Batteur jazz de formation, Denny Seiwell marque l’histoire de la pop en rejoignant Paul McCartney en 1971. De « Ram » à « Live and Let Die », il impose un style mêlant swing et puissance. Pionnier des Wings, artisan du son de « My Love », il refuse l’enregistrement de « Band on the Run » à Lagos. De retour à Los Angeles, il devient un session-man prisé d’Hollywood, collaborant avec James Brown ou John Williams. Depuis 2010, il revient au jazz avec son trio et publie une méthode reconnue. À 82 ans, Seiwell reste une figure discrète mais influente de six décennies de musique.
À 82 ans tout juste, Denny Seiwell occupe un singulier carrefour de la musique populaire : passé de Pennsylvanie aux clubs de jazz new-yorkais, il devient en 1971 le premier batteur de Paul McCartney & Wings, tout en prêtant ses baguettes à James Brown, Art Garfunkel, Billy Joel ou encore à des bandes originales hollywoodiennes. Son parcours illustre mieux que tout autre la façon dont un artisan du rythme peut traverser six décennies de mutations musicales sans jamais renier l’exigence du swing – qu’il s’agisse de la finesse d’un trio de jazz, de la dynamique d’une session pop ou de la puissance d’un thème de James Bond.
Sommaire
Des débuts inspirés par le jazz (1943-1964)
Né le 10 juillet 1943 à Lehighton, petite cité charbonnière de Pennsylvanie, Dennis Brian Seiwell reçoit ses premières baguettes à l’âge de cinq ans, offertes par son père Donald, batteur de danse-hall. L’enfant montre très tôt un sens rythmique aigu : il accompagne les fanfares municipales, imite les breaks de Gene Krupa sur un vieux poste à galène, puis intègre l’orchestre du lycée où il découvre Count Basie et Charlie Parker. Diplômé, il s’engage dans la Navy Band : pendant trois ans, il parcourt le monde sur un porte-avions et apprend la rigueur du set-list quotidien. En permission, il fait escale à Chicago et suit les cours de Roy Knapp, pédagogue légendaire qui forma Louie Bellson et Buddy Rich ; il y perfectionne le jeu de balais, la lecture à vue et la fameuse indépendance main gauche-pied droit qui deviendra sa marque.
New York : la double vie du session-man (1965-1970)
À l’hiver 1965, Seiwell arrive à New York avec pour seule lettre de recommandation un mot de Knapp : « Great time, great feel ». Le Lower East Side bruisse alors de latin jazz et d’avant-garde : dès ses premières semaines, il apparaît au Half Note aux côtés de Zoot Sims et Al Cohn, deux souffleurs de l’école Lester Young. Le jour, il enchaîne les séances chez Columbia, Atlantic ou Prestige : il joue pour Stanley Turrentine, Astrud Gilberto ou John Denver ; la nuit, il jamme avec Chick Corea sur les standards de Bud Powell. Cette immersion forge une palette unique : cymbales légères, toms accordés bas, charleston légèrement ouvert afin d’aérer la mise en place – un son immédiatement reconnaissable sur les 45-tours soul qu’il grave pour la firme King, notamment aux côtés de James Brown sur un rare single instrumental.
La rencontre décisive avec Paul McCartney (1971)
Lorsque Paul McCartney cherche un batteur pour son deuxième album post-Beatles, Phil Ramone lui souffle le nom de Seiwell. Les auditions se déroulent fin janvier 1971 au Columbia Studio B. McCartney est séduit par la fluidité du batteur, capable de passer d’un métronomique « Mathew & Son » style à un shuffle country en 3/4. De ces sessions naît Ram : sur « Too Many People », Seiwell alterne roulements de toms et frappes ghost notes ; sur « Dear Boy », il colore la batterie de coups de cloche ride qui évoquent les disques Blue Note. L’album, critiqué à sa sortie, sera réhabilité comme l’un des manifestes de la pop baroque.
Fonder Wings : retour au rock de scène (1971-1972)
À l’automne, McCartney rêve d’un vrai groupe : il réunit sa femme Linda, le guitariste Denny Laine, et retient Seiwell comme pivot rythmique. En août, à Abbey Road, ils enregistrent Wild Life, capté en huit jours pour conserver la spontanéité. Lassé des palais des sports, McCartney décide de roder le groupe dans les universités britanniques : l’autobus emprunté sillonne les campus de Nottingham, York ou Birmingham sans préavis. Seiwell joue sur un kit Premier modeste, concédant qu’« à quinze mètres d’un radiateur d’appoint, la caisse claire change d’accordage entre deux couplets ». Cette tournée forge la cohésion du quatuor – et la complicité des deux Dennys, souvent confondus par les étudiants.
Wings Over Europe : l’apprentissage de la route (été 1972)
En juillet 1972, Wings embarque dans un autobus à impériale écarlate décoré du slogan « Europe 72 ». Vingt-six concerts, mille cinq cents kilomètres et une légende : Seiwell, insomniaque, descend chaque matin au comptoir des hôtels pour plancher sur des partitions jazz qu’il transporte dans une valise Samsonite. Sur scène, il module sa frappe : balais sur « I Am Your Singer », tom basse martelé sur « Hi, Hi, Hi ». Il improvise même un solo sur « 1882 », morceau inédit qui hante encore les collectionneurs. Cette adaptation permanente impressionne McCartney : « Il peut jouer une valse lente à 3/8 et, la minute suivante, conduire un boogie en 2/4 », confie-t-il à un reporter scandinave.
Le triomphe studio : « My Love » et « Live and Let Die » (1973)
Les premiers mois de 1973 consacrent Wings. L’album Red Rose Speedway offre un écrin à la ballade « My Love » : Seiwell brosse la caisse claire aux balais, ajoute une respiration coupée aux refrains, et laisse un espace idéal au solo de guitare d’Henry McCullough. Le single atteint la première place du Billboard. Quelques semaines plus tard, George Martin demande un thème pour le prochain James Bond. En quatre heures, « Live and Let Die » est sur bande : Seiwell passe d’un tempo reggae chaloupé à une chevauchée symphonique, ponctue la transition d’un break tom-charleston fulgurant – l’un des plus fameux de la franchise 007.
La décision de Lagos et la fin d’une ère (été 1973)
Lorsque McCartney annonce son intention d’enregistrer Band on the Run à Lagos, au Nigeria, Seiwell s’inquiète : infrastructures précaires, climat équatorial et zones à risque sanitaire. La veille du départ, il décline le voyage (tout comme McCullough). McCartney se résout à assurer lui-même les parties de batterie, acte fondateur de la seconde incarnation de Wings. Pour Seiwell, c’est le retour à la vie de session-man à Los Angeles ; il ne garde cependant aucune rancune : « Je suis arrivé pauvre à Londres, j’en suis reparti riche d’expériences ».
Hollywood : bandes originales et planches sonores (1975-2005)
Installé sur la côte Ouest, Seiwell fréquente les studios Universal, Warner, Paramount. Sa frappe accompagne Joe Cocker, Donovan, Kenny Loggins, mais aussi des films : Grease II (1982), Vertical Limit (2000), Waterworld (1995). À la télévision, il rythme Happy Days et Knots Landing ; le compositeur John Williams le sollicite ponctuellement pour des maquettes, reconnaissant « un sens dramatique rare chez un batteur formé au jazz ». Au fil des années, Seiwell devient l’un des spécialistes des séances rapides : deux heures par titre, partition réécrite au crayon sur le comptoir du catering.
Le retour aux racines : le Denny Seiwell Trio (depuis 2010)
Passé soixante-cinq ans, Seiwell constate la raréfaction des grands budgets pop et décide de « se faire plaisir ». Il fonde le Denny Seiwell Trio avec le guitariste John Chiodini et l’organiste Joe Bagg. Leur premier album, Reckless Abandon (2011), revisite cinq compositions McCartney, mais en prise directe : orgue Hammond, guitare semi-hollow et batterie jazz limpide. Le disque suivant, Boomerang (2018), inclut une flamboyante relecture de « Live and Let Die » : refrain en 6/8, pont modal, coda free-bop. McCartney, averti, envoie un courriel : « Very cool ! ».
Transmettre : pédagogie et méthode
En parallèle, Seiwell consacre un jour par semaine à l’enseignement. Sa méthode What Not to Play (2016) s’adresse aux batteurs pop : choisir la bonne cymbale pour la tessiture vocale, fractionner le coup de grosse caisse afin de respirer avec la phrase du chanteur, respecter la dynamique d’un silence. L’ouvrage, assorti d’un DVD, est adopté dans plusieurs écoles de musique américaines ; il prolonge les masterclass que Seiwell donne à la Musicians Institute de Hollywood et lors de salons comme le NAMM Show.
Hommages, réunions et anniversaires (2021-2025)
Pour célébrer le cinquantenaire de Ram, Seiwell coproduit en 2021 le double album Ram On, invitant plus de cent musiciens à revisiter les titres originaux ; le projet grimpe en tête des ventes indie aux États-Unis. En novembre 2023, il rejoint la scène du Troubadour pour un concert hommage à Denny Laine, disparu peu avant ; il partage la batterie avec Steve Holley et échange des souvenirs d’anciens Wingmen. En juillet 2025, podcasts spécialisés et réseaux sociaux saluent ses 82 ans : vidéo-cast spécial avec Laurence Juber, participation à Drum Talk TV, interventions au festival Just Jazz de Los Angeles. Malgré l’âge, le batteur revendique « trois heures de pratique quotidienne, ne serait-ce que pour garder la caisse claire vivante ».
Héritage et influence
Le jeu de Denny Seiwell repose sur un principe : servir la chanson. Sa capacité à équilibrer finesse de jazzman et puissance rock fait école chez Jeff Porcaro, Vinnie Colaiuta, Dave Weckl, tous admiratifs de son placement « juste derrière le temps ». Dans la pop, son travail aux balais inspire la ballade « Baby Come Back » de Player ; dans le cinéma, son break sur « Live and Let Die » réapparaît, samplé, dans la bande-annonce du Spectre de Sam Mendes. Pour les batteurs modernes, son parcours prouve qu’on peut conjuguer curiosité stylistique, longévité et humilité : « La mesure la plus importante est toujours la suivante », aime-t-il répéter.
Qu’il cadence le falsetto d’Art Garfunkel, qu’il dynamise une ballade de Paul McCartney ou qu’il dialogue avec un orgue Hammond dans un club de jazz, Denny Seiwell incarne l’idée simple que la batterie est d’abord un art de l’écoute. Six décennies après ses débuts, il demeure un modèle d’élégance rythmique et de polyvalence. Et si, comme il l’assure, chaque coup de baguette doit honorer la mélodie, alors son héritage résonne bien au-delà des sillons vinyles : dans la respiration même de la musique, là où la pulsation devient mémoire.













