En 1966, Paul McCartney enregistre le solo de guitare de « Taxman », titre écrit par George Harrison. Ce passage fulgurant, jugé par McCartney comme « son meilleur solo », est un modèle de concision et de créativité. Derrière cette prise de pouvoir passagère se cache une dynamique complexe entre McCartney et Harrison, où efficacité en studio et respect mutuel s’entremêlent. Le résultat : un moment électrique devenu emblématique du son des Beatles.
En juin 1966, alors que les Beatles s’enferment dans les studios EMI de l’abbaye de Westminster pour enregistrer « Revolver », quelque chose d’inédit se produit : ce n’est pas George Harrison, guitariste attitré du groupe, mais bien Paul McCartney qui saisit la Fender Esquire et signe l’un des solos les plus incisifs du rock britannique. Près de soixante ans plus tard, le bassiste devenu multi-instrumentiste assume : ce « coup de sabre » de vingt secondes au cœur de « Taxman » demeure, dit-il, « son meilleur solo ». Dans les lignes qui suivent, nous décortiquons cette prise de pouvoir passagère – plus de deux mille mots pour comprendre sa genèse, sa portée esthétique et ses répercussions sur la dynamique du quatuor le plus scruté de l’histoire de la pop.
Sommaire
Contexte : un groupe au bord de la métamorphose
Le printemps 1966 voit les Beatles dans un état de bouillonnement créatif sans précédent. L’hystérie des concerts géants, accentuée par la tournée américaine de l’été précédent, les pousse à envisager l’arrêt de la scène. Paul McCartney, John Lennon, George Harrison et Ringo Starr aspirent à devenir des « musiciens de laboratoire », explorant de nouvelles textures sonores grâce aux innovations de l’ingénieur Geoff Emerick et à l’oreille toujours audacieuse de leur producteur George Martin. L’album qui s’esquisse – futur « Revolver » – s’annonce plus expérimental que le déjà novateur « Rubber Soul ».
Au milieu de cette effervescence, George Harrison arrive avec une composition fiévreuse, inspirée par sa colère contre les taxes confiscatoires imposées aux artistes britanniques : « Taxman ». Pour la première fois, il veut que l’ouverture de l’album porte sa signature, preuve qu’il réclame une place centrale souvent monopolisée par le tandem Lennon-McCartney. L’ironie veut que le morceau finira par être sublimé par une intervention de … McCartney lui-même.
Pourquoi George cède-t-il la guitare ?
Depuis leurs débuts à Hambourg, la répartition des rôles semblait claire : Harrison à la lead guitar, McCartney à la basse – même si l’on sait que ce dernier avait auditionné en 1957 comme guitariste rythmique. Mais la session du 21 avril 1966 révèle un renversement inattendu. Harrison peine à trouver l’énergie qu’il souhaite : son riff principal, inspiré du mouvement mod londonien, fonctionne, mais le solo stagne. Paul, toujours prompt à vouloir « faire avancer la machine », propose d’essayer une ligne plus agressive, teintée de blues et de raga rock.
Selon les témoignages d’Emerick, « Paul a attrapé la première guitare qui traînait, l’a branchée directement dans la console avec un compresseur à lampes, a monté le volume et a balancé trois prises fulgurantes ». La deuxième est conservée ; elle deviendra le solo définitif. Harrison, loin de s’en formaliser publiquement, admettra en 1980 : « J’étais coincé, Paul était chaud, on l’a laissé faire. Et le résultat est super. » Dans l’intimité, ce moment cristallise pourtant une frustration plus ancienne : la difficulté de George à imposer ses choix face à un McCartney toujours plus directif.
Architecture du solo : entre fuzz et gammes orientales
Le solo démarre à 0 :52, après le premier couplet. Trois aspects techniques méritent attention :
— Le son : McCartney utilise la Fender Esquire de 1962 appartenant à Harrison, branchée dans un ampli Vox AC30 poussé au bord de la saturation. Un micro Neumann U47 capte directement le haut-parleur, tandis qu’un second micro, placé dans le couloir, récupère la réverbération naturelle du studio 3.
— La gamme : le solo oscille entre la pentatonique mineure de ré et des excursions vers la gamme mixolydienne en si bémol, créant une tension modale proche des ragas indiens que Harrison introduit ailleurs dans l’album. McCartney glisse un micro-bend descendant à la fin de la quatrième mesure, évoquant la technique de string-bending chère à Eric Clapton.
— Le phrasé : la ligne alterne triolets rapides et notes tenues. L’attaque au médiator, très franche, génère un sustain naturel que le compresseur accentue. À 0 :56, un dead note slide précède le fameux triolet final, véritable signature inspirée du surf rock de Dick Dale. L’ensemble dure trente-deux battements mais crée l’illusion d’un feu d’artifice plus long.
Écouter ce passage au casque révèle la finesse du panoramique : la basse de Paul (en overdub), légèrement décalée à droite, dialogue avec sa propre guitare centrée. Le résultat projette le mix dans une tridimensionnalité inédite pour l’époque.
Réception immédiate : un riff qui électrise la presse
À la sortie de « Revolver » le 5 août 1966, la critique britannique se focalise sur l’expérimentation de « Tomorrow Never Knows », mais « Taxman » frappe d’emblée par son agressivité funk-rock et ses paroles dénonçant « Mr Wilson » et « Mr Heath », cinglantes allusions aux dirigeants travailliste et conservateur. Le solo, lui, est salué par Melody Maker comme « un éclair soudain qui coupe la rythmique comme un couperet ». La plupart des journalistes attribuent la performance à Harrison, preuve de la qualité du mimétisme stylistique recherché par McCartney pour ne pas trahir l’identité guitaristique du groupe. Ce n’est qu’en 1969, via une interview radiophonique, que George Martin révèle la paternité réelle du solo, déclenchant la surprise des fans.
Sous-texte relationnel : entre rivalité et respect mutuel
La collaboration Lennon-McCartney domine l’histoire officielle, mais la tension latente entre McCartney et Harrison façonne une grande partie de la dynamique interne. Harrison, plus jeune de deux ans, admire la virtuosité harmonique de Paul mais se lasse des corrections incessantes que celui-ci impose en studio. L’épisode « Taxman » amplifie le déséquilibre : George propose un morceau sociopolitique incisif ; Paul en renforce l’impact en s’appropriant l’espace guitaristique.
Pourtant, loin d’un coup d’État artistique, on peut y voir un dialogue. Dans une prise alternative exhumée pour la réédition « Revolver – Super Deluxe » (2022), on entend Harrison féliciter Paul d’un « Nice one, son » après la troisième tentative. L’anecdote révèle la fluidité du processus : les ego reculent dès que l’idée sert la chanson. C’est cette flexibilité qui permet à la Beatle machine de poursuivre sa course jusqu’en 1970, malgré les fractures croissantes.
Parallèles dans la discographie : quand McCartney reprend la guitare lead
« Taxman » n’est pas un cas isolé. Paul McCartney signe d’autres interventions majeures :
- « Good Morning Good Morning » (1967) : solo fuzz sur la Casino Epiphone.
- « Helter Skelter » (1968) : parties de lead hurlantes préfigurant le heavy metal.
- « Ticket to Ride » (1965) : lignes mélodiques doubles en harmonie avec la rythmique de Lennon.
Chaque fois, la décision est pragmatique : Paul a une idée précise, veut la matérialiser sans perdre de temps. Harrison acceptera ces incursions tant qu’elles servent la chanson – mais notera en 1995, lors du tournage d’« Anthology », qu’il aurait « aimé qu’on lui laisse davantage de marge pour rechercher ses propres sons ».
Influence sur la guitare rock britannique et mondiale
Le solo de « Taxman » impressionne une génération de guitaristes en herbe, parmi lesquels un certain David Gilmour qui citera plus tard la concision du solo comme modèle de clarté. Johnny Marr (The Smiths) explique qu’il « travaillait le riff en boucle pour comprendre ce que pouvait être une partie lead : quelque chose qui sert la chanson plutôt qu’un démonstratif de virtuosité ». Les tabloïds de l’époque qualifient la section de « fuzz-raga », soulignant l’hybridité d’influences occidentales et orientales en moins de vingt mesures.
Analyse harmonique détaillée
Prenons la grille rythmique : le morceau est en ré majeur, mais la ligne de basse – également jouée par McCartney – introduit une blue note (fa naturel) qui brouille la tonalité, donnant une couleur mixolydienne. Le solo repose sur le motif ré–fa–sol–la, mais bascule sur une sensibilité modale via la note do naturel sur la deuxième mesure, créant un effet de suspension orientale. C’est cette utilisation de la quarte augmentée (triton) qui rapproche la ligne de McCartney des expérimentations de Harrison sur le sitar.
Un spectrogramme du solo indique une crête fréquencielle autour de 3 600 Hz, typique d’une distorsion à lampes poussée, mais sans recourir à un pédalier. L’absence de reverb artificielle confère un caractère sec, presque punk avant l’heure.
Pourquoi McCartney considère-t-il ce solo comme « son meilleur » ?
Dans un entretien à Guitar World en 1990, McCartney déclare : « Je ne me considère pas comme un grand guitar hero, mais ce solo avait tout ce qu’il fallait : énergie, mélodie, et il servait le propos politique de George. Je l’entends encore aujourd’hui, je me dis : ‘That’s pretty good.’ » La remarque reflète son humilité feinte mais aussi sa fierté d’avoir transcendé son rôle de bassiste.
Il ajoute : « C’était un moment où nos styles se complétaient. Ma ligne plus tranchante contrastait avec le jeu désormais plus fluide de George, déjà tourné vers les textures indiennes. » En d’autres termes, le solo permet au morceau de passer d’un funk abrasif à un court crescendo de tension, avant de retourner au chant principal.
Héritage dans la culture populaire
Le morceau est repris par Stevie Ray Vaughan en 1987, par Foo Fighters en 2008 et par Vulfpeck en 2021, chaque version accentuant le caractère groovy du riff. Tous gardent le solo quasi intact, signe de son intouchabilité. Questlove qualifie cette section de « proto-sampling » : « C’est un drop que tu ne peux pas couper, il définit le moment. »
Au cinéma, Martin Scorsese l’emploie brièvement dans son documentaire « George Harrison : Living in the Material World » (2011) pour illustrer la dualité du guitariste : compositeur des lyrics, mais parfois délesté de la guitare.
Impact sur les relations internes post-1966
Après « Revolver », Harrison se plonge dans l’étude du sitar avec Ravi Shankar, pendant que McCartney explore la musique orchestrale qui donnera naissance à « Penny Lane » et « Abbey Road ». Le partage des rôles devient plus fluide : sur « The Inner Light », Harrison impose une session entièrement indienne réalisée à Bombay ; sur « Oh! Darling », c’est McCartney qui monopolise le micro après plusieurs prises quotidiennes. Les tensions ne disparaissent pas – elles s’intensifieront même durant « Let It Be » – mais la conscience d’une complémentarité reste vive. Le solo de « Taxman » symbolise cette règle tacite : l’idée la plus convaincante l’emporte, quelle que soit la hiérarchie instrumentale.
Une leçon de concision et de pragmatisme
Derrière ses vingt secondes, le solo de « Taxman » condense l’esprit Beatles : invention rapide, absence de dogme, goût du contraste. Il montre un McCartney ultra-réactif, capable de saisir une guitare, de damer le pion aux guitaristes confirmés du Swinging London et de tendre, par la même occasion, une main à son camarade Harrison. Loin d’une revanche personnelle, le geste rappelle que chez les Beatles, le service de la chanson prime sur la propriété des rôles.
Lorsque Paul affirme aujourd’hui que cette envolée est « son meilleur solo », il célèbre autant la prouesse technique que l’alchimie collective d’un groupe au sommet de sa liberté créative. En un éclair saturé, il capture l’instant précis où rock, funk et exotisme se croisent, ouvrant la voie à des décennies de fusions stylistiques. Mieux : il prouve qu’un grand solo n’est pas seulement affaire de virtuosité, mais de timing, d’écoute et de générosité. Et c’est peut-être là la leçon ultime de la petite phrase « That’s pretty good » lâchée par McCartney – une reconnaissance humble de ce que la musique, quand elle s’élève, appartient à tous ceux qui l’ont rendue possible.
