En 1973, Paul McCartney signe pour Punch une critique du recueil The Songs of Paul Simon. Entre admiration sincère et humour typiquement britannique, l’ex-Beatle salue le talent poétique de Simon tout en glissant quelques piques amicales. Cet article, longtemps oublié, éclaire la relation faite de respect discret et de rivalité bon enfant entre les deux géants. Plus qu’une anecdote, cette chronique incarne la rencontre de deux approches majeures de la chanson anglo-saxonne.
Le 19 juillet 2025, un article du journaliste Andrew Clayman a remis en pleine lumière un événement pourtant discret : la fois où Paul McCartney, fraîchement séparé des Beatles et tout juste lancé dans l’aventure Wings, a accepté de rédiger pour Punch, le vénérable hebdomadaire satirique britannique, une critique du recueil The Songs of Paul Simon. Retour détaillé, en plus de deux mille mots, sur cette rencontre littéraire aussi cocasse que révélatrice, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent depuis soixante ans les deux Pauls les plus célèbres de la pop.
Sommaire
1973 : deux carrières en pleine mue
Au printemps 1973, le paysage musical respire l’après-rupture. The Beatles appartiennent déjà à l’Histoire ; John Lennon s’apprête à signer Mind Games, George Harrison cartonne avec Living in the Material World, et Ringo Starr enregistre Ringo avec l’aide de ses anciens camarades. De son côté, Paul McCartney publie Red Rose Speedway et s’embarque dans la tournée « Wings Over Europe ». Loin de la glorieuse folie de la Beatlemania, il doit prouver qu’il peut séduire sans l’appui de Lennon.
En face, Paul Simon poursuit avec brio sa transition post-Simon & Garfunkel. Son troisième album solo, There Goes Rhymin’ Simon, mélange gospel, folk et influences latines tout en offrant deux tubes planétaires, « Kodachrome » et « Loves Me Like a Rock ». Tandis que McCartney renoue avec un rock élégant, Simon affine une écriture introspective teintée d’ironie sociale. Les deux compositeurs sont âgés de 31 ans ; chacun défend une vision de la chanson d’auteur anglo-saxonne, entre quête de l’humanité derrière la célébrité et recherche sonore novatrice.
Punch magazine : le temple du flegme humoristique
Fondé en 1841 sous-titré The London Charivari, Punch est encore, au début des années 1970, un bastion de l’esprit britannique : caricatures mordantes, essais satiriques, faux éditoriaux absurdes. Dans cet univers, confier à Paul McCartney la critique d’un recueil de partitions ressemble à un clin d’œil : l’ex-Beatle est perçu comme l’incarnation d’une Angleterre moderne, inventive, parfois moquée pour ses airs de « gendre idéal », alors que Paul Simon, new-yorkais lettré et volontiers sarcastique, symbolise la sophistication folk venue d’outre-Atlantique.
Un ouvrage imposant et lucratif : The Songs of Paul Simon
Paru fin 1972 chez l’éditeur Michael Joseph, le recueil regroupe plus de soixante chansons écrites entre « The Sound of Silence » (1964) et « American Tune » (1973). L’ouvrage pèse son poids, relié façon coffee-table book avant la lettre, offrant photos inédites, manuscrits raturés sur papier d’hôtel, anecdotes sur l’accouchement des titres. Pour Simon, qui détient la quasi-totalité de ses droits d’édition, le livre est évidemment rentable. À l’époque, les majors rechignent à imprimer les paroles sur les pochettes d’album ; un volume séparé permet donc de monétiser ces textes que les fans recopient autrement à la main.
L’entrée en scène de Sir Paul (qui ne l’est pas encore)
Paul McCartney raconte avoir reçu la demande de Punch alors qu’il retapait un poulailler dans sa ferme écossaise de High Park. Flatté, l’auteur de « Yesterday » se remémore les après-midi où, lycéen, il feuilletait le magazine dans la bibliothèque du Liverpool Institute. Sa critique, rédigée d’un trait dans le style parlé qui deviendra sa marque de fabrique, oscille entre camaraderie sincère et humour potache.
Un mélange d’admiration et de taquinerie
Dès les premières lignes, McCartney félicite « le bon Paul Simon » pour l’idée de compiler ses compositions : « Et bonne chance à lui, car certaines de ses choses sont vraiment très bonnes. » Il cite « Bridge over Troubled Water », « Homeward Bound » ou « Mrs Robinson » parmi ses préférées, avant de rappeler que le livre est « légèrement trop lourd pour être lu aux toilettes ». Sous la blague transparaît un constat : l’industrie change, et les musiciens qui possèdent leurs œuvres peuvent désormais tirer parti d’un marché jusque-là réservé aux éditeurs.
La pique la plus célèbre concerne « America », joyau de l’album Bookends. McCartney salue la phrase « His bow tie is really a camera » comme une « classic line », manière à la fois d’admettre le génie poétique de Simon et de rappeler qu’une bonne punchline transcende la musique.
Le contexte artistique : deux plumes, deux univers
On oppose souvent la fibre mélodique de McCartney à la virtuosité verbale de Simon. Le premier combine strumming jovial, harmonie gospel et refrains fédérateurs ; le second préfère les arpèges folk complexes et les narrations elliptiques. Pourtant, leurs chemins se croisent à de multiples reprises :
- En 1967, McCartney et Simon & Garfunkel partagent la scène du Monterey Pop Festival—sans s’y croiser, mais en partageant un même élan d’innovation psychédélique.
- En 1976, les deux singuliers sont invités au premier épisode de Saturday Night Live orchestré par Lorne Michaels, qui ironisera en proposant aux Beatles 3 000 $ pour se reformer sur le plateau—aubaine que ni Simon ni McCartney n’accepteront de commenter, sans doute pour ne pas fâcher des partenaires d’affaires.
- En 1981, Simon et Garfunkel remplissent Central Park ; McCartney félicite l’exploit dans la presse spécialisée, tout en se préparant à sortir Tug of War.
« Classic line » : anatomie d’une formule culte
Dans « America », l’image de la cravate-appareil photo évoque la jeunesse en pèlerinage, observant le monde avec candeur, documentant son aventure comme on immortalise un road-trip. Pour McCartney, grand amateur d’instantanés (il trimballait un Leica lors des premiers voyages des Beatles), la métaphore résonne. Cette attention au détail concret traverse son propre répertoire, de « Penny Lane » à « Another Day » : composer, c’est photographier l’ordinaire pour le rendre mémorable.
Amis, rivaux, miroirs
Malgré le ton bon enfant, l’article révèle une compétition douce. McCartney conclut malicieusement : « À 2,95 £, ce livre est 45 p de plus cher que mon dernier album. Je suggère d’acheter le disque et d’économiser. » Sorte de clin d’œil publicitaire, la phrase illustre la relation d’émulation qui pousse chacun à se surpasser. Simon, interrogé plus tard par Rolling Stone, sourira : « Je crois que Paul m’aimait bien, mais il ne pouvait pas s’empêcher de rappeler qu’il vendait davantage. »
Rétrospectivement, l’esprit de compétition n’a jamais dégénéré. Quand Simon triomphe avec Graceland (1986), McCartney le félicite publiquement, admirant l’audace d’aller enregistrer à Soweto malgré l’apartheid. Inversement, lors de la sortie de Egypt Station (2018), Simon tweete : « Paul, tes chansons restent des cartes postales d’un monde que nous partageons ».
Le duo du 40ᵉ anniversaire de Saturday Night Live (2015)
Le 15 février 2015, pour la soirée anniversaire de SNL, Lorne Michaels réunit « les deux Pauls » sur la scène du Studio 8H. Guitare acoustique en main, McCartney entonne le premier couplet de « I’ve Just Seen a Face », repris en chœur par Simon. Quarante-deux ans après la chronique de Punch, le geste attire dix millions de téléspectateurs et symbolise la convergence de deux carrières. Le lendemain, la vidéo cumule un million de vues sur YouTube, preuve qu’un refrain bien partagé vaut tous les communiqués de presse.
Quand la « bible » des Beatles rejoint la table basse : The Lyrics (2021)
En publiant The Lyrics : 1956 to the Present, imposant coffret de 960 pages glissé dans un étui vert lin, Paul McCartney reprend l’idée que ses chansons racontent son autobiographie. Les critiques ne manqueront pas de rappeler le précédent de Paul Simon, même si le Beatles offre un appareil critique plus vaste—154 titres commentés, fac-similés de carnets, photos inédites. Comme en écho, Simon réédite son Song Book en version augmentée et avoue, non sans humour, qu’il aurait dû breveter l’idée : « Avec l’inflation, j’aurais pu faire payer le double. »
Réception critique et relectures contemporaines
À sa parution, l’article de Punch suscite un sourire indulgent dans la presse anglaise. Melody Maker salue « la verve narrative » de McCartney, tandis que NME juge le texte « gentiment condescendant ». Un demi-siècle plus tard, les universitaires y voient un document crucial : jamais un compositeur de cette stature n’avait évalué un pair de manière aussi franche. Le papier circule dans les cours de musicologie à Cambridge et à la New York University, objet d’analyses sur la sociologie du goût dans la pop.
Influence sur la génération suivante
De Ed Sheeran à Phoebe Bridgers, nombreux sont les artistes contemporains à citer simultanément McCartney et Simon. Pour eux, la critique de 1973 incarne une courtoisie mentorale : se challenger, mais se soutenir contre l’industrie. Bridgers raconte ainsi avoir encadré la phrase « His bow tie is really a camera » dans son studio de Los Angeles, la voyant comme un rappel à « la puissance d’une image-phrasedans une chanson ». Sheeran, de son côté, avoue se mesurer à la productivité mélodique de McCartney en relisant The Lyrics quand l’inspiration flanche.
Enseignements pour les fans et chercheurs beatlesiens
L’épisode rappelle que Paul McCartney, souvent associé à la simple mélodie, possède aussi une plume vive, capable de disséquer la mécanique d’une chanson tierce. Son texte sur Paul Simon enrichit la compréhension de sa propre méthode : importance du support matériel (carnets, scrap pads), attention au syllabisme interne, valorisation d’une tournure mémorable.
L’humour comme langage de respect
Au final, la critique de Punch révèle moins une rivalité qu’un pacte tacite : se permettre la plaisanterie, c’est accorder à l’autre un statut d’égal. En qualifiant une ligne de « classic », McCartney sacralise le travail de Simon tout en rappelant que le véritable enjeu reste la chanson elle-même—celle qui, une fois lancée dans l’air, n’appartient plus qu’aux oreilles qui l’écoutent.
Plus de cinquante ans après, les deux Pauls continuent de se côtoyer lors des dîners orchestrés par Lorne Michaels dans les restaurants de Midtown. Les témoins décrivent une complicité tranquille, faite de souvenirs partagés et de petits défis intellectuels : qui trouvera la meilleure rime pour « pandémie », qui devinera le plat à l’avance. Si la réunion d’un duo McCartney-Simon sur un album complet relève toujours du fantasme, la chronique de Punch demeure un rappel tangible : il suffit parfois d’une plume trempée dans l’ironie pour entériner, à la fois, l’estime et la distance nécessaire entre deux géants.













