Paul McCartney confie « Nothing lasts forever » en parlant de son amitié avec Ringo Starr, à l’approche des 85 ans de ce dernier. De leurs souvenirs communs à Liverpool à leurs retrouvailles sur scène, leur complicité reste intacte malgré le temps et les pertes de Lennon et Harrison. Leur relation, marquée par des collaborations récentes et un projet d’animation commun, incarne la tendresse durable des Beatles.
Lorsqu’un journaliste du New York Times lui demande ce que représente, à 82 ans, l’amitié qui l’unit à Ringo Starr, Paul McCartney sourit, soupire, puis lâche une phrase d’une simplicité désarmante : « Nothing lasts forever. » Le constat pourrait sembler fataliste, mais il est d’abord le reflet d’une lucidité forgée par six décennies d’une carrière sans équivalent. En prononçant ces trois mots, McCartney mesure le privilège d’être l’un des deux derniers Beatles en vie, dépositaire d’un trésor de souvenirs que nul autre sur la planète ne peut véritablement partager. Cette réflexion intervient à la veille du 85ᵉ anniversaire de Ringo – le 7 juillet 2025 – et sur fond d’une actualité chargée : la réédition Deluxe de Band on the Run, la poursuite de la tournée « Got Back » et, surtout, la sortie prochaine du long métrage d’animation High in the Clouds, projet que Paul développe depuis plus de quinze ans et auquel Ringo vient d’apporter sa voix pour un caméo inattendu.
Sommaire
De Liverpool au Madison Square Garden : amitié en scène
Les images sont encore fraîches : en décembre 2024, l’O₂ Arena de Londres s’embrase lorsque Ringo Starr rejoint Paul McCartney sur scène pour interpréter « Helter Skelter » puis « Get Back ». Les réseaux sociaux s’enflamment à la vitesse de l’éclair ; la presse parle d’« étreinte historique ». Pourtant, ce n’est pas la première fois que les deux musiciens partagent un moment de grâce sous les projecteurs depuis la séparation du groupe en 1970. On se souvient du « Concert for George » en 2002, où Paul au piano et Ringo à la batterie rendaient hommage à George Harrison en revisitant « Photograph », ou encore de la cérémonie des Grammy Awards 2014, pendant laquelle ils avaient interprété « Queenie Eye ». Mais l’apparition de 2024 porte en elle une résonance particulière : le contexte de pandémie, les menaces géopolitiques et la disparition progressive des héros de la génération rock confèrent à chaque réunion des deux survivants un parfum d’événement ultime.
« Il n’y a que nous deux » : la valeur inestimable des souvenirs partagés
Dans son entretien new-yorkais, McCartney insiste sur l’exclusivité de cette complicité : « Il n’y a que Ringo et moi pour nous souvenir de la chaleur suffocante des loges du Cavern Club, de l’odeur de bière rance au Star-Club de Hambourg, du vent glacé soufflant sur le tarmac d’Heathrow le jour où nous avons décollé pour New York. » Au-delà du folklore, ces sensations constituent un patrimoine sensoriel impossible à expliquer à un être extérieur. Perdre John Lennon en 1980, puis George Harrison en 2001, a renforcé cette conscience aiguë de la finitude : « Quand il ne reste plus que la moitié du quatuor, on comprend brutalement que le temps ne fait pas de cadeau, » confie Paul.
De la rivalité amicale à la fraternité apaisée
Il fut un temps où l’équilibre interne du groupe reposait sur un fragile jeu de pouvoirs : la suprématie créative du tandem Lennon-McCartney, la quête identitaire spirituelle de Harrison, et la bonhomie de Starr qui, de son propre aveu, « essayait surtout de suivre le rythme ». Que l’on pense aux sessions électriques et parfois tendues de The White Album ou aux répétitions filmées de Let It Be : l’amitié actuelle n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. La dissolution du groupe en avril 1970 ouvre d’ailleurs une décennie de brouilles contractuelles ; McCartney engage même une action en justice pour dissoudre la société Apple Corps. Mais la tempête passée, chacun poursuit sa route solo, et le temps agit comme un baume. Première étape de la réconciliation : Paul offre « Six O’Clock » à Ringo pour l’album Ringo (1973). Seconde étape : Ringo apparaît sur « Beautiful Night » (1997) et la complicité reprend des couleurs, jusqu’à ce que, en 2009, McCartney rejoigne l’All-Starr Band pour une interprétation mémorable de « With a Little Help from My Friends » au Radio City Music Hall.
De la scène au studio : collaborations sporadiques mais symboliques
La présence de Ringo sur « Here’s to the Nights » (2020), single dominé par un message de solidarité universelle, rappelle combien leurs trajectoires se croisent encore en studio. Sur « Find My Way » (2021), remixé par Beck, Ringo enregistre un tambourin discret, clin d’œil aux productions psychédéliques de 1967. Plus significatif encore : la reprise, en 2023, du morceau inédit « Now and Then », grâce à l’intelligence artificielle qui isole la voix de Lennon sur une démo des années 1970. Ringo y frappe sa batterie Ludwig avec retenue ; Paul glisse une basse mélodique et un solo au slide en hommage à Harrison. L’initiative boucle la boucle : les quatre Beatles réunis post-mortem, l’espace de quatre minutes suspendues.
« Séparer le professionnel du personnel » : la recette d’une amitié durable
Interrogé sur le secret d’un lien si résistant, Starr répond sans hésiter : « Ne plus être dans le même groupe. » La boutade cache une réalité psychologique : le fait de ne plus dépendre l’un de l’autre pour son équilibre artistique libère la relation des tensions hiérarchiques. Paul confirme : « Aujourd’hui, quand on se voit, on boit un thé, on plaisante, et si une idée de chanson surgit, on appuie sur “record” sans pression commerciale. » Cette spontanéité a guidé l’écriture de « Peace Dream » (2010) ; Ringo raconte : « Paul s’est assis au piano, a trouvé la suite d’accords, et j’ai écrit un couplet en dix minutes. On aurait dit 1963, mais avec nos cheveux gris. »
High in the Clouds : la transmission aux nouvelles générations
Le prochain chantier commun se nomme High in the Clouds, adaptation du conte pour enfants coécrit par McCartney en 2005. Après des années d’atermoiements, le film d’animation est entré en production chez Netflix Animation. Paul supervise la bande originale et convie Ringo à doubler « Voogaloo », un écureuil percussionniste au sens du swing prononcé. « On me demande souvent comment donner envie de découvrir la musique des Beatles à des enfants de dix ans ; répondre par un film d’animation est une piste captivante, » explique McCartney. Ringo, lui, voit l’exercice comme un « cadeau au petit-fils que je suis devenu ». Loin d’une opération marketing, l’entreprise prend valeur de message intergénérationnel : offrir une passerelle ludique vers un répertoire intemporel.
Entourer, célébrer, survivre : l’exemple des All-Starr Bands
Depuis 1989, la formule All-Starr Band réunit des pointures comme Joe Walsh, Todd Rundgren, Steve Lukather ou Edgar Winter autour de Ringo. Le concept est simple : chaque musicien joue ses tubes, Ringo son répertoire Beatles et solo, et la soirée se conclut sur « With a Little Help from My Friends ». Paul n’est logiquement pas membre régulier, mais il passe ponctuellement : Chicago en 2010, Los Angeles en 2019. Ces intrusions ravivent la mémoire collective ; la presse voit dans chaque accolade sur scène un témoignage vivant d’une ère révolue, capable de fédérer trois générations de fans, de la première beatlemania aux milléniaux convertis par la série Get Back en 2021.
« Nous avons enterré nos camarades, alors nous protégeons nos liens »
Le décès brutal de John Lennon à New York, le 8 décembre 1980, reste le traumatisme fondateur. Ringo, présent à Nassau la nuit du drame, rapatrie Yoko Ono et Julian Lennon chez lui pour quelques jours. Paul, lui, se terre dans le silence, anéanti. Vingt-et-un ans plus tard, le cancer emporte George Harrison. Ces deux deuils resserrent l’étreinte des survivants : « On se voit moins qu’on ne le voudrait, mais chaque fois qu’on décroche le téléphone, c’est comme si on n’avait jamais raccroché, » raconte Paul. La pandémie de 2020, puis l’isolement forcé, ravivent la peur d’une ultime séparation ; d’où la décision de s’appeler « au moins une fois par semaine ».
Les archives Abbey Road : bande-son d’une amitié
Abbey Road Studios annonce en mai 2025 le lancement d’une série de podcasts intitulée « McCartney-Starr Tapes ». Au programme : des extraits d’environnements sonores captés en studio depuis 1964, conversations techniques, blagues capturées entre deux prises, tirés des bobines sauvegardées par l’ingénieur Ken Scott. Parmi les moments phares : l’essai de batterie de Ringo sur « Back in the U.S.S.R. » en août 1968, alors que Paul assure l’intérim à la batterie principale ; la coda improvisée de « Come Together » où l’on entend Lennon féliciter Ringo d’un « You’re the man! ». Ces fragments, mis à disposition en streaming, prolongent le dialogue intime entre les deux artistes tout en l’offrant au public.
Les défis de la mémoire à l’ombre du mythe
Si Paul et Ringo se montrent bavards aujourd’hui, c’est aussi parce qu’ils doivent parfois corriger des récits fantasmés. L’avalanche de documentaires, séries, livres et biopics en préparation peut accentuer les approximations. « Chaque mois, quelqu’un nous présente un script où l’on nous voit nous disputer pour une guitare, raconte Ringo. Souvent, c’est totalement faux. » D’où leur implication dans le projet de tétralogie cinématographique piloté par Sam Mendes : relire les scénarios, ajouter des détails authentiques (la couleur de la tapisserie du salon de Mendips, la marque de boisson gazeuse favorite de George) et éviter l’édulcoration.
La notion de « fin » vue par deux éternels optimistes
Malgré le réalisme affiché, ni Paul ni Ringo ne cèdent au pessimisme. McCartney, sportif et végétarien convaincu, assure qu’il n’envisage pas de retraite : « J’arrêterai quand je ne prendrai plus de plaisir. » Starr, adepte du yoga et prêcheur infatigable de son mantra « peace and love », poursuit ses tournées estivales. L’idée que « rien ne dure » ne se vit donc pas comme un compte à rebours, mais comme un rappel à savourer l’instant. Paul conclut l’interview par un clin d’œil : « On a encore plein de projets. Et si on n’a pas le temps de tous les finir, tant pis, on aura au moins essayé. »
Héritiers, archivistes et gardiens du temple
Les familles Lennon et Harrison saluent cet élan : Sean Ono Lennon coproduit les rééditions, Dhani Harrison supervise l’intégralité des masters de son père. Tous reconnaissent que le duo McCartney-Starr agit comme un sceau de validation ; rien ne sort sans leur accord. Il en résulte une cohérence patrimoniale rare dans l’industrie, où nombre de légendes voient leur héritage fractionné entre plusieurs ayants droit.
Une relation miroir pour de nouvelles générations
Pour le public, voir deux octogénaires se taquiner comme des gamins prouve que la musique peut dissoudre la notion d’âge. Les vidéos virales montrant Ringo lancer un « I love you, Paul! » sur scène, suivies d’un « Love you, Ringo! » de McCartney, génèrent des millions de vues sur TikTok. Les teenagers redécouvrent « Sgt. Pepper’s » via ce prisme affectif, non plus comme un monument sacré mais comme une aventure humaine toujours en marche.
La tendresse durable comme ultime révolution
La Beatlemania fut une explosion d’hystérie collective, un tourbillon d’innovations musicales, un vertige créatif qui a redéfini la pop culture. Soixante ans plus tard, le plus bouleversant n’est peut-être plus l’accord final de « A Day in the Life » ni le collage de « Revolution 9 », mais la poignée de main entre deux amis qui se disent : « Nous sommes encore là. » En affirmant que « rien ne dure éternellement », Paul McCartney ne tourne pas la page ; il en souligne la précieuse fragilité. Ringo Starr, imperturbable ambassadeur de la joie, répond par un sourire et son éternel « peace and love ». Ce duo de survivants rappelle qu’au-delà des partitions, des studios mythiques et des records de ventes, l’essence de la musique réside dans le lien humain. Dans ce monde pressé, leur leçon tient en deux mots : chérir maintenant. Et si l’on cherche encore la preuve que l’amitié est la plus belle des mélodies, il suffit d’écouter le silence complice qui suit le dernier accord, quand deux légendes se contentent de se regarder en hochant la tête : « Yeah. Good one, mate. »
