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Lennon rugit, McCartney admire : les secrets de « Come Together »

« Come Together », ouverture sombre de l’album Abbey Road, incarne le génie collectif des Beatles. Lennon y rugit une dernière fois, McCartney l’admire et le soutient, malgré les tensions.

« Come Together », ouverture sombre de l’album Abbey Road, incarne le génie collectif des Beatles. Lennon y rugit une dernière fois, McCartney l’admire et le soutient, malgré les tensions.


Le chant du cygne des Beatles s’ouvre sur un grondement

Lorsque les premières notes de « Come Together » résonnent sur la face A d’Abbey Road, quelque chose bascule dans l’univers des Beatles. Il ne s’agit plus d’une simple chanson d’ouverture. C’est un manifeste. Une déclaration ténébreuse, magnétique, où le groove lent et obsédant d’une basse semble traîner avec elle les derniers éclats d’un groupe qui s’apprête à se taire. John Lennon, à la manœuvre, livre ici une pièce maîtresse de son répertoire. Mais ce que l’histoire a longtemps laissé en arrière-plan, c’est l’admiration sincère que Paul McCartney voue à cette chanson. Une admiration étonnamment généreuse à l’heure où la cohésion du groupe s’effiloche dans les tensions.

En 1969, l’équilibre créatif des Beatles n’est plus qu’un mirage. Et pourtant, dans ce climat de dissensions, McCartney désigne « Come Together » comme sa chanson favorite de l’album. C’est ce qu’il confie peu après la sortie du disque dans une interview accordée à la BBC, relayée bien plus tard par Far Out Magazine. Il ne s’agit pas seulement d’un compliment poli : c’est une reconnaissance artistique puissante à l’endroit d’un camarade avec lequel il partage tout, y compris l’exaspération.

Une chanson née d’un slogan politique… et d’un riff de Chuck Berry

L’origine de « Come Together » tient autant du hasard que de la provocation. À l’été 1969, alors que John Lennon séjourne à Montréal avec Yoko Ono pour leur fameux « bed-in » pacifiste, il croise le chemin de Timothy Leary. Ce psychologue californien, devenu gourou psychédélique, veut se présenter contre Ronald Reagan au poste de gouverneur de Californie. Il cherche un hymne électoral. Lennon propose un embryon de chanson, autour du slogan de Leary : « Come together, join the party ».

Mais la campagne de Leary est vite stoppée net par une condamnation pour possession de cannabis. Lennon, de son côté, conserve la matière brute. De ce brouillon politique, il va tirer un morceau d’une densité presque incantatoire. Inspiré par « You Can’t Catch Me » de Chuck Berry – dont il reprend la fameuse formule « Here come old flat-top » – il tisse une trame sonore lente et moite, qui évoque le blues autant que le funk, sur laquelle s’enroulent des paroles volontairement absurdes et codées.

« Come Together est moi – écrivant de manière obscure à partir d’un vieux truc de Chuck Berry. […] J’aurais pu changer les paroles, mais la chanson vit d’elle-même. »
– John Lennon, All We Are Saying

Le clin d’œil à Berry ne passe toutefois pas inaperçu. La maison d’édition de l’auteur, Morris Levy, engage une action en justice. Lennon admetra lui-même l’influence. Un accord amiable est trouvé : il s’engage à enregistrer d’autres titres du catalogue de Levy. Ainsi naîtra l’album Rock ’N’ Roll, publié en 1975, et dans lequel Lennon livre ses versions de « You Can’t Catch Me » et « Sweet Little Sixteen ».

McCartney, artisan de l’ombre du groove

Si la chanson porte indiscutablement la marque de Lennon, son aboutissement esthétique doit beaucoup à Paul McCartney. Dans Many Years From Now, biographie écrite par Barry Miles, le bassiste raconte comment il a orienté Lennon vers un tempo plus lent et plus menaçant, s’éloignant ainsi du style trop reconnaissable de Chuck Berry. Il emploie un mot simple mais évocateur : swampy. Moite. Poisseux. C’est dans cette ambiance que naît l’un des motifs de basse les plus célèbres de la musique populaire.

« J’ai proposé à John de ralentir la chanson et de lui donner un feeling ‘swampy’. […] Ce riff de basse est devenu un classique, très utilisé dans le rap d’aujourd’hui. »
– Paul McCartney, Many Years From Now

McCartney pose une ligne de basse répétitive, hypnotique, presque paresseuse, qui donne à « Come Together » sa couleur noire et vénéneuse. Plus qu’un accompagnement, elle devient le pilier du morceau, sa colonne vertébrale. Ce motif a connu une seconde vie, bien au-delà du rock : il est devenu un standard, fréquemment samplé dans le hip-hop, preuve de sa modernité et de son pouvoir évocateur.

Un chant solo, mais un regret silencieux

Dans les premiers temps des Beatles, Lennon et McCartney se répondaient en harmonie, tissant des entrelacs vocaux devenus emblématiques. Mais sur « Come Together », Lennon chante seul. Paul est bien là, en soutien, mais il ne l’accompagne pas comme avant. Dans une interview accordée à l’Evening Standard en 1970, McCartney confesse un regret : celui de ne pas avoir osé proposer à Lennon de chanter en duo sur le refrain.

« J’aurais aimé chanter avec John sur ‘Come Together’, et je crois qu’il aurait aimé aussi, mais j’étais trop embarrassé pour lui proposer. »
– Paul McCartney, Evening Standard, 1970

Le climat est tendu, et l’intimité vocale des débuts n’est plus qu’un souvenir. Ce silence, cette hésitation, illustrent la distance qui s’est installée entre les deux hommes. Ce n’est pas une querelle ouverte, mais une prudence mutuelle. Le feu sacré n’est pas éteint, mais il ne brûle plus avec la même intensité.

Une session complexe, une alchimie encore intacte

L’enregistrement débute le 21 juillet 1969. Plusieurs prises sont réalisées. Lennon chante sans sa guitare, ajoutant des claquements de mains. Une série d’overdubs suivent dans les jours suivants : guitare, piano électrique, maracas, voix doublées. C’est la prise six, légèrement retravaillée, qui sera retenue pour l’album.

Les sources divergent sur l’identité du pianiste électrique. Geoff Emerick évoque Lennon, mais le livret du coffret 50e anniversaire d’Abbey Road crédite McCartney. Le flou artistique illustre une réalité : même à l’époque des tensions, les Beatles se nourrissaient encore d’un langage commun, souvent non-verbal, où les gestes remplaçaient les mots.

Le paradoxe d’un chef-d’œuvre commun dans un groupe en ruine

Sorti avec « Something » en face double A, « Come Together » se classe numéro un aux États-Unis. Au Royaume-Uni, la chanson n’atteint que la quatrième place, sans doute freinée par une censure de la BBC, gênée par une référence à Coca-Cola. Ce succès démontre la vitalité créative du groupe, même dans ses derniers instants. Car au-delà des classements, c’est la densité artistique du titre qui impressionne.

Lennon, McCartney, Harrison et Starr fonctionnent encore comme un organisme complexe, capable de produire une œuvre riche, sombre, et résolument moderne. « Come Together » incarne cette dernière flambée de génie collectif, cette capacité à transformer les tensions en or sonore.

Un morceau politique en creux

Écrit à l’origine comme un slogan électoral, le texte de « Come Together » devient un poème dadaïste, une suite d’images absurdes, parfois ironiques. Lennon se moque des figures de la contre-culture, évoque des allusions cryptées, insère des private jokes. Leary, d’abord flatté, finit par se sentir floué. Lennon, fidèle à son humour, lui répond avec mordant.

« Tu m’as commandé un costume et tu n’es jamais revenu le chercher. Alors je l’ai vendu à quelqu’un d’autre. »
– John Lennon, à Timothy Leary

Ce morceau est l’un des derniers de Lennon au sein des Beatles à porter une dimension politique, même indirecte. Mais il est aussi profondément personnel, révélant son goût pour la provocation, le mystère, et la subversion douce.

Le testament déguisé d’un leader sur le départ

À l’écoute de « Come Together », on comprend que John Lennon est déjà en partance. Il ne reviendra pas vraiment. Ce morceau est son dernier cri dans le contexte du groupe. Et même si McCartney ne chante pas avec lui, il est là, à ses côtés, pour façonner ce rugissement.

Leur relation est altérée, mais leur alchimie reste palpable. Cette chanson, qui aurait pu être une simple curiosité, devient un chef-d’œuvre grâce à cette dynamique fragile, ce reste de magie entre deux géants.

Et c’est peut-être cela, au fond, que Paul McCartney célèbre en désignant « Come Together » comme sa préférée d’Abbey Road. Non seulement le talent de Lennon, mais ce miracle fragile : celui de deux génies qui, malgré les blessures, ont su, une dernière fois, créer de la beauté ensemble.

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