Ringo Starr veille à l’authenticité des biopics des Beatles réalisés par Sam Mendes, qui prépare quatre films distincts pour raconter l’histoire de chaque membre avec accès total au catalogue. À 85 ans, Ringo corrige le scénario, exige des détails justes sur sa rencontre avec Maureen, son enfance à Liverpool et la réalité des tournées, refusant les raccourcis habituels des biopics musicaux. Le projet vise à offrir un regard kaléidoscopique sur les Beatles, avec le soutien de McCartney et des familles Lennon-Harrison, pour une sortie synchronisée en 2028.
En février 2024, l’annonce a fait l’effet d’un séisme : pour la première fois, Apple Corps accorde l’accès illimité aux chansons des Beatles à un cinéaste. Non content de disposer de la bande-son la plus convoitée de l’histoire du rock, l’oscarisé Sam Mendes a choisi de raconter la saga des Fab Four sous un angle radical : quatre longs-métrages, un par membre, diffusés la même semaine d’avril 2028. L’ambition est double : restituer la complexité d’un groupe où chaque personnalité a vécu la gloire à sa façon et renouveler le genre du biopic, souvent accusé de simplifier les trajectoires au profit d’un récit linéaire. Mendes promet un « Rashōmon pop » où les points de vue se complètent, se contredisent et finissent par composer le portrait kaléidoscopique d’une époque.
Sommaire
Des visages neufs pour incarner une légende planétaire
Le casting aligne quatre comédiens issus de la nouvelle vague britannique et irlandaise. Harris Dickinson prêtera sa sensibilité diaphane à John Lennon, Paul Mescal incarnera le romantisme survolté de Paul McCartney, Joseph Quinn apportera sa gravité tour à tour ombrageuse et lumineuse à George Harrison, tandis que Barry Keoghan, énergique et instinctif, endossera la peau de Ringo Starr. Le choix de comédiens nés après le tournant du millénaire est volontaire : Mendes veut que le public de 2028 voie ces jeunes hommes comme ses contemporains plutôt que comme des icônes figées en noir-et-blanc. Chaque acteur, raconte la production, s’est vu remettre un accès au coffre d’archives de la BBC, aux journaux de tournée et aux enregistrements bruts d’Abbey Road afin de forger une interprétation organique et non un simple pastiche.
Ringo Starr, gardien du temple et partenaire créatif
Si les héritiers de Lennon et Harrison ont rapidement validé les orientations du projet, Ringo Starr s’est montré dès l’origine particulièrement vigilant. À quatre-vingt-cinq ans en 2025, l’ancien batteur n’a rien perdu de son franc-parler ; il sait que l’image qu’un film grave sur pellicule influence durablement la perception collective. Lorsqu’il découvre la première version du scénario consacré à sa propre histoire, il soupire : trop d’approximations, trop de raccourcis, et surtout une quasi-absence de Maureen Starkey Tigrett, la femme qui partagea sa vie de 1965 à 1975 et dont il reste, dit-il, « profondément redevable ». Ringo prend donc l’avion pour Londres et s’enferme deux jours avec Mendes, le scénariste Jez Butterworth et l’équipe de Neal Street Productions. Page après page, il barre, annote, ajoute des dialogues, rectifie des lieux : « Nous ne ferions jamais ça », répète-t-il en soulignant des scènes jugées trop romancées.
Réécrire la mémoire : entre rigueur historique et licence artistique
La question se pose inévitablement : jusqu’où la fiction peut-elle aller sans trahir la vérité ? Mendes défend la nécessité de la dramatisation ; Ringo rappelle qu’aucun effet cinématographique ne vaut l’authenticité d’un détail juste. Exemple : le script initial situait la rencontre entre Ringo et Maureen dans un pub de la banlieue liverpoolienne, alors qu’elle eut lieu au Cavern Club un soir glacial de janvier 1963. Déplacer la scène change le décor, l’ambiance sonore, l’odeur de bière et d’humidité si caractéristiques du sous-sol où les Beatles répétaient. Pour le batteur, ces nuances ne sont pas anecdotiques : elles ancrent le film dans le quotidien ouvrier du nord de l’Angleterre au début des sixties, loin des strass des tournées américaines. Mendes finit par concéder : « Les détails de Ringo sont notre GPS émotionnel ».
L’enfance à Liverpool 8 : pauvreté, maladie et solidarité
Au cœur des ajustements figure l’enfance du jeune Richard Starkey dans le quartier de Dingle. Le premier jet du scénario évoquait brièvement ses séjours à l’hôpital, sans insister sur la gravité de la pleurésie qui le cloua au lit près d’un an et faillit l’emporter à treize ans. Ringo insiste : montrer cet épisode, c’est faire sentir à quel point la musique fut pour lui un antidote. C’est surtout rappeler le rôle d’Elsie, sa mère, ouvrière dans les cafés du port, et de Harry Graves, le beau-père qui l’encouragea à acheter sa première batterie. En réintégrant ces scènes, Mendes gagne un ressort dramatique : la victoire d’un adolescent frêle sur un destin annoncé d’ouvrier à la chaîne.
Maureen Starkey, pierre angulaire d’une décennie décisive
Autre axe majeur : le premier mariage du batteur avec Maureen Cox, coiffeuse devenue Maureen Starkey Tigrett. Le scénario la reléguait au rang de figurante attendrie ; Ringo revendique une place centrale pour cette épouse qui, dans l’ombre, géra les crises de notoriété, la consommation effrénée de fans, les nuits blanches au chevet d’enfants souvent laissés à la nounou. En réécrivant les séquences familiales, Mendes révèle le contraste entre la folie médiatique extérieure et l’intimité fragile de la maison de Sunny Heights à Highgate. Pour l’interprétation de Maureen, la production a approché l’actrice britannique Aimee Lou Wood, capable de traverser l’arc allant de l’innocence des débuts à la lassitude des années L.A.
Sam Mendes à la croisée des musiques et du cinéma
Récompensé pour American Beauty puis acclamé avec 1917, Mendes n’est pas novice face aux défis historiques. Mais il confie que cette tétralogie est « le projet le plus délicat de [sa] carrière », tant l’empreinte émotionnelle des Beatles dépasse celle de n’importe quel autre sujet. Réunir quatre points de vue exige une architecture narrative complexe : événements communs filmés quatre fois sous des angles différents, raccords de mise en scène, ellipses calculées pour éviter la redondance. Mendes cite comme inspiration le théâtre élisabéthain, où plusieurs personnages commentent la même bataille, ainsi que les films mosaïques de Steven Soderbergh.
Quatre récits, une même chronologie : un puzzle temporel
Chacun des longs-métrages couvrira la période 1940-1970, mais les temps forts seront modulés selon la subjectivité du narrateur. Ainsi, l’épisode du Shea Stadium (1965) sera présenté comme un triomphe euphorique dans le film consacré à McCartney, tandis que la même séquence apparaîtra anxiogène dans la perspective d’Harrison, déjà en quête de spiritualité et saturé par la pression. Le long-métrage centré sur Ringo, intitulé provisoirement Starr Time, mettra l’accent sur les heures creuses : les soundchecks, les trajets en bus, les soirées poker à l’hôtel. Mendes et Ringo considèrent qu’on y trouve « l’angle mort de la légende », celui où la gloire se traduit en ennui ou en camaraderie bon enfant.
L’accès intégral au catalogue : un atout mais aussi un piège
Pour la première fois, un biopic disposera de la totalité des chansons originales des Beatles ainsi que des prises alternatives jalousement gardées dans les coffres d’Apple. La tentation serait grande d’aligner les tubes comme une playlist géante, mais Mendes veut éviter l’écueil karaoké. Il place chaque morceau au service d’une progression dramatique : « Help! » en montage parallèle sur l’épuisement de la tournée de 1965, « Helter Skelter » pour rendre palpable la surenchère d’adrénaline en 1968, et surtout « Octopus’s Garden », chanté par Ringo, monté en split-screen avec des images de vacances familiales à bord d’un yacht loué au large de la Sardaigne, où Maureen et les enfants tentent de grappiller un semblant de normalité.
Le défi logistique d’une sortie synchronisée en avril 2028
Produire quatre longs-métrages d’époque en trois ans relève du casse-tête. Quatre équipes de tournage fonctionneront en parallèle entre Liverpool, Londres, Hambourg, New York et les studios de Pinewood. Les scènes communes seront captées d’abord pour permettre aux acteurs de conserver les mêmes états physiques et émotionnels d’un film à l’autre. Mendes prévoit ensuite un montage circulaire : pendant que la première équipe passe en post-production, la seconde enchaîne avec la photographie additionnelle, afin de maintenir la cadence jusqu’à la livraison simultanée. Ringo, pragmatique, plaisante : « Je leur souhaite bonne chance, moi j’ai mis cinq ans à sortir un album de quinze titres ! ».
Surmonter les écueils traditionnels du biopic musical
Depuis Backbeat (1994) ou Nowhere Boy (2009), la critique reproche souvent aux films inspirés des Beatles de sacrifier la nuance à l’anecdote. Mendes veut briser le schéma ascension-chute-réconciliation ; il revendique un récit sans épiphanie unique, où la gloire est un continuum mouvant, parfois gris. Cette volonté de nuance explique l’importance des échanges avec Ringo : en restituant la banalité des jours sans concert, le film invite le spectateur à appréhender l’humanité derrière le phénomène.
Apple Corps : gardien légal mais partenaire ouvert
Longtemps réputée intransigeante, l’entité fondée en 1968 par les Beatles a progressivement assoupli sa position, notamment depuis la série documentaire Get Back de Peter Jackson. Pour les biopics, Apple exige une supervision mais laisse Mendes libre, convaincue que la fragmentation en quatre films garantit un traitement plus profond qu’un long métrage unique. Les avocats d’Apple ont toutefois inséré une clause de « révision éthique », permettant aux ayants droit de demander des coupes en cas de diffusion d’images jugées irrespectueuses. Le compromis trouvé : Mendes peut montrer les tensions, les engueulades, les excès, mais sans voyeurisme ni sensationnalisme superflu.
Les réactions de Paul McCartney et des familles Lennon-Harrison
Interrogé à Glastonbury 2025, Paul McCartney s’est déclaré « curieux et confiant » ; il a salué le choix de Paul Mescal, qu’il trouve « d’une intensité assez déconcertante ». Olivia Harrison, veuve de George, a évoqué « la belle ironie de voir l’acteur de Stranger Things produire la douceur intérieure de George ». Quant à Sean Lennon, il se félicite qu’un cinéaste britannique prenne les rênes, soulignant « l’importance de la perspective culturelle ». Ces soutiens publics rassurent la production, dont le budget, estimé à plus de 300 millions de dollars, repose aussi sur la confiance des investisseurs dans l’union sacrée autour du projet.
Barry Keoghan : incarner Ringo sans l’imiter
Déjà magnétique dans The Banshees of Inisherin, Barry Keoghan a passé plusieurs jours chez Ringo à Los Angeles. Le batteur lui a donné un kit Ludwig vintage, reproduction du modèle utilisé sur le plateau d’Ed Sullivan. Plutôt que de copier chaque geste, Keoghan veut saisir « l’état d’esprit d’un musicien qui, derrière les cymbales, observe et commente tout en silence ». Il travaille ainsi la démarche décontractée, la tête légèrement inclinée en signe de complicité, et surtout cette ligne de sourcil relevé qui, chez Ringo, transforme chaque sourire en clin d’œil au public. Mendes assure que la performance sera à mille lieues du « Saturday Night Live » caricatural : « Barry cherche le cœur, pas le masque ».
Quand le cinéma et la musique conjuguent la mémoire au présent
En exigeant des ajustements, Ringo Starr ne bride pas la créativité ; il rappelle que la fiction la plus forte naît d’une vérité respectée. Dans un monde où les biopics compressent souvent la vie des artistes en stéréotypes, la tétralogie de Sam Mendes pourrait inaugurer une nouvelle ère : celle d’œuvres concertées avec les protagonistes eux-mêmes, prêtes à assumer les failles sans sacrifier la précision chronologique. Si l’opération réussit, les spectateurs de 2028 découvriront quatre films qui dialoguent entre eux comme le faisaient jadis les voix de Lennon, McCartney, Harrison et Starr, tissant des harmonies inattendues à partir de regards singuliers. Pour le batteur, l’équation est simple : « Racontez-nous tels que nous étions, pas tels qu’on croit que nous devrions être ». Un vœu d’authenticité qui, comme son éternel « peace and love », résonne aujourd’hui plus fort que jamais.













