De ses débuts dans les pubs londoniens à son éviction fracassante de The Who en 2025, Zak Starkey n’a cessé de se battre pour exister hors de l’ombre immense de son père, Ringo Starr. Parrainé dès l’enfance par l’exubérant Keith Moon, il forge son style en autodidacte, parcourant ensuite les scènes avec Spencer Davis, Oasis ou encore le All-Starr Band. Devenu pilier des Who pendant près de trente ans, il embrasse aussi la production reggae avec son label Trojan Jamaica, sacré aux Grammy Awards. Un avenir qu’il veut libre, entre autobiographie et expérimentations psychédéliques.
Au printemps 2025, les gazettes rock du monde entier se délectent d’un feuilleton inattendu : après près de trente ans passés derrière les fûts de The Who, Zak Starkey annonce — ou plutôt subit — son départ du groupe. Entre communiqués contradictoires, « retraite » improvisée puis réintégration éclair avant un licenciement définitif, l’affaire révèle à quel point le fils de Ringo Starr reste, six décennies après la Beatlemania, au cœur de toutes les projections liées à son patronyme. Pourtant, à 59 ans, le Londonien a bâti une carrière suffisamment riche pour qu’on cesse enfin de le réduire à « Zak, le fils de ». Et cette carrière raconte, en creux, toute la complexité d’un lien filiale rarissime dans l’histoire de la pop : être batteur quand son père a déjà inscrit son nom dans l’ADN du rock ‘n’ roll.
Sommaire
Une enfance sous les projecteurs et l’ombre de « Uncle Keith »
Né le 13 septembre 1965 à Hammersmith, Zak Richard Starkey grandit entre la somptueuse demeure Sunny Heights du Surrey et le domaine de Tittenhurst Park, derniers vestiges de la gloire post-Beatles. Son père, désormais lancé dans une carrière solo et de multiples tournées, est rarement à la maison ; c’est donc le fantasque Keith Moon, batteur de The Who et parrain auto-proclamé, qui lui offre sa première batterie à huit ans. Moon, plus oncle que mentor, alimente son imaginaire plutôt que sa technique : aucune leçon en règle, seulement l’idée qu’un tambour est un terrain de jeu illimité. « Mon vieux ne m’a donné qu’une seule leçon », racontera plus tard Zak ; le reste, il l’apprend en jouant par-dessus les disques qui tournent en boucle chez lui, des standards de Motown aux déflagrations des Who.
« Être le fils de Ringo est une corvée » : la rébellion adolescente
À l’adolescence, la posture d’héritier devient un fardeau. L’alcool, les tabloïds et les fantômes des années Beatles minent le foyer. Zak, plutôt réservé, voit son nom accolé à celui de son père dans chaque brève de la presse musicale. «. Pire : il ne considère pas son géniteur comme un batteur d’exception — « c’est un excellent chronométreur, mais pas un grand batteur », confie-t-il. Dans cette colère, on lit surtout l’envie farouche de tracer son propre chemin artistique.
Premiers groupes, premières tournées : un apprentissage à la dure
Très jeune, Zak Starkey écume les pubs londoniens avec The Next, groupe garage où il martèle des reprises des Small Faces et de The Who sans se douter qu’il remplacera un jour Moon sur les plus grandes scènes. À 16 ans, il rejoint la Spencer Davis Group puis John Entwistle pour quelques dates. En 1985, il enregistre sur l’album caritatif « Sun City » et foule pour la première fois une scène mondiale au côté de son père dans la toute première tournée des All-Starr Band. Ses frappes sèches, héritées autant de Moon que de Kenney Jones, surprennent les observateurs : Zak joue fort, mais surtout, il joue juste.
La consécration avec The Who : l’enfant prodige devient pilier
Lorsqu’en 1996 Pete Townshend cherche un batteur capable de recréer la fureur de « Quadrophenia » sur scène, son choix se porte naturellement sur Zak. Grâce à sa connaissance intime de l’œuvre (il a grandi au son de « Tommy »), il évite le piège du pastiche : il honore l’esprit chaotique de Moon sans le caricaturer. La critique salue « le meilleur batteur des Who depuis 1978 ». Dès lors, Starkey devient indissociable des tournées colossales du groupe, des stades américains de 2001 jusqu’au Super Bowl XLIV en 2010, et de la légendaire tête d’affiche à Glastonbury. Sa frappe véloce comme sa faculté à improviser redonnent à Townshend un coéquipier à la hauteur de ses ambitions.
Parenthèse britpop : la grande aventure Oasis
Au milieu des années 2000, la « guerre des frères » entre Noel et Liam Gallagher atteint son apogée. Oasis a besoin d’un batteur de scène ; Zak accepte l’invitation, séduit par la puissance mélodique du groupe. Il enregistre sur « Don’t Believe the Truth » et assure une tournée mondiale marathon de 2005 à 2007, passant sans transition des hymnes mod des Who aux refrains britpop de Manchester. « C’était énorme », résume-t-il, admiratif de « l’intelligence musicale » des Gallagher. Cette expérience assoie définitivement sa réputation de caméléon rythmique.
Entrepreneur du son : la fondation de Trojan Jamaica
Délaissant un temps les scènes rock, Zak s’installe à Ocho Rios et construit un studio ouvert aux légendes du reggae et du blues. En 2016, il lance le label Trojan Jamaica avec sa compagne, la chanteuse Sshh Liguz. Objectif : célébrer les racines jamaïcaines tout en décloisonnant les genres. Le premier projet, « Red Gold Green & Blue », revisite les standards du blues avec Sly & Robbie, Tony Chin et Cyril Neville. En 2020, l’album « Got to Be Tough » de Toots and the Maytals, co-produit par Starkey, décroche le Grammy du meilleur album reggae, consacrant son flair de producteur et d’arrangeur.
2025 : divorce amer avec The Who et soutien paternel
Le 30 mars 2025, lors d’un concert caritatif au Royal Albert Hall, Roger Daltrey coupe net « Love Reign O’er Me » pour se plaindre du volume de la batterie. Dix jours plus tard, la presse annonce le licenciement de Zak. S’ensuivent démentis et rétractations, jusqu’à une « mise à la retraite » officielle en mai. Zak révèle alors sur Instagram avoir été sommé de prétendre qu’il avait démissionné. Dans un rare élan public, Ringo Starr prend la défense de son fils : « Je suis triste, mais si fier », déclare-t-il, dénonçant « les petites manœuvres » entachant l’héritage du groupe. Le conflit se dégonfle aussi vite qu’il a enflé ; Zak affirme ne nourrir « aucune rancune ».
Le regard de Ringo Starr : d’un unique cours de batterie à l’admiration
Longtemps, le Beatle a tenu son fils à distance de la profession : « Je le voyais avocat ou médecin », plaisant-il. Un seul cours aura suffi avant qu’il ne lui recommande d’« écouter des disques ». Paradoxalement, cette froideur pédagogique nourrira la détermination de Zak. Dans ses mémoires à paraître, Ringo confie qu’il n’avait « jamais imaginé qu’il deviendrait aussi bon ». Aujourd’hui, Zak renvoie le compliment : « Je suis fier d’être le fils du plus grand batteur vivant ». Entre eux subsiste un dialogue de baguettes : lorsqu’ils rejouent « With a Little Help From My Friends » sur la scène de Radio City Music Hall pour les 70 ans de Ringo en 2010, les rôles s’inversent — le père observe, admiratif, la puissance et la précision de son fils.
Réconciliation et maturité : des paroles qui pèsent moins lourd
Rebel adolescent, Zak regrette aujourd’hui ses sorties virulentes : « Je me suis rebellé, j’ai dit des choses stupides », confiait-il en 2007 au magazine Modern Drummer. Loin des rancœurs, le duo père-fils multiplie désormais les projets communs : apparitions chez les All-Starr Band, participation à des albums caritatifs et, plus récemment, une version explosive de « Children of the Revolution » enregistrée avec Guns N’ Roses et Elton John, publiée pour soutenir la recherche contre le cancer chez les adolescents.
L’après-Who : autobiographie, Mantra of the Cosmos et héritage reggae
Libéré de l’agenda mastodontesque des Who, Starkey se consacre à « Mantra of the Cosmos », super-groupe psychédélique réunissant Andy Bell (Ride), Shaun Ryder (Happy Mondays) et ses propres grooves hérités de Kingston. En parallèle, il prépare son autobiographie : un récit où il promet de « rétablir quelques vérités », notamment sur l’épisode Royal Albert Hall. Côté label, Trojan Jamaica planche sur un coffret anthologique du reggae royal, tandis qu’un album posthume d’U-Roy, mixé par Zak, s’apprête à voir le jour. Le batteur-producteur évoque également une résidence studio à Montreux pour enregistrer des inédits avec Jeff Beck — sessions entamées avant le décès du guitariste et qu’il souhaite mener à terme.
Conclusion : De l’ombre à la lumière, la pulsation d’une identité retrouvée
Derrière l’anecdote facile du « fils de », Zak Starkey impose, presque malgré lui, un parcours exemplaire : technicien redoutable, coloriste aventureux, producteur visionnaire et passeur de cultures. Sa trajectoire éclaire aussi la figure de Ringo Starr, souvent cantonnée à un rôle de « timekeeper » dans l’histoire des Beatles ; elle rappelle qu’un batteur n’est pas seulement un métronome, mais le moteur émotionnel d’un ensemble. À l’heure où Zak signe le prochain chapitre d’une existence rythmée par la quête d’indépendance, une certitude s’impose : la légende familiale ne suffit plus à le définir. Il est, tout simplement, Zak Starkey — batteur, producteur, explorateur sonore et, accessoirement, héritier assumé d’une histoire qu’il aura su, enfin, réinventer.














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