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Quand McCartney se prenait pour Screamin’ Jay Hawkins : histoire d’un délire rock

En 1971, Paul McCartney surprend avec « Monkberry Moon Delight », chanson délirante où il s’inspire directement du style de Screamin’ Jay Hawkins. Influencé par l’univers macabre du chanteur américain, McCartney pousse sa voix dans ses retranchements, fusionnant humour grotesque et énergie vaudoue sur fond de piano martelé. Un hommage méconnu mais fascinant.

En 1971, Paul McCartney surprend avec « Monkberry Moon Delight », chanson délirante où il s’inspire directement du style de Screamin’ Jay Hawkins. Influencé par l’univers macabre du chanteur américain, McCartney pousse sa voix dans ses retranchements, fusionnant humour grotesque et énergie vaudoue sur fond de piano martelé. Un hommage méconnu mais fascinant.


Dans l’imaginaire collectif, Paul McCartney incarne la face lumineuse de la pop : mélodies radieuses, ballades universelles, sourire contagieux. Pourtant, derrière cette façade polie, l’ancien Beatle a parfois laissé pénétrer des bouffées de folie carnavalesque. L’exemple le plus saisissant surgit en 1971, quand, sur l’album Ram, il fait rugir sa voix dans « Monkberry Moon Delight ». Sous ses airs de comptine dadaïste, le morceau charrie l’influence directe du pionnier du shock rock, Screamin’ Jay Hawkins, célèbre pour son incantatoire « I Put a Spell on You ». Ce rapprochement inattendu révèle un McCartney fasciné par l’art de l’excès et par ces ­éclairs grotesques capables de fissurer la pop policée qu’il avait jusque-là cultivée.

Screamin’ Jay Hawkins : sorcier vaudou de la scène américaine

Avant d’examiner la filiation entre les deux artistes, il faut mesurer l’impact visuel et sonore de Screamin’ Jay Hawkins. Né en 1929 à Cleveland, ce chanteur de blues propulse dès 1956 « I Put a Spell on You » dans la légende : une voix caverneuse, des hurlements, un arrangement où cuivres martiaux et piano bancal s’entre-choquent. Surtout, son esthétique de scène bouleverse les codes : cercueil d’où il surgit enveloppé de fumée, crânes accrochés au micro, cape vampire, rire démoniaque. Cette théâtralité outrancière deviendra matrice pour Alice Cooper, Arthur Brown, Kiss ou Black Sabbath, chacun reprenant à sa manière la mise en scène de l’horreur carnavalesque. Hawkins démontre qu’un chanteur peut combiner comédie macabre et grande musique, sans sacrifier ni la puissance émotionnelle ni le pouvoir du groove.

McCartney après les Beatles : quête d’un nouveau langage

Quand The Beatles se dissolvent en avril 1970, McCartney s’exile sur sa ferme écossaise avec Linda et leurs enfants. Loin de l’agitation londonienne, il bricole des bandes magnétiques, s’essaie au potager et compose des chansons où l’innocence familiale voisine avec des éclats d’humour surréaliste. Dans ce cocon rustique naît Ram, disque fougueux, parfois bancal, que les critiques de l’époque jugent trop bohème mais qui sera réhabilité comme l’une des œuvres les plus aventureuses de son catalogue. « Monkberry Moon Delight » émerge de ces sessions : un titre sans queue ni tête, construit autour d’un mot-valise inventé par les enfants pour remplacer milkshake. Au lieu d’une bluette domestique, McCartney imagine une épopée burlesque, saturée de piano martelé, de cuivres délirants et d’une performance vocale digne d’un prêcheur possédé.

Du biberon au breuvage vaudou : fabrique d’un texte dada

Le texte de « Monkberry Moon Delight» semble échappé d’un collage surréaliste : « So I sat in the attic, a piano up my nose / And the wind played a dreadful cantata. » Chez McCartney, les mots ne visent pas le sens, mais la saveur phonétique. L’écriture s’inspire des calembours de ses enfants, de la nonsense poetry britannique et d’un amour ancien pour Lewis Carroll. Ce flux sonore sert d’écrin à une voix rugueuse, presque brutale, qui tranche avec la douceur de « Yesterday » ou « Blackbird ». Cette fois, l’ex-Beatle se glisse dans la peau d’un showman gothique, héritier direct de Screamin’ Jay Hawkins, pour qui chaque syllabe est l’occasion d’un grognement, d’un ricanement ou d’un halètement théâtral.

Enregistrement dans la jungle new-yorkaise : énergie brute en studio

À l’automne 1970, McCartney bloque des nuits entières aux Columbia Studios de New York. Autour de lui : le guitariste David Spinozza, le batteur Denny Seiwell, quelques cuivres de session et Linda aux claviers. La prise maîtresse de « Monkberry Moon Delight » se fait quasi en live : piano fustigé, batterie claquante, lignes de basse élastiques et chœurs goguenards. Aucun producteur externe : Paul façonne seuls arrangements et mixages, empilant parfois trois pistes de voix déformées pour accentuer l’effet d’incantation. Le résultat capte l’instantanéité d’un groupe qui s’amuse, loin de la perfection millimétrée d’Abbey Road. C’est brutal, hâbleur, volontairement désordonné : l’esprit Hawkins plane au-dessus des bandes, chuchotant que la folie maîtrisée vaut mieux que la froide virtuosité.

L’empreinte de I Put a Spell on You : vocalises possédées

La parenté se lit d’abord dans la tessiture : McCartney force sa gorge pour atteindre une rugosité presque animale, rappelant les gorgées de rhum que Hawkins prétendait avaler avant chaque prise. Il module voyelles et consonnes comme autant de cailloux projetés contre la paroi d’une crypte ; il mâche les syllabes, les recrache, les rit. Comme Hawkins, il alterne urgence et pauses théâtrales, créant un climat où l’auditeur – hilare ou inquiet – ne sait plus si l’on joue la comédie ou si l’on invoque réellement des forces obscures. Ce parti pris contraste violemment avec le registre lisse que le public attend encore de « Macca », forgeant la réputation de Ram comme disque imprévisible, en avance sur l’excentricité glam à venir.

Un hommage validé : quand le maître reprend l’élève

L’histoire bascule en 1973 : Screamin’ Jay Hawkins enregistre sa propre version de « Monkberry Moon Delight ». Entre rires sardoniques et orgue d’église, il pousse l’hommage jusqu’à citer ses propres gémissements d’outre-tombe, comme pour signer ce pacte tacite entre deux générations. McCartney, dit-on, est ravi : un artiste qu’il vénère valide publiquement son audace vocale. La boucle est bouclée : le disciple a rendu hommage au sorcier, et le sorcier a couronné le disciple. À travers cette reprise, la chanson se mue en passerelle entre blues macabre et pop baroque, prouvant que la filiation artistique ignore les frontières de style ou d’époque.

Théâtre et macabre : constantes cachées de McCartney

Si « Monkberry Moon Delight » paraît isolée, elle s’inscrit néanmoins dans une tradition mccartneyenne du bizarre : « Helter Skelter » évoque un chaos sonore que la presse qualifiera de proto-métal ; « Maxwell’s Silver Hammer » déguise un meurtre en comptine enjouée ; « Live and Let Die » mêle accords mineurs et explosions orchestrales à la sauce espionnage macabre. McCartney aime confronter naïveté mélodique et imagerie sombre, comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre. La rencontre avec Hawkins révèle cette dualité : la capacité d’emprunter à l’horreur son énergie, sans perdre le sens de la parodie ni l’amour d’un bon refrain.

De la crypte à la scène : héritage visuel et sonore

L’influence de « Monkberry Moon Delight » ne se limite pas au cercle des fans. On la perçoit dans la voix granuleuse de Axl Rose sur « Welcome to the Jungle », dans les grimaces théâtrales de Tom Waits, ou dans la folie contrôlée de Jack White lorsqu’il hurle « Ball and Biscuit ». Tous revendiquent Screamin’ Jay Hawkins ; peu citent McCartney, mais l’écho de son expérimentation vocale résonne dans leurs gorges. Sur scène, Paul n’a jamais recréé l’atmosphère gothique du morceau ; pourtant, chaque fois qu’il l’interprète, le public perçoit une autre facette de la star : le comédien capable de grimper cinq octaves pour rugir comme un diablotin.

Conte pour adultes ou farce dada ? Réception critique

Lors de la parution de Ram, la presse américaine, encore influencée par le rock « sérieux » des Stones ou de Crosby, Stills, Nash & Young, juge l’album frivole. Mais les premières réévaluations saluent la liberté de ton, la fraîcheur lo-fi, la folie douce de « Monkberry Moon Delight ». Les historiens du rock y voient aujourd’hui l’un des jalons fondateurs du rock indépendant : un prototype d’enregistrement domestique où l’excès devient principe esthétique, sans filtre ni autocensure. La performance vocale, comparée aux cris vaudous de Hawkins, inspire des essais universitaires sur la notion d’« alter-ego sonore » dans la pop.

La science du grotesque : humour, catharsis et voix déformée

Pourquoi l’horreur ou le grotesque fascinent-ils autant un compositeur réputé pour ses mélodies élégantes ? McCartney répond : « Parce que cela ne se prend pas au sérieux ». En amplifiant la laideur volontaire de sa voix, il crée un espace de jeu où l’exagération libère la créativité. Comme dans le théâtre élisabéthain ou la commedia dell’arte, le masque monstrueux permet d’explorer l’humanité sans pudeur. La distorsion vocale devient catharsis : elle canalise le stress post-Beatles, la pression médiatique, la peur de décevoir. Hawkins, lui, expliquait qu’en jouant le croque-mitaine il désamorçait les angoisses collectives : rire du diable revient à le neutraliser.

Entre milkshake et potion magique : symbolique d’une boisson imaginaire

Le titre même du morceau sublime l’enfance : « Monkberry Moon Delight » serait un lait frappé fictif dont raffolent les enfants McCartney. Dans la chanson, il devient mixture hallucinogène capable de faire pousser un piano dans le nez du narrateur ! On pense aux élixirs d’Alice au pays des merveilles, aux fioles mystérieuses des contes gothiques. Hawkins, de son côté, transformait lui aussi des boissons ordinaires en potions maléfiques : son faux crâne « Henry » contenait un cocktail d’encens et de poudre à canon pour produire fumée et étincelles sur scène. Les deux artistes partagent une intuition : l’objet familier peut se muer en recette magique, suscitant autant l’émerveillement que le malaise.

De la cabane écossaise aux villes électriques : diffusion de l’influence

Après Ram, l’esthétique vocale abrasive se propage. Marc Bolan exagère son vibrato sur The Slider; David Bowie expérimente des registres gutturaux sur Diamond Dogs; Queen pousse le lyrisme théâtral jusqu’à « Bohemian Rhapsody ». Chaque fois, la même équation : mélodie pop + interprétation outrée = cocktail détonant. McCartney, souvent réduit au rôle du mélodiste poli, se révèle pionnier d’une expression vocale corporelle, loin des normes radiophoniques. Le chemin parcouru depuis « Love Me Do » jusqu’à « Monkberry Moon Delight » montre comment un chanteur peut élargir sa palette en assumant le grincement, la grimace, la ride sonore.

Une collaboration fantôme : et si Hawkins avait chanté sur Ram ?

Les archives racontent que McCartney envisagea d’inviter Screamin’ Jay Hawkins à une session, idée finalement avortée pour des raisons budgétaires et logistiques. On imagine le duo : Paul au piano, Jay surgissant d’un cercueil, Linda assurant des chœurs hantés. Cette rencontre manquée nourrit aujourd’hui les rêveries des fans : un croisement entre cabaret vaudou et pop pastorale qui aurait pu rivaliser avec les extravagances de The Rocky Horror Show. En creux, elle souligne l’audace créative de McCartney : oser convoquer un artiste jugé trop extravagant pour les majors, prouvant qu’il n’avait pas peur d’écorner sa propre image « très convenable ».

Héritage et postérité : la trace d’une incantation

Plus d’un demi-siècle après sa création, « Monkberry Moon Delight » continue d’intriguer les musiciens. Le groupe français Phoenix cita le morceau pour expliquer le grain éraillé recherché sur Ti Amo; Billie Eilish partagea en entretien son admiration pour la liberté vocale de McCartney, capable selon elle de « faire sonner l’hystérie comme une fête d’enfants ». La chanson figure aussi dans plusieurs compilations Halloween, signe que ses claviers mineurs et sa voix de gargouille demeurent associés au macabre festif. Quant à Screamin’ Jay Hawkins, disparu en 2000, il conserve son statut de parrain de la théâtralité extrême : ses disques sont réédités, ses vidéos virent à la boucle virale, et l’on redécouvre son influence sur le rap gothique et l’hyperpop.

Conclusion : un toast aux fantômes

En grimpant sur les épaules de Screamin’ Jay Hawkins, Paul McCartney a prouvé qu’une voix douce peut se changer en rugissement, qu’un lait-fraise imaginaire peut devenir potion vaudou. Avec « Monkberry Moon Delight », il a ouvert une brèche dans son propre répertoire : celle où le grotesque, le rire et la peur s’enlacent pour produire une exaltation nouvelle. Ce morceau rappelle que l’artiste, même auréolé de succès planétaire, garde le droit d’enfiler un masque et de hurler à la lune. À l’heure où la pop filtre ses excès, revenir à ce breuvage lunaire, c’est réaffirmer qu’aucune invention n’est trop folle quand elle est portée par la joie de créer. McCartney a peut-être volé une pincée de poussière de la crypte d’Hawkins ; en échange, il a offert au sorcier un écrin mélodique où ses démons continuent de danser. Tant qu’il y aura des butter pies et des rires lugubres, la chanson tournera encore sur nos platines, rappelant qu’au fond des caves — comme au sommet des hit-parades — l’inspiration aime le parfum du mystère.

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