En 1971, Paul McCartney déclare n’aimer qu’« Imagine » dans le dernier album solo de John Lennon, dénigrant le reste du disque. Ce différend musical illustre la rivalité mais aussi l’admiration mutuelle des deux anciens Beatles. Leur opposition artistique deviendra un moteur secret de leurs carrières solo respectives.
L’histoire post-Beatles est émaillée d’échanges acérés, d’élans de tendresse fraternelle, puis de nouveaux coups de griffes. Au détour de 1971, dans les colonnes de la presse britannique, Paul McCartney lance une petite bombe : selon lui, un seul titre du dernier album de John Lennon trouve vraiment grâce à ses oreilles – « Imagine ». Tous les autres, dit-il alors, l’ennuient ou l’irritent. Cette phrase, lâchée en pleine bataille judiciaire autour de la dissolution d’Apple Corps, révèle l’écart grandissant entre deux visions de la création : l’une tournée vers la politique et l’introspection rugueuse, l’autre attachée à la beauté mélodique et à la séduction pop. Revenir sur cette divergence, c’est comprendre les blessures à vif de 1970-1972 ; c’est aussi mesurer la capacité des « Nerk Twins » à reconstruire, plus tard, un pont d’estime mutuelle.
Sommaire
1970 : le choc de la séparation et la naissance des œuvres solo
Le 10 avril 1970, McCartney annonce brutalement, lors de la promotion de son album éponyme, qu’il ne travaillera plus avec les Beatles. Dans les semaines qui suivent, la presse dissèque chaque déclaration, chaque disque, cherchant à attribuer des torts. John Lennon, déjà plongé dans la thérapie primale avec Arthur Janov, publie en décembre John Lennon/Plastic Ono Band : onze titres dépouillés, dominés par la guitare crue, les cris cathartiques et un minimalisme volontairement antithétique des orchestrations baroques de Abbey Road. Face à cet ouragan émotionnel, McCartney propose au printemps son propre McCartney, recueil lo-fi de chansons domestiques, enregistré presque seul dans sa ferme écossaise. Le contraste est saisissant : là où Lennon hurle « Mother », Paul murmure « Every Night ».
Imagine : l’album manifeste de John Lennon
En septembre 1971 paraît Imagine, produit par Phil Spector dans un esprit moins austère que le précédent opus. Les arrangements de cordes, les nappes de piano et la voix apaisée de Lennon donnent naissance à l’hymne pacifiste qui deviendra sa carte de visite éternelle. Pourtant, au cœur du même track-listing, on trouve « How Do You Sleep? », diatribe frontale contre Paul McCartney, dont les paroles – « The only thing you done was ‘Yesterday’ » – font couler des torrents d’encre.
Pour McCartney, la coexistence de ces deux visages – le prêcheur angélique d’« Imagine » et le procureur rancunier de « How Do You Sleep? » – représente une incompréhension profonde. Lui qui chérit la polyphonie et l’ambiguïté artistique, supporte mal le slogan politique et l’attaque ad hominem. D’où son verdict lapidaire : « J’aime “Imagine”, pas le reste. »
Les raisons d’un jugement sévère
Derrière la pique, plusieurs motifs s’entrecroisent :
- Le choc des idéaux
Lennon s’enflamme pour les droits civiques, la lutte contre la guerre du Viêt Nam, le féminisme de Yoko Ono. Il conçoit la chanson comme une arme. McCartney, lui, se méfie du prêche. Quand il défendra une cause – la protection des phoques, la végétarisation, la paix en Irlande du Nord – il le fera plus tard, par touches allusives, jamais par pamphlet explicite. - Les cicatrices de la thérapie primale
Lennon dénude son inconscient : deuil maternel, abandon paternel, angoisse existentielle. Les cris de « Well Well Well », les cloches funèbres de « Mother » heurtent l’oreille mélodiste de Paul, attachée à l’élégance harmonique. Où est passée la beauté radieuse de « In My Life » ? - Les rancœurs commerciales
La querelle Allen Klein / Lee & John Eastman – beaux-parents avocats de Paul – exacerbe chaque désaccord. Quand Lennon fustige « Yesterday », il vise aussi l’emprise juridique de la famille McCartney sur les catalogues Northern Songs.
Paul McCartney : un premier album mal compris
Il serait injuste de ne voir qu’arrogance dans la réplique de Paul. Son propre disque, McCartney, a essuyé de sévères critiques : « home-made », « trop léger », « bricolage de démos ». À cet instant, chacun doit digérer que l’autre ne valide pas son orientation. Quand Paul ironise : « Je passe les chansons de John pour voir si je peux lui piquer des idées », il masque une blessure : la crainte de devenir « le sentimental » tandis que John incarnerait l’artiste sérieux.
Entre compliments et piques : la correspondance contradictoire
Étrangement, dans des interviews presque simultanées, les deux hommes se jettent aussi des fleurs : Lennon admire « Maybe I’m Amazed », future pièce maîtresse de RAM (1971) ; McCartney, malgré sa réserve initiale, reconnaît le pouvoir du refrain d’« Instant Karma! » ; en 1973, Lennon avouera publiquement écouter Band on the Run « en boucle ». Cette ambivalence signe la profondeur d’un lien qui oscille sans cesse entre rivalité et fascination.
Les médias, caisse de résonance impitoyable
Chaque petite phrase tourne à la une. La Melody Maker titrant « Paul cries foul » exacerbe le grief. Quand Lennon répond par lettre ouverte – « Dear Paul, Linda, et al., si vous vouliez que je sois doux, il ne fallait pas me balancer d’abord » –, la querelle familiale devient feuilleton mondial. En arrière-plan, les journalistes exploitent l’or narratif : deux ex-complices, immortalisés bras dessus bras dessous sur Please Please Me, se rendent coup pour coup.
RAM vs Imagine : duel de philosophies
Au printemps 1971, RAM défend une pop pastorale, multiplie les contre-chants, s’épanche sur la félicité conjugale avec Linda. Imagine, lui, s’ouvre par un piano quasi liturgique et se ferme sur « Oh Yoko! », célébration d’un amour tout aussi fusionnel. Chaque album répond, en miroir, à l’autre : même lyrisme domestique, mais l’un préférant les couleurs acidulées, l’autre la charge politique. Paul réentendra plus tard cette parenté : il reprendra « Give Peace a Chance » sur scène dès 1990, admettant enfin la pertinence du « slogan chanté ».
Guérison progressive et éloge réciproque
À l’automne 1974, à Los Angeles, Lennon traverse sa « lost weekend » loin de Yoko ; il joue sur l’album Toot and a Snore in ’74 avec Paul dans un jam nocturne mythique – leur dernière session commune. L’alcool, la cocaïne, l’improvisation hasardeuse n’accouchent d’aucun single, mais laissent une cassette qui circule sous le manteau. Preuve que la complicité musicale, malgré tout, persiste. Lennon dédiera ensuite sur les ondes radio une reprise de « Venus and Mars/Rock Show » à McCartney, soulignant qu’il reste « un diable de compositeur ».
En 1980, dans sa dernière grande interview à Playboy, Lennon revient sur Sgt. Pepper, admettant : « La plupart des harmonies étaient l’affaire de Paul ». À 40 ans, il concède que son ex-partenaire était « plus aventureux musicalement qu’il ne l’imaginait ». Ces mots paraîtront quelques semaines après son assassinat, comme un testament de réconciliation avortée.
La réception critique réévaluée
Longtemps considéré comme l’album « facile » de Lennon, Imagine gagne, décennie après décennie, une aura classique : Rolling Stone l’intègre parmi les 100 meilleurs disques de tous les temps ; le titre-maître devient hymne des Jeux de Londres 2012 et de multiples ONG. Plastic Ono Band, jadis jugé trop abrupt, se hisse dans le top 10 des rééditions 2021, salué pour sa radicalité. De son côté, RAM, décrié en 1971, est aujourd’hui perçu comme un pionnier de l’indie-pop, revendiqué par Beck, Tame Impala ou Phoenix.
Sur scène : la réhabilitation par le live
Lorsque McCartney entame sa tournée World Tour 1989-1990, il intègre « Give Peace a Chance » en medley final. À chaque date, une pluie de bougies virtuelles éclaire les stades ; des millions de fans découvrent l’hymne de Lennon à travers la voix de son ancien rival. Le message prime sur l’égo : ainsi se referme la parenthèse venimeuse des années 1970.
Héritage croisé dans la culture populaire
Dans les biopics, documentaires, podcasts et réseaux sociaux, la querelle des deux Beatles nourrit encore l’imaginaire : on demande sans cesse « team John ou team Paul ? ». Pourtant, en écoutant les rééditions luxueuses parues entre 2018 et 2023, on entend mieux les passerelles : le riff de basse de “Dear Boy” annonce la profondeur harmonique de “Mind Games” ; les cordes de “Imagine” répondent aux nappes de Mellotron de “The Back Seat of My Car”. Comme si, à travers la rivalité, chacun inspirait subtilement l’autre.
Une amitié fraternelle au-delà des différends esthétiques
Les enfants de John – Sean et Julian Lennon – jouent parfois aux côtés de Paul sur scène, rappelant qu’un lien familial survit au tumulte médiatique. En 2022, McCartney utilise des extraits isolés de la voix de Lennon, grâce à l’IA développée pour le documentaire Get Back, afin d’interpréter « I’ve Got a Feeling » en duo virtuel. Le public, bouleversé, voit s’incarner le pardon artistique : la technologie réunit symboliquement les auteurs de « Two of Us ».
De la rivalité blessante à la reconnaissance réciproque
Quand Paul McCartney déclarait en 1971 qu’il n’aimait qu’« Imagine » dans l’album de John Lennon, il exprimait autant sa déception esthétique qu’une jalousie fraternelle, face à un compagnon qui transformait la pop en tribune politique. Les années passant, chacun a fini par saluer la valeur de l’autre : Lennon a reconnu l’audace mélodique de Paul ; McCartney a embrassé les slogans pacifistes de John. Au-delà des mots durs, leur dialogue continue de résonner dans chaque reprise, chaque documentaire, chaque débat de fans. Car l’histoire des Beatles ne se résume pas à savoir qui, de John ou de Paul, avait raison ; elle consiste à constater que c’est de leur tension, de leur désaccord et de leur admiration mutuelle qu’est née la bande-son la plus influente du XXᵉ siècle.
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