En 1988, George Harrison réunit Bob Dylan, Tom Petty, Roy Orbison et Jeff Lynne pour former les Traveling Wilburys, supergroupe né presque par hasard. Cette collaboration, fruit d’une profonde amitié entre Harrison et Dylan, donnera naissance à deux albums cultes et à des tubes intemporels comme « Handle With Care ». Une aventure fraternelle où les egos disparaissent au profit du plaisir musical.
À la fin des années 1980, rares furent les événements capables de susciter autant d’enthousiasme que la formation des Traveling Wilburys. Lorsque George Harrison, libéré de ses obligations au sein des Beatles, proposa d’enregistrer un simple titre pour servir de face B à son single « This Is Love », il ne se doutait pas qu’il venait d’allumer la mèche d’une véritable fusée créative. Le 5 avril 1988, dans le garage aménagé en studio de Bob Dylan à Malibu, cinq amis — Harrison, Dylan, Tom Petty, Jeff Lynne et Roy Orbison — posèrent les premiers accords d’« Handle With Care ». Le label, en entendant la maquette, déclara la chanson « trop précieuse » pour se contenter d’un simple complément de single ; il exigea un album complet. Ainsi naquit le supergroupe le plus improbable et le plus jubilatoire de la décennie.
Sommaire
La genèse improbable des Traveling Wilburys
Tout commence donc par un dîner à Los Angeles. Harrison souhaite enregistrer rapidement un bonus pour son disque, et Jeff Lynne, alors producteur à succès de Cloud Nine, accepte sans hésiter. Orbison, de passage en ville pour peaufiner son futur album Mystery Girl, propose d’assister à la séance ; Petty, croisé par hasard, est lui aussi invité. Ne trouvant aucun studio disponible, Harrison appelle Dylan : « Peut-on squatter ton garage demain ? ». Le lendemain, guitare en bandoulière, ils découvrent un bric-à-brac d’Ampex, de magnétos à bandes et de pédales fatiguées. Qu’importe : la prise est bouclée en quelques heures, entre rires, sandwiches et accords de Rickenbacker 12-cordes. Le morceau s’intitule « Handle With Care » et va chambouler leurs vies comme celles des fans.
Une alchimie instantanée en studio
Le charme opère immédiatement. Harrison, longtemps cantonné au rôle de « troisième plume » des Beatles, savoure la liberté d’un collectif sans hiérarchie. Orbison déploie ses aigus de légende, Lynne empile les chœurs soyeux, Petty apporte sa nonchalance sudiste, Dylan scrute chaque vers avec sérieux. Dans la vidéo du single, on voit Harrison sourire comme un adolescent, Orbison chanter l’âme légère, Dylan fixer l’objectif d’un air revêche mais complice. La magie tient à cette absence totale d’ego : chacun sait qu’il partage le micro avec quatre pairs capables d’éclipser n’importe quelle scène
George Harrison face à son idole Bob Dylan
Depuis leur première rencontre à l’hôtel Delmonico à New York en août 1964, Harrison voue une admiration sans bornes au Zim. Lorsqu’il quitte les Beatles, il cite déjà Dylan comme influence majeure, puis l’invite au Concert for Bangladesh le 1ᵉʳ août 1971. Ce soir-là, devant 40 000 personnes, Dylan chante « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » et « Blowin’ in the Wind », redécouvrant la scène après cinq ans d’absence. Cette union caritative, première du genre, esquisse la future solidarité qui régnera au sein des Wilburys.
« Une écriture minuscule, comme des pattes d’araignée »
Trente ans plus tard, Harrison reste fasciné par la méthode Dylan. Dans une interview de 1990, il confie : « La manière dont il note les mots, c’est minuscule, on dirait qu’une araignée a écrit. On ne peut presque pas les déchiffrer. C’est incroyable ». Cette anecdote ressurgit lors de l’enregistrement de « Tweeter and the Monkey Man », western contemporain qui pastiche subtilement Bruce Springsteen à coups de références à l’autoroute du New Jersey. Dylan pose la chanson en deux prises, puis retouche quatre lignes, tout en finesse. Harrison, témoin privilégié, se dit « honoré » de prêter sa voix à un tel texte.
« Tweeter and the Monkey Man » : la parabole mordante de Dylan
Chantée à trois voix, la pièce se déploie comme un court métrage noir : trafics, policiers infiltrés, amour trahi. Sous la plume acérée de Dylan, chaque nom — Tweeter, Monkey Man, Jan — résonne comme dans un conte moral. Harrison n’en écrit que l’ossature musicale ; le reste jaillit de Dylan, qui s’amuse à glisser des clins d’œil à « Thunder Road » ou « Born to Run ». Résultat : un récit de sept minutes nimbé d’humour grinçant, l’un des sommets inattendus de Traveling Wilburys Vol. 1.
Des joyaux à la pelle sur Vol. 1
Si « Handle With Care » devient instantanément un classique, l’album regorge d’autres pépites : « End of the Line », où la guitare de Harrison serpente autour d’un banjo discret ; « Last Night », ballade espiègle signée Petty ; « Heading For the Light », charge solaire portée par le slide lumineux de Harrison ; sans oublier « Not Alone Any More », offrande funambule à la tessiture d’Orbison. Les charts confirment l’engouement : top 5 en Australie, top 10 au Canada, clip en boucle sur MTV. Harrison, lui, savoure « l’esprit de bande » qu’il avait tant regretté depuis la fin des Beatles
Le choc de la disparition de Roy Orbison
Hélas, la féerie est brutalement interrompue le 6 décembre 1988. Orbison, fraichement relancé par le succès du groupe, succombe à une crise cardiaque à 52 ans. Pour le clip d’« End of the Line », une chaise à bascule vide et une guitare posée sur un rocking-chair rappellent tendrement le chanteur disparu, tandis que sa voix continue de résonner. Les quatre survivants, dévastés, refusent l’idée de le remplacer, conscients qu’aucun autre timbre ne pourrait combler ce vide.
Traveling Wilburys Vol. 3 : l’humour en guise de rebond
Deux ans plus tard, la fraternité reprend la route. Par esprit de farce, Harrison baptise leur deuxième disque Vol. 3 afin de « désorienter les curieux ». Enregistré entre Los Angeles et le studio FPSHOT de Friar Park au printemps 1990, l’album affiche un ton plus mordant : « She’s My Baby » rugit d’un solo du regretté Gary Moore, « Inside Out » tance la pollution, « Wilbury Twist » raille les danses à la mode. Malgré l’absence d’Orbison, l’entente reste intacte ; le disque décroche le platine aux États-Unis et grimpe dans le top 20 britannique.
Harrison et Dylan : citations croisées, influences durables
Dans les rushes du projet posthume Brainwashed (paru en 2002), on voit Harrison fredonner « Subterranean Homesick Blues », la retombée de cartons et aphorismes qui firent de Dylan un emblème de la contre-culture. À l’inverse, Dylan avoue un profond respect pour la spiritualité hindoue de son ami, découverte dès « Within You Without You ». Leur dialogue intérieur se nourrit de vers chantés, de raga et de blues, de slide et d’harmonica. Au-delà des séances officielles, ils partagent de longues promenades dans les jardins de Friar Park, échangeant citations bibliques, mantras et plaisanteries galloises.
Une fraternité sans ego
Malgré leurs statuts d’icônes, les Wilburys instaurent des règles simples : pas de manager, pas d’attaché de presse, une répartition équitable des royalties. Chacun adopte un pseudonyme (Nelson, Otis, Lucky, Lefty, Charlie T. Jnr.) pour mieux dissoudre les « egos trip ». En coulisses, on se chamaille pour savoir qui fera le café ou passera l’aspirateur dans le studio. Dans une industrie où le culte de la personnalité règne, cette modestie fait figure d’exception et sert de modèle à des projets comme Them Crooked Vultures ou Boygenius plusieurs décennies plus tard.
Un héritage qui voyage encore
Lorsque Harrison s’éteint le 29 novembre 2001, tout espoir d’un Vol. 4 s’envole. Mais l’héritage perdure : en 2007, les albums sont réédités dans une Traveling Wilburys Collection remasterisée, assortie de DVD et de raretés bénéficiant à l’association caritative Romanian Angel Appeal. Les ventes redonnent vie au catalogue Dark Horse, aujourd’hui géré par Dhani Harrison. Dylan, Petty et Lynne continuent de glisser « Handle With Care » dans leurs sets ; Jeff Lynne’s ELO l’interprète au Concert for George en 2019, invitant Dhani au chant pour perpétuer la lignée.
Quand deux mythes s’élèvent côte à côte
Au-delà des chiffres et des trophées, Traveling Wilburys représente la rencontre au sommet de deux quêtes parallèles. Harrison, en quête de paix intérieure, trouve chez Dylan un miroir littéraire ; Dylan, éternel vagabond des mots, puise chez Harrison une sérénité mélodique. Leur connivence culmine dans ces sessions de garage improvisé où, entre deux blagues, naît une musique intemporelle. Plus de trois décennies après, « Handle With Care » résonne toujours comme un mantra : « Take care of your dreams ». Pour Harrison, réaliser celui de jouer dans le même groupe que Bob Dylan aura suffi à illuminer la fin de sa vie artistique. Pour les fans, l’album demeure un rappel éclatant qu’au-delà des cloisons de la gloire, l’amitié peut encore produire des miracles sonores.













