road » est l’un des éléments qui l’ont poussé à se distancer définitivement de l’ex-producteur. Seul Ringo Starr semble avoir tiré profit de leur collaboration, Spector lui offrant un son ample et chaleureux sur Ringo (1973), son album solo le plus acclamé.

Une rupture inévitable

Après les déboires de Living in the Material World, George Harrison met définitivement fin à sa collaboration avec Phil Spector. Il continue d’explorer de nouvelles directions musicales, parfois avec succès (Thirty Three & 1/3, Cloud Nine), parfois dans l’indifférence générale (Gone Troppo). Mais il ne refera jamais appel à Spector.

Au fil des années, Harrison révisera plusieurs fois son jugement sur le producteur. S’il reconnaît son talent et son influence sur All Things Must Pass, il n’oublie pas pour autant le chaos qui a entouré leur collaboration sur l’album suivant. En 2000, lorsqu’il décide de remasteriser All Things Must Pass, il allège certaines couches sonores, preuve que sa vision artistique a évolué avec le temps.

Un producteur de génie… mais à quel prix ?

Phil Spector restera une figure emblématique de l’industrie musicale, à la fois génial et destructeur. Pour George Harrison, travailler avec lui fut une expérience à double tranchant : un atout pour propulser sa carrière solo, mais aussi un fardeau lorsque l’homme derrière la console devenait ingérable. En fin de compte, cette collaboration houleuse aura au moins eu le mérite d’aider Harrison à s’émanciper totalement et à imposer son propre style, loin des excentricités spectoriennes.

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