On raconte souvent la psychédélie des Beatles comme un coup de tonnerre : Revolver, Sgt. Pepper, Soudain tout le monde en couleurs. Sauf que chez John Lennon, l’étrange n’a jamais été une époque, mais une méthode. En 1964, au cœur de la Beatlemania la plus sage, il publie In His Own Write — devenu en France En flagrant délire — un mince recueil de textes et de dessins où les mots se cabrent, l’orthographe déraille et l’humour oscille entre comptine et cauchemar miniature. Pas un gadget de star : un laboratoire, déjà, où la logique est suspendue et où la langue devient une matière sonore. En relisant ces pages, on voit se dessiner la continuité cachée qui mène de Liverpool (“Liddypool”) au grand collage de I Am the Walrus : même goût du sabotage, même refus du sens unique, même manière de se cacher à découvert derrière l’absurde. Et surtout la preuve qu’avant les bandes inversées et les studios futuristes, Lennon expérimentait déjà avec un simple stylo. Pourquoi ce livre compte encore, et ce qu’il raconte du Lennon public et du Lennon secret : c’est cette fissure dans le “cute” que l’article explore.
Dans l’imaginaire collectif, la mue psychédélique des Beatles ressemble souvent à un basculement brutal. Comme si le groupe qui faisait se pâmer l’Amérique en costume-cravate avait, du jour au lendemain, décidé de mettre des moustaches à ses harmonies, des rubans de bande magnétique dans ses cheveux et des visions sous acide dans ses couplets. Revolver, puis Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, auraient alors surgi comme des OVNI, tombés d’un ciel soudainement multicolore au-dessus d’une pop encore en noir et blanc.
Sauf que cette histoire-là est trop propre. Trop linéaire. Elle oublie un détail essentiel : chez John Lennon, l’étrange n’a jamais été un virage ; c’était une température. Une façon de regarder le monde de biais, de se protéger en ricanant, de transformer la réalité en cartoon grinçant avant que la réalité ne le transforme, lui. Bien avant les violons hallucinés de “Strawberry Fields Forever”, bien avant le collage surréaliste de “I Am the Walrus”, Lennon avait déjà ouvert un laboratoire où les règles de la logique étaient suspendues, où la langue devenait pâte à modeler, où le sens n’était plus une obligation mais une option.
Ce laboratoire a un nom : In His Own Write, publié en 1964. En France, il porte un titre qui dit tout de l’affaire, et même un peu plus : En flagrant délire. Un livre mince, bourré de textes courts, de dessins au trait, de gags, de cauchemars miniatures et de comptines perverses. Un objet qui ressemble à un jouet et qui, pourtant, contient déjà un ADN. Celui de la future explosion.
Sommaire
1964 : un Beatle chez les éditeurs, ou l’irruption de l’absurde dans la Beatlemania
Il faut se souvenir du décor. 1964, c’est l’année où la Beatlemania s’emballe jusqu’à devenir un phénomène quasi météorologique : une tempête qui balaie les continents, un bruit blanc d’hystérie, une marée de cris. Les Beatles sont partout, et surtout ils sont “lisibles” : quatre garçons charmants, des refrains qui collent aux lèvres, une promesse de bonheur immédiat. Tout, dans leur image publique, doit rester accessible, lumineux, vendable.
Et au milieu de cette mécanique pop parfaitement huilée, Lennon sort un livre qui n’obéit à rien. Qui n’explique rien. Qui ne raconte pas “la vraie histoire du groupe” ni “les secrets de John”. Rien d’utile, rien de rassurant. Des mots déformés, des histoires qui tournent court, des poèmes qui ressemblent à des blagues privées, des dessins qui oscillent entre l’innocence de carnet d’écolier et la cruauté de caricature. Un geste presque anti-commercial dans un moment où, précisément, tout peut devenir un produit.
L’anecdote éditoriale, elle, a quelque chose de très “Angleterre sixties” : le choc entre deux mondes qui s’observent avec méfiance. D’un côté, un jeune homme de Liverpool devenu superstar à la vitesse d’un riff. De l’autre, un éditeur londonien, héritier d’une tradition littéraire sérieuse, habitué aux auteurs “respectables”, aux salons, aux critiques. La rencontre se fait par la bande, par un passeur : le journaliste Michael Braun, qui suit les Beatles et découvre que Lennon écrit depuis toujours, qu’il griffonne des textes absurdes sur des bouts de papier comme d’autres grattent des accords sur une guitare désaccordée. Braun montre ces “doodles” et ces fragments à Tom Maschler, chez Jonathan Cape. Maschler comprend immédiatement qu’il ne s’agit pas seulement d’un gadget de star, mais d’une voix.
C’est là que le livre devient important, historiquement : In His Own Write n’est pas un caprice de célébrité. C’est un premier projet solo, certes, mais surtout un révélateur. Il montre que Lennon, même enfermé dans la pop la plus consensuelle, a toujours eu un second cerveau en activité. Un cerveau qui ne cherche pas l’approbation mais la dissonance.
Et il y a quelque chose de délicieux dans le fait que ce petit livre, si farouchement étrange, ait été publié au cœur même du moment le plus “mainstream” des Beatles. Comme si l’absurde avait profité de la foule pour se faufiler dans la cathédrale.
En flagrant délire : le “nonsense” britannique comme héritage, et comme arme
Pour comprendre In His Own Write, il faut le replacer dans une tradition très britannique : celle du nonsense, cet art de fabriquer de l’absurde avec un sérieux d’horloger. Lewis Carroll, Edward Lear, les comptines qui font mine d’être pour enfants alors qu’elles contiennent des abîmes, les jeux de mots qui sonnent comme des sorts jetés à la grammaire. Lennon a grandi avec ça, mais il y ajoute sa propre sauce : le Liverpool de l’après-guerre, l’ironie de classe, la violence ordinaire, la moquerie comme réflexe de survie.
L’absurde chez Lennon n’est pas seulement une fantaisie. C’est aussi une défense. Un masque. Une façon d’être imprenable. Quand on ne veut pas se livrer, on brouille. On transforme la phrase en labyrinthe, on remplace la confession par la pirouette. Lennon a passé une bonne partie de sa vie à alterner entre ces deux pôles : l’émotion à nu, et l’humour comme blindage. In His Own Write penche clairement du côté du blindage, mais un blindage fissuré, traversé de fulgurances, parfois d’une noirceur inattendue.
Ce qui frappe, c’est la manière dont il traite la langue comme un matériau sonore. Les mots sont choisis pour leur percussion, leur glissement, leur capacité à se cogner les uns aux autres. L’orthographe devient un instrument. La faute devient un effet. Le non-sens devient une musique. On lit ces textes comme on écoutera plus tard certaines chansons : non pas pour “comprendre”, mais pour se laisser traverser.
Et là, déjà, se dessine une idée essentielle : Lennon n’a pas attendu le LSD, les studios de pointe ou les conseils de George Martin pour expérimenter. Il expérimentait depuis toujours, avec ce qu’il avait sous la main : un stylo, du papier, et une envie de saboter le réel.
La pop comme cage dorée : Lennon “bridé” ? Plutôt Lennon en double fond
On entend parfois que les premiers Beatles, ceux de “Love Me Do” ou “I Want to Hold Your Hand”, ne laissaient aucune place à l’étrangeté. C’est vrai et faux à la fois. Vrai parce que l’économie de la pop du début des années 60 impose un cadre : des chansons courtes, des thèmes immédiatement identifiables, une efficacité mélodique. Faux parce que Lennon, même dans ce cadre, glisse déjà des détails qui déraillent : une mélancolie sous le sourire, un sarcasme dans l’œil, une tension dans la voix.
La question n’est donc pas de savoir si Lennon était “bridé”. La question est plutôt : où mettait-il ce qui débordait ? In His Own Write est une réponse. C’est le tiroir secret. La pièce cachée derrière la scène. Le lieu où il peut se lâcher sans que la machine Beatles ne le recadre.
Ce qui est fascinant, c’est que cette “double vie” créative annonce exactement ce que les Beatles deviendront : un groupe capable de livrer des chansons immédiatement accrocheuses tout en menant, en parallèle, une recherche formelle de plus en plus radicale. La bascule de 1966, avec Revolver, ne tombe pas du ciel : elle ressemble plutôt au moment où le tiroir secret est ouvert en grand, où le laboratoire devient l’usine principale.
Regardez la trajectoire : au début, les Beatles perfectionnent la pop comme on perfectionne un coup de poing. Puis arrivent des chansons où l’axe se déplace : le “je” devient plus ambigu, le rêve s’invite, l’ironie se fait plus mordante. Et soudain, Lennon n’a plus seulement envie d’écrire “je t’aime”. Il veut écrire “je suis perdu”, “je suis multiple”, “je suis un personnage”, “je suis un bruit”.
In His Own Write, publié en plein milieu de la période “insouciante”, prouve que ce désir-là existait déjà. Qu’il n’était pas une contamination tardive par la contre-culture. Qu’il venait de lui.
Quand l’orthographe devient guitare : la musique des mots comme préfiguration du studio
Il y a une parenté profonde entre la manière dont Lennon tord la langue dans In His Own Write et la manière dont les Beatles tordront le son quelques années plus tard. Dans les deux cas, il s’agit de prendre un outil familier et de le pousser jusqu’à ce qu’il se comporte mal.
Dans le livre, Lennon écrit comme il parle, comme il entend, comme il imagine. Il triture les homophones, invente des mots, déplace les syllabes, fait bégayer les phrases. Le résultat n’est pas seulement “drôle” : il est rythmique. La lecture devient presque une écoute. On entend la voix, l’accent, le gag prononcé à toute vitesse, le plaisir physique du mot qui dérape.
Ce plaisir du dérapage, on le retrouvera dans les chansons où Lennon privilégie la texture à la narration. Là où le sens est secondaire, voire suspect. Là où l’atmosphère est tout. Quand, plus tard, il empilera des images qui ne s’emboîtent pas vraiment mais qui, ensemble, créent un monde, il fera exactement ce qu’il fait déjà dans le livre : il bâtira une logique interne qui ne doit rien à la logique “réaliste”.
C’est pour ça que l’on peut lire In His Own Write comme une répétition générale. Avant de manipuler des bandes, il manipule des lettres. Avant de renverser le son, il renverse le langage. Avant de faire de la pop une expérience, il fait de l’écriture une sorte de pop parallèle : courte, percutante, immédiate, mais secrètement corrosive.
Et c’est là que le livre est précieux pour l’historien : il montre Lennon non pas comme un “chanteur qui écrit”, mais comme un artiste complet qui pense déjà en termes de formes, de collisions, de montage.
De “Liddypool” à “I Am the Walrus” : la continuité cachée, ou l’absurde comme ligne mélodique
On a souvent besoin de relier les points. De construire une grande histoire où chaque étape mène à la suivante. La réalité est plus chaotique, mais ici, la continuité est réelle. Elle n’est pas mécanique, mais elle est sensible.
Dans In His Own Write, Lennon fabrique un monde où Liverpool devient “Liddypool”, où les histoires s’arrêtent avant d’avoir commencé, où les personnages semblent sortir d’un rêve comique. Plus tard, dans “I Am the Walrus”, il fera la même chose à une autre échelle : une chanson comme collage, comme carnaval d’images, comme sabotage volontaire de l’interprétation.
Ce n’est pas un hasard si le Walrus, figure directement reliée à Lewis Carroll, devient l’un des emblèmes de Lennon. Carroll est l’un de ces auteurs qui donnent aux enfants le droit de ne pas comprendre. Ou plutôt : qui leur donne le droit de comprendre autrement. Lennon, toute sa vie, aura cette obsession : reprendre le contrôle de la lecture qu’on fait de lui. Quand on commence à disséquer ses chansons comme des objets sacrés, il répond par l’absurde. Il met un masque. Il se déguise en animal. Il brouille les pistes.
Le lien entre le livre et la musique, ce n’est donc pas seulement une question de “style surréaliste”. C’est une question de posture. Lennon refuse d’être transparent. Il refuse d’être domestiqué. Il refuse qu’on puisse dire : “Voilà ce que ça veut dire, point final.” Il préfère la zone grise, l’énigme, le rire.
Et pourtant, paradoxe : c’est précisément ce refus du sens unique qui rend son œuvre si émotionnelle. Parce que l’émotion, chez Lennon, ne passe pas seulement par la confession. Elle passe aussi par l’atmosphère, par la sensation, par la peur, par la dérision. In His Own Write contient déjà cette oscillation : on rit, puis on se demande pourquoi on rit. On sourit, puis une ombre passe. La blague devient malaise. L’enfantillage devient inquiétant.
C’est exactement ce que feront les meilleurs morceaux psychédéliques des Beatles : ils seront à la fois lumineux et perturbants, sucrés et acides, accessibles et profondément étranges.
Les critiques littéraires face au Beatle : malentendus, snobisme, et reconnaissance inattendue
Ce qui rend l’histoire encore plus savoureuse, c’est l’accueil réservé au livre. On pourrait croire que la critique littéraire aurait levé les yeux au ciel : “Encore un chanteur qui se croit écrivain.” Or In His Own Write est, à sa manière, un petit scandale positif : il est pris au sérieux. Il est commenté. Il est comparé à des auteurs “nobles”. Certains vont jusqu’à y voir une forme d’avant-garde populaire.
Évidemment, il y a des malentendus. Une partie de la presse se sent obligée de justifier son intérêt : si c’est Lennon, alors il faut le raccrocher à Joyce, à la tradition moderniste, au grand arbre généalogique des lettres. Lennon, lui, semble amusé, parfois perplexe. Il joue le jeu, mais on sent qu’il n’a pas envie d’être enfermé dans un statut d’écrivain officiel. Il préfère rester le gamin qui gribouille dans le fond de la classe, celui qui fait rire ses potes et qui se moque des adultes.
Le décalage est presque une scène de cinéma : on imagine Lennon invité dans des événements mondains, entouré de gens très polis, très cultivés, très conscients d’être “importants”, et lui qui arrive avec son humour scouse, son cynisme, sa timidité agressive. La littérature, pour lui, n’est pas un piédestal. C’est un terrain de jeu. Et parfois un ring.
Il faut aussi rappeler que le livre n’est pas seulement une curiosité : c’est un succès public massif. Il se vend vite, très vite. Il circule comme un objet de Beatlemania, certes, mais aussi comme un petit livre qu’on se prête en se disant : “Lis ça, c’est complètement barré.” Et ce bouche-à-oreille-là, c’est déjà une forme de culture pop psychédélique avant la lettre : l’idée qu’un objet grand public peut être étrange, déstabilisant, pas immédiatement “utile”.
En France, la traduction En flagrant délire ajoute une couche supplémentaire : traduire Lennon est un cauchemar délicieux. Son humour repose sur des sons, des homophonies, des fautes volontaires, des glissements impossibles à rendre littéralement. Traduire Lennon, c’est donc réinventer Lennon. Ce n’est pas un simple passage d’une langue à l’autre, c’est une recréation. Et le titre français, superbe, dit bien cette logique : on n’est pas “dans son propre écrit”, on est pris sur le fait, surpris en pleine transe comique.
Le Lennon public et le Lennon secret : cruauté, tendresse, et l’enfance comme champ de bataille
Parler de In His Own Write, c’est aussi accepter une vérité moins confortable : l’humour de Lennon peut être cruel. Il peut viser des figures fragiles, jouer avec des images de handicap, de mort, de violence. On est loin, parfois, de la fantaisie inoffensive. Ce n’est pas un défaut du livre ; c’est une information sur l’auteur. Lennon n’est pas un saint pop. Il est un produit de son époque, de son milieu, de ses défenses psychologiques. Son rire est parfois un rire d’agression.
Mais là encore, c’est ce qui rend le livre intéressant : il montre Lennon sans la retouche “Beatles”. Sans le filtre. Il laisse apparaître ce mélange typiquement lennonien : une sensibilité énorme et, pour la protéger, une brutalité de clown. Comme si l’enfant blessé avait appris à frapper avant d’être frappé. Comme si la blague était un moyen d’éviter la plainte.
Cette ambivalence, on la retrouvera partout dans sa musique. Dans les chansons les plus tendres, il y aura souvent un coin de sarcasme. Dans les chansons les plus dures, une recherche de vérité qui perce. In His Own Write est donc plus qu’un recueil de non-sens : c’est un autoportrait indirect. Une manière de dire “je” sans jamais écrire “je”.
Et c’est peut-être pour ça que le livre a tant fasciné les lecteurs : parce qu’il donne accès à Lennon autrement. Pas par la confession, mais par la mécanique de son esprit. On voit comment il pense, comment il associe, comment il détruit et reconstruit. On lit un cerveau en action.
1966-1968 : quand le laboratoire littéraire devient une esthétique musicale totale
Quand arrive Revolver, puis l’année 1967 et l’explosion psychédélique, Lennon n’invente pas un nouveau monde à partir de rien. Il change d’échelle. Il passe de la page au studio, du carnet au magnétophone, du gag écrit au collage sonore.
Le studio devient alors une extension de la logique de In His Own Write. On découpe, on colle, on inverse, on accélère, on ralentit, on superpose. Comme Lennon superposait déjà des niveaux de langue, des erreurs volontaires, des images qui ne “devraient” pas cohabiter. La pop, au lieu d’être une chanson d’amour bien rangée, devient une expérience sensorielle.
“I Am the Walrus” est évidemment l’exemple le plus spectaculaire : un texte qui semble refuser l’interprétation, qui empile des figures grotesques et des visions absurdes, qui se conclut dans un chaos organisé. Mais ce n’est pas le seul. On pourrait aussi penser à ces moments où Lennon écrit comme on rêve : des scènes, des flashes, des objets disproportionnés, des sensations. Même quand il redeviendra plus “direct”, il gardera cette capacité à décaler le réel d’un millimètre, juste assez pour que tout devienne étrange.
Ce qui est frappant, c’est que In His Own Write montre Lennon avant la mythologie. Avant que la psychédélie ne devienne un costume. Avant que les Beatles ne soient des symboles culturels que l’on commente comme des œuvres d’art au musée. Là, il est encore dans l’instant, dans l’impulsion, dans la blague griffonnée. Et pourtant, l’ombre du futur est déjà là. Les mêmes réflexes, la même joie de sabotage, la même méfiance envers le sens imposé.
Pourquoi ce livre compte encore : une clé de lecture, pas un objet de collection
On pourrait réduire In His Own Write à un artefact pour collectionneurs. Un objet “mignon” dans l’histoire Beatles, une curiosité à ressortir lors des anniversaires. Ce serait une erreur.
Le livre compte parce qu’il déplace la chronologie. Il oblige à voir Lennon non pas comme un auteur devenu expérimental sous l’influence de la contre-culture, mais comme un expérimentateur de naissance qui a, pendant un temps, canalisé son énergie dans la pop la plus efficace du monde. Il compte parce qu’il rappelle que la psychédélie des Beatles n’est pas seulement une affaire de drogues, de mode ou de technologies studio. C’est une affaire d’imaginaire. Et cet imaginaire, Lennon le travaillait déjà à la main, dans ses carnets, avec des fautes volontairement scandaleuses et des dessins d’une simplicité trompeuse.
Il compte aussi parce qu’il montre à quel point les Beatles étaient un groupe plus vaste que sa discographie. Un phénomène où l’humour, l’écriture, le cinéma, la mise en scène, la graphie, tout se répond. Lennon écrivain n’est pas un Lennon “à côté” de Lennon musicien. C’est le même homme, la même impulsion, la même obsession : transformer le banal en théâtre, faire du langage un instrument, refuser la normalité.
Enfin, il compte parce qu’il garde une puissance intacte : il est encore bizarre. Il est encore inconfortable. Il n’a pas été lissé par le temps. Et c’est peut-être la meilleure preuve qu’il n’était pas un simple produit de Beatlemania : il était déjà, à sa manière, un objet de contrebande.
Dans le grand récit des Beatles, In His Own Write est une fissure. Une petite ouverture dans le mur du “cute”. On y entend déjà le rire qui, plus tard, deviendra vertigineux. On y voit déjà la main qui, plus tard, écrira des chansons où le sens vacille exprès, parce que la vérité n’est pas toujours dans l’explication mais dans l’impression.
Et si l’on veut comprendre comment on passe des années Ed Sullivan à l’apesanteur de 1967, il faut peut-être commencer là : dans ce petit livre où Lennon, en pleine lumière médiatique, se cache à découvert derrière l’absurde. En flagrant délire, oui. Mais surtout : en flagrant Lennon.













