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« Here Comes The Sun » : George Harrison illumine les Beatles

Retour sur « Here Comes The Sun », sommet mélodique de George Harrison : sa création, son Moog, ses ruptures rythmiques et son succès planétaire bien au-delà d’Abbey Road.

Composée au printemps 1969 dans le jardin d’Eric Clapton, « Here Comes The Sun » marque l’affirmation artistique de George Harrison. Enregistrée sans Lennon, enrichie par un Moog novateur et des signatures rythmiques complexes, la chanson illumine l’album Abbey Road et devient un hymne d’espoir au fil des décennies. Plus écoutée des Beatles sur Spotify, elle traverse les générations grâce à ses métaphores solaires et son éclat acoustique. Entre innovation technique, douceur pastorale et héritage culturel mondial, ce morceau révèle un George Harrison à l’apogée de sa créativité.


Au tournant de l’été 1969, George Harrison révèle au grand jour ce que les sessions houleuses du White Album laissaient déjà pressentir : sa plume s’épanouit et s’apprête à rivaliser avec celle du tandem Lennon-McCartney. Sur Abbey Road, ses deux contributions – « Something » et surtout « Here Comes The Sun » – incarnent un nouveau rapport de forces artistique. Écrite dans le jardin d’Eric Clapton, enregistrée en l’absence de John Lennon et enrichie par le tout premier Moog arrivé au Royaume-Uni, la chanson devient l’antidote lumineux aux tensions intestines du groupe, tout en annonçant la carrière solo foisonnante que Harrison inaugurera dix-huit mois plus tard.

Un hiver de désaccords

Entre novembre 1968 et janvier 1969, les Beatles se débattent dans le labyrinthe administratif d’Apple Corps : assemblées interminables, comptables trop zélés, réunions où chaque décision se transforme en épreuve de forces. Harrison, fraîchement rentré des États-Unis où il a produit Jackie Lomax puis séjourné à Woodstock chez Bob Dylan et The Band, supporte mal cette atmosphère. Aux studios Twickenham, lorsque démarre le projet Get Back, il apporte une pile de chansons (« All Things Must Pass », « Isn’t It A Pity », « Let It Down »), mais se heurte à l’indifférence polie de Lennon et McCartney. Découragé, il claque la porte le 10 janvier 1969 et songe déjà à un disque solo. Cette frustration nourrit la quête d’un refuge créatif loin des néons londoniens.

La genèse ensoleillée : Clapton, Surrey et Sardegna

Le 7 avril 1969, Harrison fait l’école buissonnière : plutôt que d’assister à une énième réunion Apple, il rejoint Hurtwood Edge, la propriété champêtre d’Eric Clapton à Ewhurst, dans le Surrey. Guitare acoustique empruntée à son hôte, il déambule parmi les massifs de rhododendrons ; la météo, exceptionnellement clémente après un hiver anglais interminable, inspire cette progression d’accords simple et radieuse : la montée de la basse de La vers Si, puis Ré, scande les mots-mantra “Little darling, it’s been a long, cold, lonely winter”. Harrison racontera plus tard son sentiment d’évasion : échapper à « tous ces comptables crétins » pour célébrer le retour du soleil. Deux semaines plus tard, au bord de la Méditerranée, il peaufine les couplets sur une plage de Sardaigne, carnet dans une main, sitar miniature dans l’autre, avant de regagner Londres fin juin pour préparer l’enregistrement.

Construction harmonique et métrique singulières

À première écoute, « Here Comes The Sun » semble coulée dans un 4/4 classique. En réalité, la passerelle instrumentale irrigue la chanson de signatures mixtes : un cycle 11/8 + 4/4 + 7/8 (que l’on peut aussi percevoir comme 11/8 + 15/8) dont l’asymétrie rappelle les talas indiens étudiés par Harrison aux côtés de Ravi Shankar. Cet entremêlement rythmique, porté par les roulements précis de Ringo Starr, crée la sensation d’un soleil surgissant par à-coups derrière les nuages. La guitare est capo-tée à la septième frette ; associée au varispeed appliqué au mix final, elle situe la tonalité un quart de ton au-dessus du La majeur théorique, défi notoire pour les guitaristes qui tentent de jouer « en place » sur le vinyle original.

Le Moog : une révolution au service de la lumière

Depuis son passage au Monterey Pop Festival en 1967, le synthétiseur modulaire Moog fascine Harrison. En novembre 1968, il en commande un exemplaire modèle IIIc ; l’engin, vaste armoire de câbles, est installé à Abbey Road en août 1969 avec l’aide de Mike Vickers (Manfred Mann). Sur « Here Comes The Sun », Harrison superpose des nappes de flûtes électroniques et de drones graves quasi imperceptibles ; le timbre s’éclaircit à mesure que la chanson progresse, métaphore sonore de la course solaire. Cette intégration pionnière de la synthèse modulaire dans un contexte pop ouvre la voie à Stevie Wonder, Kraftwerk ou Pink Floyd quelques années plus tard.

Sessions d’enregistrement : 7 juillet – 19 août 1969

Les Beatles entrent en studio 2 d’EMI le 7 juillet – jour des 29 ans de Ringo. John Lennon, convalescent après un accident de voiture en Écosse, est absent ; Harrison, McCartney et Starr enregistrent treize prises, la treizième étant ironiquement rebaptisée « prise 12 et demie » pour conjurer le mauvais sort. Le lendemain, Harrison pose la voix principale, doublée par endroits pour accentuer la douceur syllabique du couplet. Les 16 et 30 juillet, Ringo ajoute des fills de tom basse, et un motif de claquements de mains, tandis que McCartney superpose une ligne de basse rebondissante, parfois jouée au médiator pour plus de clarté. Le 15 août, George Martin dirige un ensemble de neuf cordes et huit vents ; nombre de notes de bois seront masquées dans le mix définitif par les textures du Moog. La séance finale de mixage le 20 août – dernière fois où les quatre Beatles se retrouvent ensemble dans un studio – accélère légèrement la bande magnétique, donnant à la chanson son éclat cristallin caractéristique.

Réception critique et populaire : de 1969 à l’ère du streaming

À la sortie d’Abbey Road le 26 septembre 1969, la presse britannique, d’abord focalisée sur la face B en medley, repère vite la douceur pastorale de la face A. Le NME salue « un antidote rayonnant aux turbulences de 1969 » ; Rolling Stone évoque « l’hymne intime d’un Beatle enfin écouté ». Pourtant, aucun single n’est extrait : il faut attendre les compilations 1973 – 1962/1966 (le Red Album) puis 1967/1970 (le Blue Album) pour que la chanson gagne les ondes FM. Dans les années 2010, grâce aux plateformes numériques, « Here Comes The Sun » devient la piste la plus écoutée du catalogue Beatles, dépassant le milliard de lectures sur Spotify en avril 2024 – record toujours inégalé pour un morceau des sixties. Les reprises foisonnent, de Richie Havens à Nina Simone, en passant par la version symphonique utilisée lors des Jeux olympiques de Londres 2012.

Rééditions, remix et vidéo 2019

Pour les 50 ans d’Abbey Road, Giles Martin et Sam Okell livrent un remix stéréo et Dolby Atmos où la guitare d’Harrison occupe pour la première fois le centre du champ sonore. Un clip officiel, mêlant images d’archives circulaires et animation 3D de l’ouverture des stores du studio 2, est mis en ligne le 26 septembre 2019 : plus de 65 millions de vues à ce jour. Les ingénieurs profitent des progrès de la séparation de stems pour isoler la piste Moog, révélant des glissandos jusque-là immergés. La ressortie vinyle demi-vitesse en 2022 accentue la profondeur des fréquences médium, restituant le caractère boisé de la Gibson J-200 utilisée par Harrison.

Analyse thématique : la lumière contre l’ombre

Dans un contexte marqué par les dissensions du groupe, « Here Comes The Sun » offre une métaphore de renaissance. Les paroles célèbrent un cycle naturel : “Little darling, the smiles returning to their faces” incarne autant le printemps météorologique que le désir d’embellie intime. Contrairement au message parfois sombre de la face B (“You Never Give Me Your Money”, “Carry That Weight”), Harrison choisit la simplicité d’une joie renouvelée. Cette tension entre ombre et lumière structure aussi l’arrangement : couplets intimistes en fingerpicking, pont polyrythmique plus inquiet, puis libération finale des chœurs.

Héritage : de l’astronomie à la diplomatie culturelle

Le morceau devient un mantra pop pour saluer la fin d’une épreuve : de nombreux établissements scolaires britanniques l’interprètent lors des cérémonies d’équinoxe ; en 2011, la NASA le diffuse vers la Station spatiale internationale le jour du solstice d’été. En mars 2020, en plein premier confinement mondial, BBC Radio 1 ouvre sa matinale par la version remasterisée 2019 : symbole d’espoir face à la pandémie. Sur le terrain diplomatique, le titre est joué par un orchestre cubain lors de l’ouverture de l’ambassade des États-Unis à La Havane en 2015, clin d’œil à l’invitation de soleil après cinquante-quatre ans de gel politique.

Plus qu’un simple standard folk-pop, « Here Comes The Sun » condense l’essence paradoxale de la fin des Beatles : un groupe en voie de dislocation qui trouve encore le moyen d’engendrer la beauté lumineuse. Par son processus de création buissonnier, son audace métronomique, l’introduction du Moog et l’explosion de popularité qu’elle connaîtra bien après 1969, la chanson témoigne de la capacité de George Harrison à transformer le tumulte en clarté. Alors que l’humanité continue de chercher des repères sonores pour célébrer les renaissances individuelles ou collectives, les premières mesures cristallines jouées capo au septième resteront une boussole tournée vers l’est, là où se lève, inlassablement, le soleil. 

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