Il y a dans la carrière de Paul McCartney des œuvres que l’histoire officielle a reléguées sur le bas-côté, coincées entre un film mal aimé, un album contesté et le souvenir écrasant des Beatles. Eleanor’s Dream est de celles-là. Née au cœur du chantier improbable de Give My Regards To Broad Street, cette pièce instrumentale n’a pourtant rien d’un simple remplissage de bande originale. Elle raconte au contraire un moment très particulier où McCartney, poussé par une contrainte de montage et épaulé par George Martin, rouvre la blessure féconde d’Eleanor Rigby pour s’aventurer vers une autre forme, à mi-chemin entre musique de film, écriture classique et intuition pop. Longtemps mutilée par le format vinyle, puis redécouverte dans sa version longue sur le CD original de 1984 et la remasterisation de 1993, elle apparaît aujourd’hui comme bien davantage qu’une curiosité de collectionneur. On y entend un artiste refusant d’être enfermé dans son rôle, testant déjà la veine orchestrale qui conduira plus tard à Liverpool Oratorio, Standing Stone ou Ecce Cor Meum. Revenir à Eleanor’s Dream, c’est donc explorer un couloir discret mais essentiel de l’œuvre maccartneyenne : un endroit où le rêve, la mémoire et l’ambition musicale se rejoignent.
Il y a des morceaux qui s’imposent comme des évidences, avec un refrain qu’on retient dès la première écoute, une silhouette mélodique qui vous agrippe au revers de la veste et vous accompagne jusqu’au bout de la nuit. Et puis il y a les autres, les pièces discrètes, presque latérales, qui semblent d’abord n’être qu’un couloir dans une discographie immense avant de révéler, avec le temps, une profondeur inattendue. Eleanor’s Dream appartient à cette seconde famille. On la croit périphérique, accessoire, née d’une nécessité de production et condamnée à rester dans l’ombre d’un film maudit, d’un album bancal, d’une époque où Paul McCartney traînait derrière lui sa légende comme d’autres portent un manteau trop lourd. Mais quand on y revient sérieusement, sans ironie réflexe et sans le filtre commode des hiérarchies critiques, on découvre autre chose : un morceau-passage, un morceau-limite, un morceau-frontière. En six minutes à peine, McCartney y expose un pan entier de sa personnalité musicale, celui que le rock a souvent masqué derrière la facilité trompeuse de son don mélodique.
Car il faut bien le dire : Give My Regards To Broad Street est un objet étrange. Une bande-son, oui, mais aussi un autoportrait en morceaux. Un disque de relectures, de réemplois, d’auto-citations, de souvenirs retravaillés, comme si McCartney fouillait dans sa propre vitrine pour recomposer son reflet. Dans cet ensemble hétéroclite, Eleanor’s Dream fait figure d’anomalie. Pas de chant, pas de formule pop évidente, pas de clin d’œil appuyé à l’héritage beatlesien pour rassurer l’auditeur. À la place, une pièce instrumentale qui glisse entre musique classique, musique de film et sensibilité pop sans jamais choisir définitivement son camp. C’est précisément ce qui la rend passionnante. Elle ne cherche pas à devenir une œuvre de prestige, encore moins à faire oublier que son auteur vient du plus grand groupe pop du XXe siècle. Elle accepte cette origine et la tord, la déplace, l’emmène ailleurs.
Longtemps, ce morceau a souffert de son contexte. Le film Broad Street a été reçu comme une bizarrerie narcissique, le genre de projet que les critiques sentent venir de loin et qu’ils préfèrent réduire à une erreur de parcours. Le disque, lui, a mieux résisté, porté par la beauté lisse et nocturne de No More Lonely Nights et par le plaisir, pour beaucoup de fans, d’entendre McCartney revisiter son propre répertoire. Mais Eleanor’s Dream, coincée entre patrimoine, cinéma et ambition orchestrale, n’entrait dans aucune case confortable. Trop peu pop pour les uns, pas assez classique pour les autres, trop liée à un film décrié pour être défendue sans gêne par les gardiens du bon goût. C’est souvent ainsi que naissent les œuvres les plus intéressantes : dans les interstices, là où personne n’a vraiment envie de les regarder.
Revenir aujourd’hui sur Eleanor’s Dream, ce n’est donc pas simplement exhumer une curiosité de collectionneur ou ajouter une ligne à la liste des raretés maccartneyennes. C’est observer un artiste à un moment où il refuse de se laisser enfermer dans le rôle qu’on veut lui assigner. C’est écouter comment McCartney et George Martin, vieux complices déjà responsables de quelques-uns des bouleversements les plus décisifs de la pop britannique, reprennent le fantôme d’Eleanor Rigby pour l’emmener vers une autre forme, plus libre, plus narrative, plus ambiguë. C’est aussi comprendre que cette pièce, loin d’être une fantaisie isolée, contient déjà en germe le McCartney des grandes partitions à venir. Pas le McCartney décoratif qu’une certaine caricature adore railler, mais un musicien qui pense en couleurs, en mouvements, en scènes, en textures, en respirations. Un musicien qui n’a jamais vraiment séparé la chanson du tableau sonore.
Sommaire
Un éclat singulier dans le bazar somptueux de Broad Street
On a souvent résumé Give My Regards To Broad Street à ses défauts les plus visibles. C’est injuste, mais compréhensible. Le projet avait quelque chose d’excessif, de flottant, presque d’irréel. McCartney écrivait un film autour de lui-même, mettait en scène une journée fictive dans la vie d’une star poursuivant des bandes maîtresses disparues, réenregistrait ses propres classiques et essayait de donner à cet assemblage la cohérence d’un rêve éveillé. Dit comme cela, on entend déjà les soupirs des critiques de 1984. On devine la moue. On lit d’avance le procès en vanité, en confusion, en dérive. Et pourtant, ce grand fatras contient des moments de grâce, comme si l’indiscipline même du projet autorisait des bifurcations impossibles dans un album plus conventionnel.
Eleanor’s Dream est l’une de ces bifurcations. Dans un disque où abondent les miroirs, les reprises de soi par soi, les réinterprétations plus ou moins sages du passé beatlesien et post-beatlesien, ce morceau fait l’effet d’une porte dérobée. Il n’exhume pas seulement un ancien thème, il en change la nature. Il prolonge Eleanor Rigby sans la refaire. Il n’en propose pas une variation nostalgique, mais une extension dramatique. Comme si McCartney avait compris que certaines chansons ne devaient pas être simplement reprises, mais rouvertes. Comme si l’univers d’Eleanor Rigby, avec ses silhouettes solitaires, ses draps d’église, ses visages qu’on garde dans un pot près de la porte, n’avait jamais cessé de réclamer une suite secrète.
Cette idée s’intègre d’ailleurs parfaitement à la logique bancale mais fascinante de Broad Street. Le film, qu’on l’aime ou non, fonctionne par glissements d’état. Le réel y est constamment contaminé par le souvenir, la fantaisie, la citation, le cauchemar doux. Les chansons y surgissent comme des brèches dans la narration plutôt que comme de simples numéros. Dans cet environnement, Eleanor’s Dream n’est pas un interlude décoratif. C’est une zone de transition, une matière de rêve qui épouse la logique flottante du film. Le titre le dit lui-même : ce n’est pas seulement la suite d’Eleanor Rigby, c’est le rêve d’Eleanor, ou peut-être le rêve que la chanson continue de faire dans la tête de McCartney près de vingt ans après sa naissance.
Il faut aussi replacer le morceau dans l’état de carrière de son auteur. En 1984, Paul McCartney n’est plus ce jeune homme qui renverse les tables avec chaque 45-tours. Il est déjà une institution, ce qui est un compliment empoisonné. Une institution rassure, mais elle étouffe aussi. Le public attend de lui des chansons, des refrains, du savoir-faire, des succès. Il sait faire tout cela mieux que presque n’importe qui, et justement : le danger commence là, quand le talent devient une habitude que les autres vous réclament comme un service dû. Eleanor’s Dream apparaît alors comme un geste de côté, une manière de s’échapper quelques minutes de l’usine à mélodies pour explorer une autre discipline du sentiment. Non pas l’abandon du format pop, mais son débordement.
Ce débordement explique aussi la place un peu inconfortable du morceau dans la mémoire collective. Il n’a pas l’évidence d’un standard, il n’a pas le prestige massif des futures œuvres classiques signées McCartney, et il n’a pas non plus le statut culte immédiatement repérable d’une bizarrerie totalement expérimentale. Il habite un entre-deux. Or les entre-deux sont souvent les endroits les plus révélateurs. Ils montrent moins un artiste en représentation qu’un artiste en train de se chercher, de se déplacer, d’essayer. C’est exactement ce qui rend Eleanor’s Dream si précieux. Dans le désordre de Broad Street, cette pièce agit comme un aveu : McCartney, même au cœur d’un projet contestable, n’a jamais cessé d’être curieux de lui-même.
Le fantôme d’Eleanor Rigby n’avait jamais quitté McCartney
Pour comprendre Eleanor’s Dream, il faut revenir à Eleanor Rigby, non pas comme à un simple classique du catalogue Beatles, mais comme à un point de bascule esthétique. Lorsqu’elle paraît en 1966, la chanson change quelque chose dans la perception publique de Paul McCartney et, plus largement, dans l’idée même de ce que peut être une chanson pop. Ce n’est plus seulement un air efficace, un tube potentiel, un véhicule à émotions immédiates. C’est un petit drame condensé, une miniature sociale traversée par la solitude, portée par un arrangement de cordes tranchant, presque sans pitié. Pas de batterie, pas de guitare rock en première ligne, pas de confort rythmique destiné à flatter l’époque : juste des voix, des mots, une tension harmonique et ce fameux ensemble de cordes qui taille la chanson au couteau.
L’importance de George Martin dans cette histoire est immense. Son arrangement pour cordes, sec, nerveux, dramatique, donne à la chanson une violence intérieure qui la distingue immédiatement du simple raffinement “classique” de façade. Il ne s’agit pas d’habiller la pop avec un vernis orchestral pour faire chic. Il s’agit de changer le régime émotionnel de la chanson. Le détail compte, car toute la carrière de McCartney sera traversée par cette ambiguïté : chez lui, l’orchestre n’est presque jamais un signe extérieur de respectabilité. C’est un outil dramatique, un moyen de déplacer la chanson hors de sa zone de confort. Yesterday, bien sûr, avait déjà ouvert la porte. Mais Eleanor Rigby l’a défoncée.
Dès lors, le titre ne pouvait pas rester un îlot isolé. Il portait en lui une promesse. Pas forcément celle d’une conversion immédiate de McCartney à la musique classique, encore moins celle d’un reniement du rock, mais celle d’un espace à explorer. Dans Eleanor Rigby, McCartney avait trouvé un territoire où l’écriture narrative, la mélodie populaire et la pensée orchestrale pouvaient cohabiter sans se neutraliser. Ce n’était pas une coquetterie d’arrangeur. C’était déjà une autre manière de composer. Quand il expliquera plus tard qu’à vingt-trois ans il imaginait son avenir dans une musique plus “sérieuse”, il ne faudra pas entendre là un complexe de légitimité bourgeoise. Il faut plutôt y voir l’intuition que la chanson pouvait le mener vers autre chose que la seule scène pop.
C’est pourquoi Eleanor’s Dream ne doit jamais être comprise comme un appendice arbitraire collé sur un standard par opportunisme cinématographique. Elle est, en profondeur, la réactivation d’une ligne de force ancienne. Le retour vers Eleanor Rigby n’a rien d’anecdotique. McCartney ne choisit pas n’importe quelle chanson de son passé pour cette extension instrumentale. Il revient à celle où sa sensibilité mélodique avait rencontré, de la façon la plus nette, une ambition formelle différente. Il revient à une œuvre qui, dès l’origine, regardait déjà vers un ailleurs. En ce sens, Eleanor’s Dream n’est pas seulement née de la nécessité du film ; elle répond aussi à une logique intime.
Cette continuité explique la sensation très particulière que procure le morceau. On n’a pas l’impression d’assister à une greffe forcée. Même quand la musique s’éloigne du matériau de départ, même quand l’orchestre s’épanche et que la guitare vient lui donner une autre couleur, quelque chose d’Eleanor Rigby persiste. Pas forcément sous forme de citation littérale, mais comme une atmosphère morale. Une manière d’habiter la mélancolie sans complaisance. Une façon de suggérer que derrière le rêve subsiste une inquiétude. Ce n’est pas un hasard si McCartney décrivait la séquence du film comme un passage de l’anxiété au cauchemar. Le rêve ici n’est pas moelleux. Il est traversé de nervures plus sombres.
En cela, Eleanor’s Dream dit aussi quelque chose d’essentiel sur la mémoire artistique de McCartney. Contrairement à la caricature du mélodiste insouciant qu’on a trop souvent collée sur lui, il ne revisite pas son propre passé comme on feuillette un album de famille en souriant. Quand il se retourne vers Eleanor Rigby, ce n’est pas pour se congratuler. C’est pour re-ouvrir une plaie fertile, pour voir ce qu’elle contient encore. Il y a là une rigueur, presque une honnêteté. Le passé n’est pas traité comme un musée, mais comme une matière vivante. Et c’est peut-être la différence fondamentale entre la nostalgie et l’art : la première conserve, le second transforme.
Une commande née d’un problème de montage
Le point de départ d’Eleanor’s Dream est magnifique parce qu’il est profondément prosaïque. Pas une illumination mystique, pas une révélation devant un piano au petit matin, pas une quête abstraite de reconnaissance “sérieuse”. Non : un problème de montage. Une scène qui devait durer environ trois minutes se retrouve à en faire près de neuf. Dans le film, McCartney imaginait pour Eleanor Rigby une séquence peuplée d’images victoriennes, de rues dickensiennes, de capes, de carrosses, d’autels, de silhouettes anciennes. Mais le résultat final, une fois entre les mains de Peter Webb et de l’équipe de montage, déborde largement le cadre initial. Il faut remplir. Il faut tenir la durée. L’éditeur, pragmatique, plaque alors par-dessus un extrait du concerto pour violon de Brahms. Et soudain, McCartney et George Martin se retrouvent piqués au vif.
L’histoire est savoureuse parce qu’elle révèle tout à la fois l’orgueil sain du musicien et la nature artisanale du cinéma. McCartney racontera en substance : si ce gars-là, Brahms, pouvait le faire, pourquoi pas nous ? Formulation typiquement maccartneyenne, moitié bravade, moitié lucidité, avec ce mélange d’humour et de confiance en soi qui lui permet depuis toujours de désamorcer les situations les plus improbables. Derrière la blague, pourtant, il y a quelque chose de très sérieux. Le défi consiste à écrire six minutes de musique qui tiennent la route dans un idiome voisin du classique, sans tomber dans la pose ni dans le pastiche paresseux, et tout en restant cohérent avec une séquence dérivée d’Eleanor Rigby. Le genre de commande qu’on refuse si l’on a peur du ridicule. Le genre de commande qu’on accepte si l’on a encore envie de se mesurer à l’inconnu.
Ce caractère contraint est essentiel. Sans lui, Eleanor’s Dream n’aurait probablement jamais existé. McCartney le reconnaît presque : c’est une aventure qu’il n’aurait peut-être pas tentée spontanément. Cela ne diminue en rien le morceau, bien au contraire. Une part immense de l’histoire de la musique est faite de commandes, d’accidents, de besoins pratiques devenus révélateurs. Le romantisme adore l’idée du compositeur inspiré dans la pureté de sa chambre. La réalité est plus belle, parce qu’elle est plus concrète : un réalisateur termine une scène, un monteur bouche un trou avec Brahms, un auteur-compositeur est contrarié, et de cette contrariété naît une pièce singulière. Le mystère de l’art ne s’oppose pas à la technique ; il naît souvent d’elle.
Ce qui frappe surtout, dans le récit de McCartney, c’est la manière dont ce problème logistique réveille un vieux désir. Il dira, en substance, qu’au moment d’écrire Eleanor Rigby, vers l’âge de vingt-trois ans, il s’interrogeait déjà sur ce qu’il ferait à trente ans et imaginait volontiers se tourner vers une musique plus “sérieuse”. Il ajoute même, avec cette auto-ironie typique, que cela aurait pu résoudre “le grand problème” de savoir ce que fait un vieux Beatle. La formule est drôle, mais elle dit quelque chose de profond : dès le milieu des années 60, McCartney percevait la possibilité d’un après. Il savait que la pop n’était pas seulement une destination finale, mais peut-être une étape vers des formes plus larges.
Ainsi, la commande de Broad Street ne crée pas ex nihilo un appétit classique ; elle le réactive. On pourrait presque parler d’un retour du refoulé musical. Coincé par le film, McCartney se retrouve “forcé”, selon son propre mot, de reprendre ce vieux rêve et de jouer pendant six minutes au compositeur classique. Ce “jouer” ne doit pas être entendu de manière péjorative. McCartney a toujours appris en jouant, en bricolant, en avançant à l’oreille, en testant les frontières entre les genres sans demander la permission aux autorités culturelles. Eleanor’s Dream est le produit exact de cette méthode : une pièce sérieuse, mais pas solennelle ; ambitieuse, mais pas écrasée par son ambition ; composite, mais jamais cynique.
Il y a dans cette genèse un autre enseignement, plus discret. McCartney ne cherche pas ici à se débarrasser de la pop pour entrer dans un sanctuaire plus noble. Il ne prétend pas devenir un autre. Il essaie d’étendre sa langue maternelle. Toute la force d’Eleanor’s Dream vient de là. Elle ne renie pas l’origine de son auteur ; elle la déplace. Elle montre qu’un compositeur formé par la chanson peut écrire autrement sans cesser d’être lui-même. Et c’est sans doute ce qui a toujours dérangé une partie de la critique : McCartney n’a jamais demandé son visa culturel. Il est entré partout par effraction mélodique.
George Martin, l’architecte discret du passage
On ne dira jamais assez à quel point l’histoire d’Eleanor’s Dream est aussi celle du dialogue entre Paul McCartney et George Martin. Dans la mythologie Beatles, Martin est parfois réduit à une fonction commode : producteur brillant, homme de studio, arrangeur capable de donner une tenue classique aux intuitions de quatre jeunes gens venus du rock’n’roll. C’est vrai, bien sûr, mais c’est trop peu. Avec McCartney en particulier, sa relation dépasse le simple rapport entre technicien et auteur. Elle relève d’une forme de traduction réciproque. McCartney apporte l’instinct mélodique, la vitesse d’invention, le goût du risque dans la forme chanson. Martin apporte l’architecture, la mise en espace, le savoir des textures orchestrales, mais aussi une capacité rare à comprendre ce que McCartney entend avant même que cela soit pleinement formulé.
Depuis Yesterday et surtout Eleanor Rigby, les deux hommes savent qu’ils peuvent se retrouver sur ce terrain intermédiaire où la pop cesse d’être strictement pop sans devenir pour autant une imitation de répertoire savant. Eleanor’s Dream est l’un des derniers grands fruits de cette entente spécifique. Elle agit comme une récapitulation discrète de ce que leur tandem a rendu possible : non pas l’embourgeoisement de la chanson, mais son agrandissement. Martin ne “corrige” pas McCartney. Il lui construit un espace où ses intuitions peuvent respirer autrement. McCartney, de son côté, oblige Martin à ne pas rester dans le confort de l’académisme. Ensemble, ils avancent sur une ligne de crête où la culture populaire et l’écriture orchestrale se provoquent mutuellement.
C’est précisément ce qui empêche Eleanor’s Dream de sombrer dans le pastiche. Un compositeur moins instinctif aurait pu écrire une musique “à la manière de”, une sorte de carton-pâte symphonique vaguement prestigieux destiné à meubler l’image. McCartney et Martin évitent ce piège parce qu’ils pensent d’abord en termes de scène, d’émotion, de flux. Ils ne cherchent pas à prouver qu’ils savent faire du classique. Ils cherchent à faire fonctionner une séquence, à lui donner un mouvement intérieur, à prolonger l’univers émotionnel d’Eleanor Rigby sans le figer. C’est une logique dramatique avant d’être une logique académique. En cela, le morceau relève autant de la musique de film que de la musique classique de chambre élargie.
Il faut aussi insister sur un point souvent négligé : la modestie paradoxale de Martin dans ce type d’entreprise. Son savoir aurait pu écraser McCartney, ou au moins l’intimider. Or c’est l’inverse qui se produit. L’arrangement ne vient pas recouvrir la personnalité de l’auteur, il l’expose différemment. On entend toujours McCartney, même sans voix. On entend son sens de la ligne, sa manière de faire bifurquer une émotion, son goût pour les demi-teintes soudain contredites par une montée plus théâtrale. Martin, en grand arrangeur, sait que le meilleur service à rendre est parfois de ne pas imposer sa propre signature de façon tapageuse, mais d’aider celle de l’autre à s’accomplir.
Cette entente-là éclaire toute l’œuvre de McCartney. Lorsqu’il dira plus tard qu’il ne sépare pas ses goûts entre rock et classique, qu’il aime simplement la bonne musique, il résumera en une formule une pratique déjà à l’œuvre dans Eleanor’s Dream. Cette pièce n’est pas un détour exotique dans sa carrière ; elle est un moment où cette absence de frontière devient audible. George Martin en est l’architecte discret parce qu’il fut toujours, chez les Beatles comme après, celui qui rendait techniquement possible ce que McCartney pressentait intuitivement. Pas un tuteur, pas un professeur, pas un gardien du temple : un passeur. Et sans les passeurs, la musique reste souvent prisonnière de ses propres catégories.
La matière même du morceau : cordes, ombre et guitare espagnole
Ce qui saisit dans Eleanor’s Dream, c’est d’abord son grain. Avant même d’analyser la construction, on est frappé par la qualité de la matière sonore. Les cordes n’y sont pas utilisées comme un coussin de luxe, un nappage sentimental censé ennoblir artificiellement le morceau. Elles travaillent par tensions, frottements, dilatations. Elles installent un espace, un peu brumeux, un peu théâtral, où chaque entrée semble ouvrir une perspective plutôt qu’ajouter simplement de la masse. C’est là qu’on retrouve la filiation avec Eleanor Rigby : non pas dans la citation brute, mais dans cette idée que l’orchestre peut être un personnage moral. Il ne commente pas l’action de l’extérieur ; il la contient.
Au cœur de cet espace surgit la guitare espagnole, couleur inattendue et décisive. Attribuée à Carlos Bonell, elle apporte au morceau une chaleur oblique, presque tactile, qui empêche la partition de devenir trop austère. C’est un choix magnifique parce qu’il complique la lecture. Une guitare de ce type ne renvoie pas immédiatement au romantisme symphonique germanique, ni à la tradition anglaise la plus évidente. Elle ouvre une fenêtre latérale, méditerranéenne peut-être, mais surtout intérieure. Elle fait entrer dans cette musique de film un souffle plus intime, comme si le rêve se rapprochait soudain du visage, comme si l’on quittait le décor pour entendre la pensée secrète du personnage. Son timbre de bois, de corde pincée, de fragilité articulée, tranche avec l’ampleur orchestrale et donne au morceau son équilibre le plus précieux.
Cette coexistence entre guitare espagnole et orchestre raconte à elle seule la nature profondément hybride d’Eleanor’s Dream. McCartney n’essaie pas de devenir un compositeur européen du XIXe siècle par imitation vestimentaire. Il ne s’habille pas en classique. Il compose en McCartney, c’est-à-dire en mélangeant des mémoires sonores qui, chez d’autres, resteraient séparées. La guitare ramène l’oreille vers quelque chose de domestique, presque de chambre ; l’orchestre repousse le cadre vers le cinéma, vers la scène, vers la narration. Le morceau avance ainsi entre proximité et distance, confidence et décor, souffle humain et machine dramatique. C’est cette oscillation qui lui donne son caractère de rêve, au sens juste : un espace où les échelles changent sans prévenir.
Sur le plan émotionnel, la pièce refuse aussi la ligne unique. Elle n’est pas simplement mélancolique, ni purement majestueuse. Elle circule. Elle connaît des éclaircies, des assombrissements, des montées discrètes, des replis presque méditatifs. On y entend une science du passage plus que de l’effet. C’est typiquement maccartneyen : même hors de la chanson, il pense en trajectoires. Un motif appelle un autre état, une couleur appelle une réponse, un apaisement prépare une tension. La musique ne s’abandonne jamais à la répétition décorative. Elle cherche constamment à conduire quelque chose quelque part, même si ce “quelque part” demeure volontairement flou, comme dans un rêve dont on ne saisit le sens qu’au réveil.
C’est aussi pour cela que le morceau supporte très bien l’écoute autonome, en dehors du film. Certes, il est né pour l’image, et son efficacité cinématographique est réelle. Mais sa richesse de timbres et de mouvements lui permet d’exister indépendamment. Beaucoup de musiques de film, une fois séparées des images, ressemblent à de l’ameublement luxueux. Eleanor’s Dream, elle, conserve une tension interne. On peut la suivre sans écran, simplement comme un petit poème instrumental en plusieurs états. Elle garde suffisamment de mystère pour ne pas se dissoudre. Et c’est souvent à cela qu’on reconnaît les partitions qui valent plus que leur fonction initiale : elles survivent à l’usage pour lequel elles ont été conçues.
En écoutant attentivement cette matière sonore, on mesure surtout ce que McCartney comprend intuitivement de l’orchestration. Il n’a jamais eu le rapport scolaire à la composition qui rassure les puristes. Son intelligence est ailleurs, dans la sensation des volumes, dans la mémoire des couleurs, dans le rapport presque physique qu’il entretient avec les mouvements de l’émotion. Chez lui, une harmonie n’est jamais seulement une structure ; c’est une température. Un instrument n’est jamais seulement une voix ; c’est un éclairage. Eleanor’s Dream l’illustre parfaitement. Cette pièce dit moins “regardez, je sais écrire pour orchestre” que “écoutez ce paysage intérieur que l’orchestre me permet enfin de montrer”.
Un morceau qui raconte sans paroles
La plus grande réussite d’Eleanor’s Dream est peut-être là : dans sa capacité à raconter quelque chose sans le secours du texte. Pour un auteur aussi identifié à sa plume mélodico-lyrique, ce n’est pas rien. McCartney est souvent célébré, ou moqué selon les jours, pour son don immédiat de la chanson. Or ici il se prive volontairement de sa ressource la plus évidente : la voix. Il doit donc déplacer la narration ailleurs, dans les attaques, les respirations, les glissements harmoniques, le montage interne des motifs. Et cela fonctionne, parce qu’il a toujours pensé la musique comme une scène. Même dans ses chansons les plus simples, il y a chez lui des entrées, des sorties, des changements de décor, des coups de projecteur. Eleanor’s Dream radicalise cet instinct.
Dans le film, la musique accompagne un univers visuel chargé d’images anciennes, de silhouettes presque théâtrales, d’angoisse sourde basculant vers quelque chose de plus inquiétant. Mais le morceau n’illustre pas servilement ce qui se voit. Il ne fait pas du coloriage sonore. Il agit plutôt comme une chambre d’écho émotionnelle. Il prolonge les images en leur donnant une profondeur affective. Là encore, la différence est capitale. Une illustration plate se contente de souligner. Eleanor’s Dream, elle, approfondit. Elle ajoute à la séquence une vie intérieure. Elle suggère que derrière le pittoresque victorien et la rêverie de surface, il y a une inquiétude plus ancienne, une solitude persistante, peut-être le même vertige que dans la chanson originelle.
Cette dimension narrative sans paroles explique la force du titre. Le mot “dream” n’a rien d’ornemental. Il désigne une structure de récit particulière. Dans un rêve, les choses s’enchaînent sans logique apparente mais avec une intensité émotionnelle irréfutable. Les lieux changent, les proportions varient, les objets prennent un sens disproportionné. Or c’est exactement le mouvement du morceau. Il ne progresse pas comme une chanson à couplets et refrain. Il se déploie par états successifs, par apparitions de climats, par reprises transformées. Ce n’est pas un discours linéaire. C’est une dérive organisée. McCartney comprend instinctivement que la meilleure façon d’écrire un rêve n’est pas de le discipliner trop fortement.
Ce choix le distingue d’un certain classicisme de prestige souvent très soucieux de démontrer sa propre noblesse. Eleanor’s Dream ne cherche jamais à faire sérieux pour faire sérieux. La narration y reste sensible, presque populaire au meilleur sens du terme : on sent toujours qu’un auditeur non spécialiste peut y entrer. Il n’y a pas de mur dressé devant l’oreille. C’est d’ailleurs l’une des grandes qualités du McCartney “classique” futur, de Liverpool Oratorio à Ocean’s Kingdom : même quand l’écriture s’élargit, elle reste fondée sur la lisibilité émotionnelle. Certains y verront une limite, d’autres une vertu. En réalité, c’est une esthétique. McCartney écrit pour que l’on ressente, pas pour que l’on s’incline.
Il faut enfin mesurer le courage discret qu’implique une telle pièce dans un projet comme Broad Street. Au milieu de chansons identifiables, de standards revisités et d’un récit déjà chargé, introduire six minutes d’instrumental hybride supposait d’accepter une forme de vulnérabilité. On ne cache pas un morceau comme celui-ci derrière la machine à tubes. On l’expose avec le risque qu’il paraisse incongru. McCartney prend ce risque. Et ce geste dit quelque chose d’admirable sur sa conception de l’œuvre : même au sein d’un film commercial bancal, il laisse une place à l’expérience, à l’écart, à la tentative. Il ne se contente pas d’assurer le service minimum. Il glisse dans le dispositif une chambre secrète.
Pourquoi beaucoup ne l’ont jamais vraiment entendue
Il y a une ironie assez cruelle dans l’histoire d’Eleanor’s Dream : pendant longtemps, une partie du public n’a tout simplement pas eu accès au morceau tel qu’il avait été pensé. La faute aux contraintes matérielles du support. L’album vinyle de Give My Regards To Broad Street, déjà trop chargé, a dû être amputé. Certaines pistes furent raccourcies, d’autres disparurent, et Eleanor’s Dream fut particulièrement sacrifiée. Là où le CD conservait la séquence développée, le LP n’en laissait qu’un fragment dérisoire, à peine plus d’une minute. Autrement dit, beaucoup d’auditeurs de 1984 ont découvert le morceau sous forme d’ombre, de résidu, presque de preuve tronquée. Pas étonnant, dans ces conditions, qu’il ait eu du mal à construire sa légende.
Ce détail matériel a des conséquences esthétiques immenses. Un morceau aussi dépendant de son déploiement, de ses transitions, de sa respiration, perd l’essentiel de sa force si on le réduit à un extrait. Eleanor’s Dream n’est pas un motif accrocheur qui survivrait intact à toutes les coupes ; c’est une progression. Le raccourcir drastiquement, c’est lui retirer sa raison d’être. On comprend mieux, dès lors, pourquoi certains auditeurs de la première heure ont pu le juger insignifiant ou secondaire. Ils n’entendaient pas l’œuvre, seulement un vestige. La mémoire critique du morceau s’est construite sur cette confusion initiale : on a évalué une pièce longue comme s’il s’agissait d’un simple appendice de transition.
La redécouverte ultérieure, grâce au CD puis à la remasterisation de 1993, change donc profondément la donne. Elle permet d’entendre enfin ce que McCartney et Martin avaient réellement construit : non pas un pont sonore de quelques secondes, mais un vrai développement, une excroissance autonome à partir d’Eleanor Rigby. C’est là l’un des paradoxes les plus fascinants de l’ère pré-numérique : des pans entiers de la perception d’un album pouvaient dépendre de la géométrie physique du support. Aujourd’hui, tout semble disponible d’un clic, et l’on oublie qu’en 1984 la forme concrète de l’objet modifiait la hiérarchie des œuvres. Dans le cas présent, le destin critique d’Eleanor’s Dream a été abîmé par une contrainte industrielle.
Cette invisibilité relative a eu un autre effet. Elle a renforcé l’idée que Broad Street n’était qu’un album de relectures, d’auto-reprises plus ou moins inspirées, dominé par la seule nouveauté évidente de No More Lonely Nights. Or c’est faux. Eleanor’s Dream introduit dans le disque une dimension d’invention qui rompt précisément avec la simple logique de réenregistrement. Elle montre que McCartney n’était pas seulement en train de revisiter son passé, mais de dialoguer avec lui, d’en extraire une forme nouvelle. Ceux qui n’ont connu que la version amputée ont manqué cette nuance essentielle. Ils ont vu une relecture de plus là où se cachait une véritable recomposition.
Il y a quelque chose de presque symbolique dans cette histoire. Eleanor’s Dream est un morceau sur les marges, sur l’entre-deux, sur ce qui échappe aux catégories les plus visibles. Il était presque fatal qu’il soit aussi victime d’une marginalisation matérielle. Il aura fallu le temps, la curiosité des fans, la persistance des collectionneurs et la disponibilité accrue des versions longues pour que sa stature apparaisse plus clairement. Non qu’il soit soudain devenu un classique méconnu au même rang que les chefs-d’œuvre unanimement reconnus de McCartney. Ce n’est pas cela. Mais il est désormais possible de le juger pour ce qu’il est réellement, et non pour la caricature que le support en avait donnée.
Cette redécouverte tardive est précieuse parce qu’elle permet aussi de réévaluer l’ensemble de Broad Street avec moins de réflexes pavloviens. Le disque demeure inégal, parfois frustrant, souvent déroutant. Mais il contient des gestes plus audacieux qu’on ne l’a longtemps dit. Eleanor’s Dream en est sans doute le plus discret et, à ce titre, le plus mal servi. Les œuvres les plus spectaculaires trouvent presque toujours leurs défenseurs. Les plus ambiguës ont besoin de temps. C’est le privilège étrange des pièces mineures : elles vieillissent souvent mieux que le jugement porté sur elles.
Le vieux rêve “sérieux” de McCartney prend forme
Ce qui bouleverse le plus dans l’histoire d’Eleanor’s Dream, ce n’est pas seulement la qualité du morceau, mais ce qu’il révèle du rapport de Paul McCartney à la musique classique. Il y a chez lui, depuis longtemps, une tentation qu’on a trop souvent caricaturée. Certains commentateurs l’ont décrite comme une lubie de prestige, une façon pour une star pop de chercher une légitimité supplémentaire en allant frapper à la porte des institutions. C’est une lecture paresseuse. D’abord parce qu’elle oublie l’histoire réelle de son écriture. Ensuite parce qu’elle sous-estime à quel point McCartney pense naturellement en termes mélodiques et architecturaux au-delà du simple format chanson. Enfin parce qu’elle confond trop souvent ambition et snobisme, ce qui est l’un des péchés capitaux d’une critique musicale paresseuse.
Quand McCartney explique qu’à vingt-trois ans il se demandait déjà ce qu’il ferait à trente et imaginait alors une musique plus sérieuse, il ne renie pas la pop. Il envisage simplement un prolongement. Son expression sur le “vieux Beatle” est capitale : elle révèle qu’il a très tôt pressenti le piège de l’identité figée. Rester seulement l’homme des tubes aurait pu devenir une prison dorée. La voie classique lui apparaissait donc moins comme une promotion sociale que comme une échappée possible. Eleanor’s Dream matérialise ce désir à petite échelle. Ce n’est pas encore l’ouvrage de grande forme, pas encore l’oratorio ou la partition pour ballet, mais on y sent déjà la volonté de sortir du cadre sans rompre avec soi.
La suite de sa carrière confirmera que cette impulsion n’était pas un caprice passager. Liverpool Oratorio en 1991 marquera sa première grande plongée officielle dans le domaine classique à large échelle. Standing Stone en 1997 prolongera ce mouvement en affirmant plus nettement encore son goût pour la construction orchestrale. Working Classical en 1999, avec son titre malin de jeu de mots social autant qu’esthétique, le verra réinscrire certaines de ses chansons dans un environnement orchestral tout en présentant de nouvelles pièces. Puis viendront Ecce Cor Meum et Ocean’s Kingdom, preuve que cette veine n’était ni accidentelle ni décorative. Vue depuis ce parcours, Eleanor’s Dream ressemble à une ébauche révélatrice, à un seuil.
Ce qui est beau, c’est que McCartney n’a jamais abordé cette dimension avec la gravité empesée de ceux qui veulent prouver qu’ils méritent une place à la table des grands. Il y a chez lui une désinvolture travailleuse, un mélange rare de sérieux et de jeu. Il expérimente, il apprend, il tente. Cette manière d’entrer dans le classique sans se travestir explique pourquoi ses œuvres les plus convaincantes dans ce domaine restent profondément maccartneyennes. On y retrouve la clarté des lignes, l’importance de la mélodie, le goût de l’image, le souci du mouvement émotionnel. Eleanor’s Dream, précisément parce qu’elle est courte et née d’un accident de film, concentre cette attitude mieux qu’une œuvre monumentale parfois écrasée par son propre protocole.
Il faut aussi dire que le rapport de McCartney au classique ne ressemble pas à celui d’un compositeur de conservatoire. Et tant mieux. Il n’écrit pas contre la chanson, ni pour effacer sa provenance populaire, ni pour singer les gestes d’une tradition à laquelle il serait extérieur. Il écrit depuis son propre centre. Cette singularité a pu lui valoir du mépris chez certains gardiens de frontière, mais elle fait tout l’intérêt de son parcours. Eleanor’s Dream est exemplaire de cette méthode : on y entend un musicien qui ne demande pas la permission d’entrer. Il entre avec ses outils, son instinct, son sens mélodique, son passé Beatles, sa science du cinéma intérieur. Il ne devient pas un autre ; il élargit le territoire de ce qu’il est déjà.
En ce sens, le morceau mérite d’être entendu comme un manifeste miniature. Il annonce moins un changement de carrière qu’une vérité plus large : Paul McCartney n’a jamais cru aux cloisons. Rock, pop, hall music, ballade, vaudeville, musique de chambre, oratorio, bande originale, comptine, pastiche, hymne sentimental, fantaisie domestique, tout cela cohabite chez lui. Le malentendu vient souvent de ce que les critiques aiment les identités nettes. McCartney, lui, n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il refuse la netteté. Eleanor’s Dream est l’un de ces endroits où son identité se brouille pour mieux apparaître.
Broad Street, ou le droit de rater grand
Parler d’Eleanor’s Dream, c’est forcément réévaluer aussi ce que fut Give My Regards To Broad Street dans la trajectoire de McCartney. Le film a longtemps servi de preuve à charge. Preuve qu’il pouvait se perdre, preuve qu’il n’était pas fait pour le cinéma narratif, preuve que l’après-Beatles n’était pas une ligne triomphale continue mais une route pleine de détours embarrassants. Tout cela n’est pas entièrement faux. Broad Street est un projet inégal, parfois confus, souvent trop amoureux de ses propres caprices. Mais il y a dans son échec même quelque chose de respectable : McCartney y tente grand. Il ne protège pas sa légende. Il la met en danger. Et dans un monde culturel saturé de calculs, ce genre de prise de risque mérite mieux que des sarcasmes automatiques.
Les grands artistes n’avancent pas seulement par réussites impeccables. Ils avancent aussi par œuvres bancales, trop vastes, mal comprises, mal réglées, où surgissent pourtant des éclairs que les productions plus maîtrisées n’auraient jamais autorisés. Broad Street est de cette famille. Son défaut principal est peut-être de ne jamais choisir clairement entre rêverie autobiographique, comédie musicale, clip étendu, album visuel et exercice de répertoire. Mais c’est précisément cette indécision qui ouvre des brèches. Eleanor’s Dream naît d’une de ces brèches. Dans un projet plus rigoureux, plus contrôlé, plus “professionnel” au sens sinistre du terme, un tel morceau n’aurait peut-être pas eu sa chance.
Il y a aussi, dans Broad Street, une question de temps historique. Le cinéma musical des années 80 n’est plus celui des Beatles au milieu des années 60. Le langage visuel a changé, le rapport au récit a changé, le public aussi. McCartney se retrouve à la fois moderne et décalé, séduisant et anachronique, comme s’il tentait de raccorder plusieurs époques en une seule entreprise. Le résultat, évidemment, grince. Mais Eleanor’s Dream profite de cette instabilité. Parce qu’elle n’est pas obligée de satisfaire aux exigences de la chanson pop pure, elle peut exister comme zone d’irréalité. Elle devient l’endroit où le film cesse, quelques minutes, d’essayer d’être raisonnable.
Dans un sens plus profond, le morceau résume ce que Broad Street révèle du McCartney des années 80 : un artiste que l’époque réduit parfois à son statut patrimonial alors qu’il continue de chercher des passages nouveaux. On a souvent simplifié cette décennie pour lui, en opposant grossièrement les hauts et les bas, les gros succès et les maladresses, les grandes chansons et les projets discutables. C’est une lecture comptable. Elle rate les zones de turbulence, qui sont pourtant les plus instructives. Eleanor’s Dream n’est pas un “succès”. Ce n’est pas un jalon évident. C’est mieux que cela : c’est un symptôme noble. Le symptôme d’un musicien qui n’a pas renoncé à se surprendre lui-même.
Et puis il faut reconnaître à McCartney une qualité devenue rare : le droit qu’il s’accorde à la fantaisie. Pas la fantaisie décorative, pas la lubie sans conséquence, mais la liberté de suivre une idée étrange jusqu’au bout, même si elle n’offre aucune garantie de reconnaissance immédiate. Dans Broad Street, cette liberté tourne parfois à la dispersion. Dans Eleanor’s Dream, elle touche juste. Elle produit une pièce qui ne ressemble à presque rien d’autre dans son catalogue pop de l’époque. Rien que pour cela, le morceau mérite d’être défendu. Il prouve qu’au cœur même d’un projet critiquable, McCartney pouvait encore faire surgir une enclave d’invention pure.
Une pièce mineure, donc essentielle
On pourrait objecter que tout cela donne peut-être trop d’importance à un morceau secondaire. Après tout, Eleanor’s Dream n’est ni Maybe I’m Amazed, ni Live and Let Die, ni Here Today, ni un titre central de la mythologie maccartneyenne. C’est vrai. Mais c’est peut-être justement pour cela qu’elle mérite tant d’attention. Les chefs-d’œuvre évidents finissent par se défendre tout seuls. Les pièces mineures, elles, disent souvent autre chose. Elles révèlent la mécanique interne d’un artiste, ses obsessions latentes, ses voies de traverse, ses tentatives secrètes. Elles montrent non pas seulement ce qu’il accomplit quand tout s’aligne, mais ce qu’il cherche quand il doute, quand il contourne, quand il expérimente à l’abri relatif des projecteurs.
Eleanor’s Dream est essentielle parce qu’elle se situe au point où plusieurs lignes de l’œuvre de McCartney se croisent. La ligne Beatles, bien sûr, avec le retour au monde d’Eleanor Rigby. La ligne George Martin, celle de la collaboration entre instinct pop et mise en forme orchestrale. La ligne cinématographique, avec cette musique conçue pour prolonger une séquence visuelle et la charger de sens. La ligne classique, enfin, qui mène vers les grandes œuvres des décennies suivantes. Peu de morceaux de McCartney réunissent avec autant d’évidence ces dimensions pourtant centrales de son identité. Ce n’est pas une pièce-sommet ; c’est une pièce-carrefour. Et les carrefours, en histoire d’artiste, valent souvent autant que les sommets.
Sa beauté tient aussi à son refus de l’emphase définitive. Eleanor’s Dream ne proclame rien. Elle ne se présente pas comme un “grand tournant”. Elle n’est pas vendue comme l’entrée officielle de McCartney dans le monde classique. Elle existe discrètement, dans le tissu d’un album imparfait, presque cachée. Cela la rend d’autant plus touchante. Elle ressemble à ces aveux qu’on formule à voix basse et qui, précisément pour cette raison, sonnent plus juste que les grandes déclarations. McCartney n’annonce pas ici un programme. Il laisse simplement entendre, pendant quelques minutes, une part de lui-même que la chanson pop ne suffisait pas toujours à contenir.
Il faut enfin dire un mot de l’émotion particulière que procure le morceau lorsqu’on l’écoute aujourd’hui, avec le recul de toute la carrière maccartneyenne. On y entend un futur encore indistinct. On sait ce qui viendra ensuite, les partitions, les œuvres pour chœur et orchestre, les ambitions assumées. Mais ici, tout est encore en devenir. Ce n’est pas l’œuvre d’un compositeur classique confirmé ; c’est celle d’un musicien pop génial qui aperçoit une autre chambre dans sa propre maison et décide d’y entrer. Il y a quelque chose de très humain là-dedans, presque de tendre : l’idée qu’on peut encore se découvrir à quarante-deux ans passés, même quand le monde vous croit déjà parfaitement défini.
C’est pour cela qu’Eleanor’s Dream mérite mieux que le statut de curiosité pour discographie exhaustive. Elle mérite qu’on l’écoute comme une petite chambre d’écho où résonnent à la fois le passé, le présent et l’avenir de Paul McCartney. Le passé d’Eleanor Rigby, bien sûr, avec ses cordes et sa solitude sans remède. Le présent de Broad Street, projet trop vaste, trop flou, mais trop vivant pour être balayé d’un revers de main. Et l’avenir du compositeur “sérieux” que McCartney deviendra par intermittence, sans jamais cesser d’être un homme de chansons. Rarement six minutes auront dit autant sur la continuité secrète d’une œuvre.
Le rêve au lieu du monument
Au fond, la grandeur d’Eleanor’s Dream est peut-être d’échapper précisément à la logique du monument. McCartney n’y bâtit pas une cathédrale destinée à faire taire ses détracteurs. Il n’y signe pas une thèse orchestrale. Il n’essaie pas de démontrer qu’il vaut mieux qu’un ex-Beatle doué pour les refrains. Il rêve. Et ce rêve, paradoxalement, en dit plus long sur lui que bien des démonstrations savantes. Car chez McCartney, le rêve n’est jamais seulement une fuite. C’est un laboratoire. L’endroit où les genres se mélangent, où les formes se répondent, où les mélodies changent de costume sans perdre leur âme. Eleanor’s Dream est un laboratoire de ce genre : un petit théâtre intérieur où l’on voit se rejoindre la chanson, l’orchestre, le cinéma et la mémoire.
Il y a quelque chose de profondément émouvant à entendre un artiste de cette stature accepter encore l’inachèvement, l’essai, la zone grise. À tant de moments de sa carrière, McCartney a été sommé de se résumer : au Beatle mélodiste, au roi de la ballade, au professionnel impeccable, au survivant chic du classic rock, au compositeur “léger” face aux figures réputées plus graves. Eleanor’s Dream balaie ces simplifications sans discours militant. Elle montre un musicien qui, confronté à un problème très concret de film trop long, saisit l’occasion pour réveiller un désir ancien et pousser sa musique un peu plus loin. C’est à la fois modeste et immense. Modeste par l’échelle. Immense par ce que cela révèle.
En cela, le morceau reste fidèle aux racines pop-rock de McCartney tout en les dépassant. Voilà l’un de ses paradoxes les plus féconds : plus il s’aventure vers le classique, plus il rappelle ce que la pop peut contenir de sophistication, de récit, de profondeur harmonique et d’audace formelle. Eleanor’s Dream ne dit pas que McCartney aurait dû abandonner la chanson pour le concert symphonique. Elle dit exactement l’inverse : que sa force tient à cette circulation entre les mondes. Il ne choisit pas entre eux. Il les fait communiquer. C’est une méthode plus qu’une posture, et peut-être l’une des grandes leçons de son œuvre entière.
Alors oui, Eleanor’s Dream demeure une pièce marginale au regard des grands monuments du catalogue. Elle n’a pas la notoriété des incontournables, ni le statut institutionnel des œuvres classiques plus tardives, ni même la gloire douce des trésors cachés que les fans brandissent comme des étendards. Mais elle possède autre chose, plus rare : elle ouvre une fissure dans l’image que l’on croit connaître de Paul McCartney. Et par cette fissure, on aperçoit un artiste plus complexe, plus aventureux, plus contrarié aussi, que la caricature du faiseur de mélodies éternellement souriant.
C’est peut-être la meilleure définition qu’on puisse donner du morceau. Eleanor’s Dream n’est pas une note de bas de page. C’est une porte entrebâillée. Une porte qui relie Eleanor Rigby au McCartney classique des décennies suivantes, George Martin au vieux rêve de composition “sérieuse”, le cinéma maladroit de Broad Street à l’une de ses plus belles trouées poétiques. Une porte qui rappelle qu’au cœur des œuvres jugées mineures se cachent parfois les vérités les plus durables. Chez McCartney, les chansons les plus célèbres montrent le soleil. Des pièces comme Eleanor’s Dream, elles, montrent la lumière quand elle traverse la poussière. Et souvent, c’est là qu’on voit le mieux la musique.














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