En septembre 1969, après un concert décisif au Canada avec la Plastic Ono Band, John Lennon décide de quitter les Beatles. Lassé des conflits financiers et artistiques, il annonce sa volonté de « divorcer » du groupe. Cette décision marque la fin d’une ère et le début de sa carrière solo engagée et expérimentale, entre « Give Peace a Chance » et l’album Plastic Ono Band.
Au cours de l’été 1969, les tensions, longtemps contenues dans le camp des Fab Four, atteignent un point de non-retour. Aux yeux du public, l’album Abbey Road semble pourtant la preuve éclatante d’une cohésion retrouvée : un magistral medley qui clôt la face B, des harmonies vocales implacables, un art de la mise en scène sonore au sommet. En coulisses, c’est une autre histoire. John Lennon, déjà engagé sur la voie de l’avant-garde avec Yoko Ono et absorbé par les mouvements pacifistes, ne supporte plus les querelles d’affaires qui empoisonnent Apple Corps depuis la mort de Brian Epstein. Sous l’influence du redouté Allen Klein, le guitariste rythmique des Beatles mûrit une décision radicale : rompre avec le « quatuor à têtes multiples » et repartir à zéro.
Sommaire
Des sessions d’enregistrement sous haute tension
Les séances de Let It Be en janvier 1969 – filmées par Michael Lindsay-Hogg et partiellement exhumées, des décennies plus tard, par Peter Jackson – ont déjà révélé les dissensions. McCartney dirige les opérations avec un perfectionnisme tatillon ; Harrison menace de quitter le navire ; Lennon, obnubilé par l’idée de créer avec Ono, se désengage peu à peu. Lorsque vient le moment de travailler sur Abbey Road entre avril et août 1969, l’ambiance se veut plus professionnelle : George Martin retrouve la barre, les ego sont provisoirement rangés dans un tiroir, et chacun s’applique à peaufiner son propre matériel. Mais le ver est dans le fruit ; Lennon ne participe quasiment pas au medley final, préférant peaufiner ses nouveaux titres « Cold Turkey » et « Give Peace a Chance » destinés, pense-t-il, à une carrière en solo
Allen Klein, catalyseur d’un divorce annoncé
En mars 1969, Lennon, Harrison et Starr confient la gestion d’Apple Corps à Allen Klein, impresario new-yorkais réputé pour ses coups de bluff et ses résultats fulgurants. Paul McCartney, de son côté, fait confiance au cabinet Eastman, dirigé par les parents de Linda Eastman. Deux visions opposées de la comptabilité s’affrontent alors : Klein promet de redresser les finances en un clin d’œil ; McCartney craint de livrer le patrimoine du groupe à un aventurier. Les réunions d’actionnaires tournent au pugilat verbal ; l’amitié s’effiloche jusque dans la cabine d’enregistrement. Lennon, lassé, commence à considérer qu’aucun disque des Beatles ne mérite tant de migraines.
La petite révolution de la Bed-In et la tentation d’une voix propre
Au printemps, John et Yoko organisent deux Bed-Ins for Peace : d’abord à Amsterdam, puis à Montréal. Dans la suite 1742 du Queen Elizabeth Hotel, ils enregistrent à chaud le manifeste « Give Peace a Chance », entonné par Timothy Leary, Allen Ginsberg et toute une cohorte d’étudiants idéalistes. L’accueil médiatique, mêlant moqueries et fascination, conforte Lennon dans l’idée qu’il peut porter un message pacifiste sans le filtre des Beatles. La scène mondiale lui tend les bras ; il n’a plus qu’à franchir le pas.
Un appel venu du Canada : la genèse improvisée de la Plastic Ono Band
Début septembre, le promoteur John Brower téléphone à Apple Corps : il manque une tête d’affiche pour le Toronto Rock and Roll Revival, méga-concert prévu le 13 septembre 1969 au Varsity Stadium. Lennon, intrigué, accepte l’invitation… puis panique : il n’a ni groupe, ni set, ni répétitions prévues. Qu’à cela ne tienne : en quarante-huit heures, il enrôle Eric Clapton à la guitare solo, Klaus Voormann à la basse et Alan White à la batterie. Ono, bien sûr, complète le tableau. Ils se retrouvent à l’aéroport d’Heathrow avec un trac énorme ; Lennon avale des calmants, redoute les huées, mais s’accroche. Dans l’avion, il se tourne vers Klein : « It’s over ». L’aveu est clair : cette escapade sera sa première sortie post-Beatles.
Varsity Stadium, 13 septembre 1969 : un concert-détonateur
Devant plus de vingt mille spectateurs médusés, la Plastic Ono Band attaque « Blue Suede Shoes », enchaîne « Money (That’s What I Want) », « Dizzy Miss Lizzy » et un « Yer Blues » hargneux. On y entend aussi « Cold Turkey », tout juste composé, et un vibrant « Give Peace a Chance » repris par la foule. Yoko mène ensuite un trip sonore avant-gardiste – « Don’t Worry Kyoko » puis « John John (Let’s Hope for Peace) » – au grand étonnement des rockers old school venus pour Chuck Berry ou Bo Diddley. Lennon, chemise blanche et bottes de cuir, prend la mesure de sa liberté : plus de partitions imposées, plus de chamailleries comptables, seulement le plaisir brut du live.
« It’s over » : la confession du 20 septembre 1969
De retour à Londres, Lennon participe, le 20 septembre, à une ultime réunion de travail : il signe malgré tout un nouveau contrat avec EMI/Capitol, puis annonce aux trois autres : « Je veux divorcer ». Klein, stratège, l’exhorte à garder le secret pour ne pas saboter les négociations. Lennon accepte le mutisme – temporairement. Mais intérieurement, il a tourné la page ; la brèche est ouverte, irréversible.
Les réactions de Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr
Lorsque la rumeur filtre, McCartney tombe des nues. Lui voit encore un futur collectif ; il pousse pour mettre en avant Let It Be, tourné un an plus tôt, et croit à un sursaut. Harrison, lassé des chamailleries, se retranche dans son manoir de Friar Park où il enregistre les maquettes de « All Things Must Pass ». Starr, plus conciliant, espère que la tempête passera. Pourtant, le verbe « divorce » continue de résonner. En avril 1970, lassé d’attendre, McCartney proclame publiquement la séparation lors de la sortie de son premier album solo ; le monde apprend alors ce que Lennon avait décidé sept mois plus tôt.
Yoko Ono, coupable idéale mais fausse accusée
Dès 1969, la presse populaire pointe du doigt « l’intruse » japonaise, accusée d’avoir semé la zizanie entre les musiciens. La réalité est plus complexe : ses apparitions en studio agacent, certes, mais les problèmes financiers, l’usure du succès et les divergences artistiques pèsent bien davantage. Lennon lui-même le rappellera : « Yoko n’a rien à voir avec la fin des Beatles ; je voulais simplement être moi-même. » Les historiens du rock confirment aujourd’hui que la discorde Eastman/Klein et la lassitude créative furent les vrais fossoyeurs du groupe.
De Toronto au studio : naissance du manifeste Live Peace in Toronto 1969
Motivé par l’accueil canadien, Lennon mixe la bande du concert. Le disque paraît en décembre 1969 sous le label Apple ; c’est le premier album live publié par un Beatle en solo. Face A : le set électrique, capté sans retouches majeures. Face B : deux longues plages expérimentales menées par Ono, saturées de feedback, annonciatrices de Yoko Ono/Plastic Ono Band. L’album grimpe jusqu’au Top 10 américain début 1970 ; Lennon savoure sa liberté retrouvée et jette les bases de son futur classique John Lennon/Plastic Ono Band.
Les derniers feux de la camaraderie
Malgré la rupture, quelques éclairs de complicité subsistent : en 1971, Lennon invite Harrison et Voormann sur « How Do You Sleep? », virulente diatribe contre McCartney ; en 1974, il remonte furtivement sur scène au Madison Square Garden aux côtés d’Elton John pour tenir une promesse ; la même année, un enregistrement nocturne immortalisera – dans le chaos – la dernière jam session réunissant Lennon et McCartney. Ces rencontres demeurent des épiphénomènes ; l’alchimie originelle est morte à Toronto.
L’affaire Klein, épilogue judiciaire
En 1973, McCartney obtient des tribunaux le gel d’Apple ; Klein est finalement évincé. Les trois autres Beatles, qui l’avaient adoubé, se sentent floués ; un procès marathon s’ouvre, se conclut par des dédommagements et, surtout, par la dissolution officielle de la société commune. Lennon, entre-temps, obtient sa carte de résident permanent aux États-Unis, milite contre la guerre du Viêt Nam, compose Imagine puis s’offre une parenthèse domestique de cinq ans pour élever son fils Sean.
Héritage du concert canadien : une matrice pour les années 1970
Le set torontois sert de laboratoire : la rudesse de « Cold Turkey » annonce l’introspection crue de « Mother », la ferveur de « Give Peace a Chance » préfigure les slogans d’Some Time in New York City. On y entend déjà la nervosité de Clapton, le groove rond de Voormann et la frappe sèche d’Alan White – futur batteur de Yes. Surtout, Lennon valide l’idée d’un line-up « interchangeable » : il collaborera tour à tour avec Jim Keltner, Nicky Hopkins, Elton John, David Bowie, voire Phil Spector à la production. Ce principe modulable deviendra la norme pour les supergroupes à venir, de Derek and the Dominos aux Traveling Wilburys.
Une sortie scénique choisie
Après 1969, Lennon se montre parcimonieux : pas de tournée mondiale, quelques apparitions militantes – benefit pour le Madison Square Garden en août 1972, concert de soutien pour les victimes de la prison d’Attica – et ce fameux duo avec Elton John le 28 novembre 1974, où il chante « Whatever Gets You Thru the Night », « Lucy in the Sky with Diamonds » et un « I Saw Her Standing There » offert à son ancien partenaire de Liverpool. C’est sa dernière scène ; Lennon choisit la retraite familiale avant d’être fauché en 1980.
Toronto, coup de tonnerre et point de non-retour
Quand John Lennon monte dans l’avion le 12 septembre 1969, il emporte avec lui plus qu’une Gretsch et une paire de lunettes rondes : la conviction intime qu’une époque s’achève. Le lendemain, devant le public canadien, la proclamation silencieuse devient évidence ; la communion électrique qu’il vit sans ses trois complices rend la décision irrémédiable. Dans la logique narrative du rock, ce concert tient lieu d’instant charnière : c’est le moment où le mythe des Beatles bascule, où l’enfant terrible de Liverpool embrasse sa nouvelle identité d’artiste militant et solitaire. Derrière le vacarme des guitares, on entend déjà l’écho d’« Imagine » et la promesse, vite exaucée, d’une liberté sans concession. Pour Lennon, la révolution commence le jour où il accepte d’en finir avec la précédente – et pour le monde entier, c’est le début d’une autre histoire, façonnée par la paix, l’introspection et l’audace créative.













