Pour Ringo Starr, le fill n’est pas un simple ornement mais l’art même du batteur, espace d’expression où chaque frappe sublime la chanson. De “Come Together” à “Rain”, il impose un style fait de respiration, d’écoute et de nuances, redéfinissant le rôle du batteur pop et transformant chaque fill en moment de grâce, moteur de groove et de mémoire collective.
Lorsqu’il déclare, en 2023, que “the fill is the art of a drummer”, Ringo Starr ne livre pas une pirouette de plus pour alimenter sa légende : il résume l’essence même de son jeu, façonné dans les clubs humides de Liverpool puis porté au firmament planétaire avec The Beatles. Pour beaucoup, un fill n’est rien d’autre qu’un ornement de quelques battements, une ponctuation censée préparer la transition vers un couplet, un refrain ou un pont. Mais pour Richard Starkey – de son nom complet –, ce court instant suspendu représente un espace d’expression totale, un terrain d’improvisation où l’instinct prévaut sur la théorie, où chaque mouvement révèle la vraie personnalité du batteur. Derrière cette sentence se cache toute une philosophie : l’art du groove n’est pas d’imposer une prouesse technique, mais d’introduire une respiration, de peindre en quelques frappes une émotion singulière, souvent éphémère, qui colore la chanson et marque la mémoire de l’auditeur.
Sommaire
Les racines d’un style : Liverpool, le Merseybeat et l’apprentissage sur le tas
Né en 1940 dans le quartier de Dingle, Ringo Starr grandit dans un environnement où la batterie attire spontanément les enfants en quête d’évasion sonore. Il découvre l’instrument vers treize ans, durant un long séjour à l’hôpital pour soigner une pleurésie ; un infirmier lui fabrique alors un tambour rudimentaire pour tromper l’ennui. À son retour, le jeune Richard admet ne plus rêver que de baguettes et de fûts. En autodidacte, il passe d’orchestre d’amateurs en groups skiffle, joue avec les Rory Storm and The Hurricanes et s’aguerrit dans les caves de Hambourg au même titre que les Beatles. Loin des cours de solfège, il forge un style empirique : position de gaucher sur un kit droitier, frappe naturellement orientée vers l’accentuation du deuxième et quatrième temps, charley souvent ouvert pour laisser respirer l’air, grosse caisse placée en retenue plutôt qu’en martèlement. Cette singularité sert de matrice aux fameux fills de Ringo, récurrents, simples en apparence, mais toujours parfaitement imbriqués dans la structure des chansons.
Définir le fill : une ponctuation, pas un solo
Dans la terminologie des batteurs, le fill désigne un court motif inséré entre deux motifs principaux ; il peut durer une demi-mesure ou deux mesures entières. À la différence du solo, conçu pour attirer l’attention et mettre en avant la virtuosité, le fill chez Ringo Starr se veut d’abord un élément narratif. Il ne cherche ni à éblouir ni à dominer le mixage ; il s’immisce comme une réplique brève, presque un clin d’œil, destiné à souligner un changement d’harmonie ou une accentuation de texte. Pour Ringo, l’impact se mesure moins en nombre de coups qu’en pertinence contextuelle. Il confie souvent qu’il “n’a jamais planifié un fill ”, préférant laisser la phrase jaillir “dans le moment”. Le résultat, au fil des enregistrements, impressionne par son efficacité : chaque intervention semble indispensable, jamais redondante, toujours lisible même pour l’oreille profane.
Exemples emblématiques : de “Come Together” à “Rain”
Au sein du répertoire Beatles, les occasions d’identifier la “patte” Starr ne manquent pas :
- “Come Together” : à la fin de chaque couplet, lorsqu’intervient la ligne “One thing I can tell you is you got to be free”, la caisse claire se prolonge par trois frappes tom-basse/tom-alto/tom-basse, ponctuées d’un retour charleston ; une signature qui imprime à la chanson un balancement poisseux, quasi hypnotique.
- “Rain” : souvent citée comme la performance rythmique la plus brillante de Ringo, la piste regorge de fills amples, roulés de toms descendant (rack – floor – grosse caisse) qui accompagnent le texte psychédélique sur la pluie et la perception. Chaque fill s’achève sur un léger retard de caisse claire, créant l’illusion d’un tempo qui fluctue alors qu’il reste immuable.
- “In My Life” : morceau feutré, presque folk, dans lequel Starr insère un unique fill en crescendo au pont, trois coups secs sur la caisse claire doublés d’un splash de cymbale ; trois coups seulement, mais assez pour souligner la montée émotionnelle avant le solo de piano.
- “A Day in the Life” : sur l’ultime montée orchestrale, Ringo frappe un fill montant (snare-tom-floor) synchronisé avec l’explosion symphonique, créant le pont entre la prise pop et la déflagration avant-gardiste.
Chacun de ces exemples montre le souci de nuance : la densité de notes varie, mais la relation au texte et à la dynamique reste prioritaire.
Une philosophie de l’instant : improvisation contrôlée et écoute collective
En interview, Ringo Starr insiste sur un point : il n’a jamais pré-écrit ses interventions. Là où certains batteurs notent leurs parties, il préfère l’abandon au moment présent, convaincu que l’oreille, plus que la tête, sait capter l’espace à remplir. Cette méthode s’accorde à la pratique du footwork : il joue “dans les trous” laissés par la guitare rythmique ou la voix, sans jamais les recouvrir. Les ingénieurs de l’époque signalent que Starr demandait rarement une take supplémentaire ; si l’énergie était là, il considérait le résultat satisfaisant, même si une micro-imprécision subsistait. Pour lui, le fill réussit lorsqu’il crée la surprise sans perturber le groove. Un paradoxe : improvisation, oui, mais au service d’une cohésion collective. Il répétait souvent : “Je suis un batteur de groupe, pas un batteur soliste”.
Comparaison avec les contemporains : Moon, Bonham, Baker
Durant la même période, d’autres figures mythiques explosent les codes : Keith Moon ponctue les Who de roulements quasi continus, John Bonham impose sa caisse claire cataclysmique avec Led Zeppelin, Ginger Baker ajoute une polyrhythmie africaine au Cream. Face à eux, Ringo Starr paraît plus sobre, presque timide. Ce contraste nourrit longtemps le procès de compétence dont il fait l’objet : on le décrit comme “techniquement limité”. Or, la vraie révolution Starr se situe ailleurs : là où ses pairs amplifient la pyrotechnie, il place la justesse musicale au cœur du jeu. Sa marque, intimement liée aux fills, réside dans la dramaturgie : savoir quand frapper, comment frapper, et surtout quand se taire. Cette approche lui vaudra, des décennies plus tard, la reconnaissance tardive de batteurs épurés comme Phil Rudd, Charlie Watts ou Jim Keltner.
Transmission à Zak : un anti-cours de batterie
Lorsqu’il compose pour la première fois derrière les fûts, le jeune Zak Starkey – futur batteur des Who et d’Oasis – attend évidemment la bénédiction paternelle. Ringo accepte de lui montrer quelques rudiments : tenue de baguettes, placement de la grosse caisse. Mais dès la seconde leçon, Zak déclare : « Je peux le faire. » Ringo se retire immédiatement. Son argument : la batterie ne s’apprend pas dans un manuel. “I’ve never been able to sit in a room on my own and play” rappelle‐t-il. Le fill naît du dialogue avec la basse, la guitare, la voix. Il est l’équivalent rythmique d’une punchline, impossible à répéter isolément. Ainsi, Ringo transmet à son fils non pas des figures codifiées, mais une attitude : écouter l’autre, saisir l’élan, répondre avec le cœur.
Le fill chez Ringo : une empreinte sonore identifiable
Certains batteurs se reconnaissent à leur son de caisse claire, d’autres à leur double pédale. Ringo Starr, lui, se distingue par un ensemble :
- Accents de charleston légèrement ouverts, délivrant un swish aérien.
- Frappes de caisse claire souvent sur le bord (rimshot), offrant un claquement boisé.
- Usage parcimonieux de la cymbale ride ; il préfère ponctuer aux crash pour dynamiser les refrains.
- Descente de toms en triades (high-mid-floor) plutôt qu’en roulement intégral, conférant un mouvement mélodique.
Combinés, ces éléments créent un fill à la fois mélodieux et punchy, immédiatement reconnaissable même hors contexte. L’empreinte Starr influence nombre de batteurs de la génération suivante : Dave Grohl cite les carrures simples de “Come Together” comme matrice de “All My Life” ; Stewart Copeland reprend l’idée de “laisser respirer le charleston” pour ses morceaux avec The Police.
Réhabilitation critique : Ringo, de sous-estimé à maître du groove
Pendant des années, la virtuosité affichée de Neil Peart ou de Mike Portnoy relègue Ringo au rang de batteur “fonctionnel”. Toutefois, à mesure que la musicologie popularisée s’intéresse à la dynamique de groupe, on redécouvre la subtilité des enregistrements Beatles. Les isolements de pistes démontrent la souplesse des fills, jamais identiques d’une prise à l’autre. Le monde académique reconnaît que l’inventivité de Ringo constitue un ciment rythmique sans lequel les expérimentations de Lennon‐McCartney, ou les harmonies de George Martin, n’auraient pu fleurir. En 2015, Rolling Stone le classe dans son “Top 10 des batteurs les plus influents”, citant les fills de “A Day in the Life” comme « leçon de dramaturgie ». La reconnaissance s’étend à la communauté jazz, où des artistes tels que Brian Blade soulignent le rapport organique de Starr à la respiration de la musique.
Au-delà de la batterie : l’improvisation comme mode de vie
Fidèle à son principe d’instantanéité, Ringo Starr applique la même logique à ses autres passions : peinture intuitive, chant spontané, participation cinématographique pleine de second degré. « Act naturally », comme le proclame la reprise de Buck Owens qu’il célèbre sur Help!, devient son credo. Il peint sans croquis, il chante sans partition, il joue la comédie sans se préoccuper d’Oscars. Cette attitude irrigue le dernier album du All Starr Band, où chaque musicien est invité à improviser une partie vocale ou instrumentale, toujours dans l’esprit du fill : bref, intense, imprévisible.
Le fill, essence d’une poésie en mouvement
Au bout du compte, la fameuse formule “the fill is the art of a drummer” dépasse la simple définition technique : elle rappelle qu’un grand batteur se reconnaît non à l’étalage de vélocité, mais à sa capacité d’inscrire une étincelle de vie dans un timing millimétré. Ringo Starr a fait de ses fills les respirations d’un répertoire entré au panthéon. Ils demeurent, aujourd’hui encore, des modèles d’équilibre : assez courts pour ne pas détourner l’attention, assez inventifs pour imprimer leur marque. En cela, l’héritage de Ringo ne se mesure pas aux rudiments ou aux partitions, mais à une philosophie : écouter, ressentir, intervenir juste à temps. Pour qui s’initie à la batterie, comprendre cette leçon revient à saisir l’essence même de la musique pop : un langage où chaque silence compte autant que chaque frappe, et où la sincérité du geste prime sur la démonstration. Ainsi, chaque fill de Ringo demeure un rappel vibrant que, bien souvent, ce sont les détails fugaces – ces “moments entre les temps” – qui métamorphosent une chanson en souvenir indélébile.













