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1967, George Harrison et la pop comme arme douce

George Harrison 1967 : sa phrase choc sur le “lavage de cerveau” révèle une idée forte : la pop peut ouvrir les consciences. Pourquoi il parle de vérité, d’art, de jeunesse et de responsabilité. Plongez dans l’année charnière.

On réduit souvent George Harrison au “troisième Beatle”, celui qui glisse de belles chansons entre deux duels Lennon/McCartney. Sauf qu’en 1967, quelque chose bascule : George comprend que la pop n’est pas seulement un divertissement planétaire, mais un outil de contamination — donc une responsabilité. Au cœur de l’année psychédélique, depuis le centre même de la machine Beatles, il lâche une phrase qui dérange parce qu’elle dit tout haut ce que la culture préfère maquiller : il faudrait “laver le cerveau” des jeunes générations. Pas avec des sermons ni des dogmes, mais avec de la bonne musique, des livres, de l’art, et surtout “la vérité”. Provocation, oui, mais aussi diagnostic : les esprits sont déjà formatés par le gris, par la peur, par les réflexes des “vieux” qui gouvernent. Alors autant opposer au lavage de cerveau des puissants une contre-influence qui ouvre, qui élargit, qui rend plus vivant. C’est là que Harrison devient un éducateur malgré lui : anti-gourou, anti-professeur, mais obstiné. Et quand il finira par mettre la spiritualité au cœur d’un tube, il ne cherchera pas à convertir : il cherchera à rendre l’idée du sacré à nouveau dicible dans la pop. Une révolution lente, mais radicale : faire servir la musique à quelque chose.


Il y a un moment très précis où George Harrison cesse d’être, dans l’imaginaire collectif, “le troisième Beatle”, le gars discret qui fait de jolies chansons quand on lui laisse un coin de table, et devient un intellectuel populaire au sens noble du terme : quelqu’un qui pense le monde à travers la musique, et qui considère que l’art n’est pas seulement un divertissement mais une arme de transformation lente. Ce moment n’est pas forcément spectaculaire. Il ne s’incarne pas dans une chanson unique, ni dans un discours sur une estrade. Il existe dans une phrase, prononcée en 1967, au cœur de la décennie psychédélique, au moment où l’Occident découvre qu’il peut se perdre dans des couleurs inédites… et se retrouver, parfois, dans une quête spirituelle.

Cette phrase, c’est celle-ci, que l’on cite souvent parce qu’elle surprend, qu’elle choque un peu, qu’elle a ce goût de provocation typiquement sixties : il faudrait, dit George, “laver le cerveau” des jeunes générations. Pas avec de la propagande, pas avec des dogmes, pas avec les vieilles recettes d’autorité qui ont conduit à la guerre, aux bombes et aux gouvernements de vieillards. Avec de la bonne musique, avec de l’art, avec des livres, et surtout avec ce qu’il appelle, sans ironie, “la vérité”.

Dans un monde où le rock adore se raconter comme une libération individuelle, cette idée-là est presque collectiviste : George pense en termes de génération, de transmission, de contamination positive. Il regarde les enfants comme un territoire à protéger, non pas au sens paternaliste, mais au sens stratégique. Il faut les atteindre avant que le monde ne les domestique. Avant que les institutions ne les formattent. Avant que la peur de l’inconnu ne les empêche de vivre.

Ce qui est fascinant, c’est que Harrison formule cette intuition en 1967, c’est-à-dire au moment où les Beatles sont eux-mêmes un média de masse gigantesque. Il ne parle pas depuis la marge. Il parle depuis le centre nucléaire de la pop mondiale. Ce qu’il dit, en substance, c’est : nous avons un pouvoir sur l’imaginaire des jeunes, et ce pouvoir n’a de valeur que s’il est utilisé pour ouvrir des consciences plutôt que pour vendre des coiffures.

Le mot qui dérange : “lavage de cerveau” comme provocation et comme diagnostic

Le terme “lavage de cerveau” est une grenade lexicale. En l’employant, Harrison sait exactement ce qu’il fait. Il sait que le mot renvoie à la manipulation, à l’endoctrinement, à la perte de liberté. Et c’est précisément pour cela qu’il le récupère : pour retourner l’accusation, pour signaler que le cerveau des gens est déjà lavé, déjà rincé, déjà imprégné de récits mensongers, et que la vraie question n’est pas “faut-il influencer ?” mais “qui influence, et au service de quoi ?”

Quand George parle de ces “vieux imbéciles” qui gouvernent, bombardent et répètent les mêmes schémas, il ne fait pas seulement une sortie d’humeur de star psychédélique. Il pointe une évidence historique : les générations au pouvoir reproduisent leurs peurs, leurs réflexes de domination, leurs intérêts. Elles fabriquent un monde où la violence est présentée comme normale, où l’avidité devient une vertu, où l’empathie passe pour de la faiblesse. Dans ce contexte, croire qu’un enfant grandit “neutre” est une illusion. L’enfant est éduqué, donc influencé. Il est traversé par des histoires, des images, des normes. La seule question est de savoir si l’on accepte que cette influence soit uniquement celle des puissants, ou si l’on contrebalance par une influence de l’art, de l’imaginaire, de l’ouverture.

Harrison, lui, choisit son camp : si lavage de cerveau il y a, alors qu’il soit fait avec quelque chose qui rend plus libre, pas moins. Avec la vérité, c’est-à-dire avec ce qui ouvre, ce qui élargit, ce qui rend plus vivant.

Et au fond, ce qu’il propose est moins autoritaire qu’il n’y paraît : “tourner les enfants vers la musique et les livres” n’est pas un ordre, c’est une porte. Ce n’est pas un slogan politique, c’est une méthode de respiration.

La musique comme “média de masse” : George Harrison comprend ce que le rock fait aux cerveaux

Il faut se souvenir de l’époque. En 1967, la musique pop n’est pas encore ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un flux continu, omniprésent, algorithmique, parfois banal jusqu’à l’invisibilité. Elle est un événement. Elle est le langage central de la jeunesse. Elle est un code social, une manière de se définir, de se reconnaître, de se distinguer de ses parents. Les Beatles ne sont pas seulement un groupe, ils sont une infrastructure émotionnelle mondiale. Ils entrent dans les maisons par la radio, ils envahissent les chambres d’ado, ils réorganisent les hiérarchies de goût, ils inspirent des coiffures, des façons de parler, des opinions politiques, des attitudes face à la guerre, à l’amour, à la sexualité.

Quand Harrison dit que la musique est importante “du point de vue des médias de masse”, il dit quelque chose de très concret : la musique est l’outil le plus efficace pour toucher ceux qui n’écoutent pas les discours. Ceux qui se méfient des sermons. Ceux qui n’ouvrent pas les journaux. La musique contourne les défenses rationnelles. Elle se glisse dans la peau. Elle devient mémoire. Elle devient rituel. Elle devient identité.

Le rock, et surtout la pop à l’échelle des Beatles, a toujours été une forme de soft power. Harrison, en 1967, a déjà compris ce que beaucoup de commentateurs mettront des décennies à conceptualiser : la musique ne fait pas que refléter la société, elle l’oriente. Elle fabrique des sensibilités. Elle normalise des idées. Elle rend certaines émotions possibles.

D’où sa responsabilité, et d’où aussi son angoisse : si la musique a ce pouvoir, alors la musique peut être un poison ou un remède.

“Le truc des catholiques” : l’enfance comme territoire de conquête

La phrase la plus délicate de son propos, celle qui a souvent été édulcorée ou isolée, c’est sa comparaison avec “le truc des catholiques” : attraper les gens quand ils sont jeunes, les “laver” et les garder toute leur vie. On peut tiquer, bien sûr. Généraliser comme ça, c’est injuste. Et Harrison lui-même, plus tard, se méfiera des institutions religieuses autant qu’il se méfie des institutions politiques : il n’attaque pas la spiritualité, il attaque les systèmes qui confondent foi et contrôle.

Mais le fond de son intuition est limpide : l’enfance est le moment où se mettent en place les réflexes, les cadres, les limites intérieures. C’est le moment où l’on apprend ce qui est “normal” et ce qui ne l’est pas. C’est le moment où l’on apprend à avoir peur.

Harrison veut intervenir là, non pas pour fabriquer des croyants au sens traditionnel, mais pour fabriquer des êtres capables d’imaginer un monde plus vaste que celui des adultes. Capables d’envisager que la violence n’est pas une fatalité. Capables de sentir qu’une vie peut être plus qu’un parcours utilitaire.

C’est une idée profondément utopiste, mais pas naïve : George dit clairement qu’il ne s’attend pas à voir “l’âge d’or” de son vivant. Il ne promet pas la perfection. Il promet une trajectoire. Il parle comme quelqu’un qui accepte le temps long.

Cette patience est essentielle pour comprendre le personnage. Harrison n’est pas un révolutionnaire spectaculaire. Il est un révolutionnaire souterrain. Il croit aux transformations lentes, aux prises de conscience qui s’accumulent génération après génération.

George Harrison, la vérité, et l’obsession du “réel” derrière les apparences

Quand Harrison emploie le mot “vérité”, il ne parle pas de vérité politique au sens strict, comme un programme ou une doctrine. Il parle d’une vérité existentielle : ce qui reste quand on enlève les masques. Ce qui demeure quand la célébrité, l’argent, les réflexes d’ego, les systèmes sociaux cessent de faire écran.

C’est là que George se distingue des autres Beatles, sans les trahir. Lennon cherche la vérité par l’attaque, par le dépouillement brutal, par l’aveu. McCartney la cherche par la forme, par l’artisanat mélodique, par la beauté. George la cherche par l’intérieur : par la spiritualité, par la méditation, par une vision du monde où l’ego est l’ennemi principal.

Ce n’est pas un hasard si 1967 est l’année de bascule. Les Beatles sont en pleine expansion psychédélique, et George, lui, commence à se lasser du “trip” comme finalité. Il veut que l’ouverture de perception serve à quelque chose de plus durable. Il veut que la psyché mène à une éthique, à une conscience, à une manière d’être.

À partir de là, son discours sur la musique devient plus sérieux qu’un simple commentaire culturel. Il devient un projet d’éducation par l’art.

“My Sweet Lord” : quand Harrison décide de mettre Dieu dans la pop

Le grand acte de cette philosophie, celui qui la rend audible, c’est My Sweet Lord. On pourrait croire, avec le recul, que ce titre était inévitable : la spiritualité a fini par irriguer le rock, des mantras aux gospel-rock, des mystiques électriques aux poètes de la prière. Mais au début des années 70, sortir une chanson explicitement spirituelle, qui répète des invocations, qui mélange l’Alléluia et le chant Hare Krishna, c’est un geste à la fois simple et risqué.

Simple, parce que Harrison ne cherche pas la provocation. Il cherche la sincérité. Il écrit ce qu’il croit, point. Risqué, parce qu’il expose sa foi dans une culture rock qui confond souvent le spirituel avec le ringard, ou pire : avec l’hypocrisie. Risqué aussi parce qu’il est George Harrison, ex-Beatle, et que tout ce qu’il fait est scruté, tordu, ridiculisé ou sanctifié.

Ce qui frappe dans ses propos rétrospectifs, c’est qu’il assume le risque comme une nécessité. Il explique qu’il n’y avait, selon lui, “personne” dans la pop pour faire ce type de chanson, que cela manquait, qu’il y avait un besoin. Et plutôt que d’attendre, il l’a fait lui-même.

On peut lire ça comme un trait de caractère : Harrison n’aime pas les demi-mesures. Quand il sent quelque chose de fort, il veut le dire. Il le formule même presque comme une règle morale : si tu ressens quelque chose assez intensément, tu dois l’exprimer, sinon tu te mens.

My Sweet Lord n’est donc pas seulement un hit. C’est un acte pédagogique. Harrison veut montrer aux jeunes générations qu’il est possible de parler de Dieu ou de spiritualité sans être honteux, sans être coincé, sans appartenir à une institution. Il propose une spiritualité pop, ouverte, transversale, qui ne demande pas l’adhésion à une Église, mais l’acceptation d’une quête intérieure.

Et là, on voit comment son “lavage de cerveau” se matérialise : il ne veut pas convertir, il veut désinhiber. Il veut rendre la question spirituelle légitime dans l’espace public de la pop.

Le risque de “se faire remarquer” : Harrison contre l’instinct de conservation de l’industrie

Là où Harrison devient particulièrement intéressant, c’est quand il décrit la lâcheté ordinaire du milieu musical. Il parle de ceux qui disent “je suis d’accord, mais je ne vais pas me lever et me faire remarquer, c’est trop risqué”. Il parle de ceux qui veulent “rester commercial”, “se couvrir”. Il vise l’instinct de survie qui gouverne la pop : ne pas déplaire, ne pas surprendre, ne pas perdre de parts de marché.

Harrison, lui, a connu l’hystérie de masse, la pression de la perfection, la cage dorée. Il sait ce que coûte l’alignement permanent sur l’attente du public. Et c’est précisément parce qu’il sait ça qu’il choisit l’inverse : faire ce qui lui semble vrai, même si cela trouble.

Dans cette perspective, All Things Must Pass n’est pas seulement un album de chansons accumulées pendant les années Beatles. C’est une libération conceptuelle : George n’est plus coincé dans le rôle du “troisième”. Il n’est plus obligé de filtrer son monde intérieur pour rentrer dans la mécanique Lennon/McCartney. Il peut devenir un artiste complet, avec ses obsessions, ses doutes, ses colères, sa tendresse, et cette spiritualité qui n’est pas un gadget mais une colonne vertébrale.

Le succès gigantesque de My Sweet Lord est d’ailleurs une ironie parfaite : le marché, que Harrison craignait de heurter, a validé son intuition. Il y avait bien un besoin. La jeunesse, ou une partie d’elle, était prête à entendre cela. La pop, apparemment, pouvait supporter un peu de transcendance.

Ignorance, peur de l’inconnu : la spiritualité comme antidote à la panique moderne

George a souvent ramené l’absence de religiosité ou de spiritualité à une forme d’ignorance, et surtout à la peur de l’inconnu. Ce diagnostic peut paraître simpliste si on le prend au pied de la lettre : il existe mille raisons de se méfier des religions, et beaucoup de gens vivent sans spiritualité explicite tout en ayant une éthique profonde. Mais chez Harrison, l’idée est moins moralisatrice qu’elle n’en a l’air. Il parle de peur au sens large : peur de mourir, peur de ne pas contrôler, peur de ne pas comprendre ce qu’on est.

La spiritualité harrisonienne n’est pas un système de réponses toutes faites. C’est une manière de desserrer l’angoisse. Une manière d’ouvrir la perception. Une manière d’accepter que l’on ne soit pas le centre du monde.

Dans cette logique, la musique devient un véhicule privilégié, parce qu’elle touche directement l’émotion. Elle peut donner une expérience, même brève, de quelque chose de plus grand que soi. Elle peut faire sentir un apaisement. Elle peut rappeler, sans discours, qu’il existe autre chose que la compétition et le bruit.

C’est là que Harrison rejoint une vieille tradition : celle des chansons qui soignent. Non pas au sens thérapeutique naïf, mais au sens où elles réorganisent l’intérieur. Elles redonnent un axe.

De “l’enseignement” à la “guérison” : la musique comme force curative

Harrison ne veut pas que la musique soit un prêche. Il veut qu’elle soit une force d’enseignement et, surtout, une force curative. Le mot est important. Il renvoie à l’idée que le monde moderne blesse, et que la musique peut réparer.

Cette vision n’est pas abstraite chez lui. Elle est biographique. Harrison a vécu la célébrité comme une distorsion de la réalité. Il a vu ce que l’argent fait aux relations, aux structures mentales, aux amitiés. Il a vu ce que l’ego fait aux groupes. Il a vu comment on se ment, comment on se protège, comment on se rend malheureux à force de vouloir gagner.

La guérison, pour lui, passe par un déplacement du centre de gravité : quitter l’ego pour aller vers quelque chose de plus vaste. Appelle-le Dieu, Krishna, conscience, unité, peu importe. Ce qui compte, c’est le mouvement.

Et la musique est un moteur de ce mouvement parce qu’elle permet de sentir ce déplacement, même chez quelqu’un qui n’a jamais ouvert un livre de philosophie. Harrison veut offrir ça aux jeunes : une chance d’être touchés, tôt, par une idée qui rend la vie plus large.

Le retour de “Yellow Submarine” : nostalgie, remix et critique du monde gris

À la fin des années 90, Harrison se retrouve dans une situation étrange : il est un homme mûr, déjà légendaire, vivant avec l’expérience du temps, et il observe une nouvelle génération se passionner pour des chansons enregistrées avant leur naissance. Quand il évoque le regain d’intérêt autour de Yellow Submarine, il ne le réduit pas à une mode. Il y voit une continuité : les gamins aiment ces morceaux pour les mêmes raisons fondamentales que ceux des sixties. Les chansons sont accrocheuses, elles sont drôles, elles ont une énergie immédiate.

Mais Harrison ajoute une dimension plus critique : il suggère que ce succès est aussi une forme de soulagement, une respiration après des années de sons mécaniques, de rythmes standardisés, de froideur industrielle. Il parle, avec son humour sec, d’une époque saturée de boîtes à rythmes, et plaisante sur l’idée de “profiter de l’engouement” pour ressortir des vieux titres.

Derrière la blague, il y a un diagnostic : une partie du public ressent une fatigue face à une musique trop programmée, trop lisse, trop désincarnée. Les Beatles, avec leurs prises humaines, leurs imperfections charmantes, leurs grooves organiques, redeviennent alors une évidence. Comme si, à l’ère du plastique sonore, l’analogique rappelait ce qu’est une chanson : un corps.

Ce retour de Yellow Submarine est aussi l’occasion pour Harrison de relire l’époque à travers le prisme du présent. Dans une interview de cette période, il évoque les Blue Meanies comme une métaphore du monde contemporain : le gris, la domination, le contrôle, l’étouffement culturel. L’animation de 1968 devient, dans sa bouche, une parabole toujours actuelle. Et cette idée boucle avec sa phrase de 1967 : si le monde est dominé par des forces grises, alors l’art doit être une contre-force colorée.

Le “monde gris” et la pop comme antidote : Harrison contre la normalisation culturelle

George Harrison n’a jamais été un nostalgique béat. Il ne dit pas “c’était mieux avant”. Il dit “c’était vivant”. Nuance énorme. Et quand il critique le monde gris, il critique surtout la normalisation : la manière dont les industries, les gouvernements, les systèmes de pouvoir transforment la culture en produit sécurisé, sans risque, sans aspérités.

Pour Harrison, le danger principal n’est pas la mauvaise musique en tant que telle, mais la musique qui ne porte rien, qui n’enseigne rien, qui ne guérit rien, qui ne fait que remplir l’espace. Cette musique-là n’est pas neutre : elle participe à l’anesthésie. Elle habitue à ne rien ressentir de profond. Elle rend le cerveau disponible pour d’autres lavages, moins avoués.

On comprend alors pourquoi il insiste sur les livres, sur l’art, sur l’exposition des enfants à des œuvres qui ouvrent. Harrison ne rêve pas d’une jeunesse obéissante. Il rêve d’une jeunesse capable de voir, de sentir, de penser. Une jeunesse qui ne se contenterait pas de “boogier”, pour reprendre son expression, mais qui chercherait quelque chose.

On pourrait trouver cela moraliste. On pourrait entendre là le discours d’un ancien hippie devenu donneur de leçons. Sauf que Harrison parle depuis un endroit plus fragile : il parle depuis le regret de voir des vies gâchées, des jeunes perdus, des existences réduites à la consommation et à la fuite. Il parle comme quelqu’un qui a trouvé une lumière et qui voudrait que d’autres aient la possibilité de la chercher, eux aussi.

La “vérité” selon Harrison : pas une doctrine, une direction

Il faut insister sur un point pour éviter le malentendu : chez Harrison, la vérité n’est pas un contenu figé, ce n’est pas une liste de propositions à avaler. C’est une direction. C’est un mouvement vers plus de conscience, plus de compassion, plus de lucidité intérieure.

Quand il veut “laver le cerveau” des jeunes avec la vérité, il veut surtout les laver du mensonge ordinaire : le mensonge selon lequel on est seul, le mensonge selon lequel la vie n’est qu’une compétition, le mensonge selon lequel la violence est normale, le mensonge selon lequel l’amour est une faiblesse.

C’est pour cela que ses meilleures chansons spirituelles fonctionnent même sur des gens qui ne partagent pas sa foi. Parce qu’elles ne demandent pas : “crois ceci”. Elles demandent : “ressens ceci”. Elles ouvrent une sensation d’unité, d’apaisement, d’élan vers quelque chose de plus grand que l’ego.

Et ce n’est pas un hasard si Harrison a toujours été attiré par des formes musicales capables de porter la transe douce : le mantra, le gospel, certaines structures répétitives qui ne cherchent pas à impressionner, mais à installer une vibration.

George Harrison, éducateur malgré lui : l’anti-professeur qui fait cours en chansons

Le plus beau, dans cette histoire, c’est que Harrison n’a jamais cherché à devenir un professeur. Il n’a pas la posture du gourou pop au sens caricatural. Il a même souvent fui cette image, conscient du ridicule possible. Il préfère l’humour, l’auto-dérision, la distance. Il sait qu’un message trop frontal devient vite un slogan, donc un mensonge.

Et pourtant, malgré lui, il a enseigné. Il a enseigné par l’exemple : en osant mettre la spiritualité dans la pop sans s’excuser. Il a enseigné par la cohérence : en revenant toujours à l’idée que l’ego est une impasse. Il a enseigné par l’insistance : en répétant, album après album, que le monde matériel ne suffit pas, que la beauté existe, que l’amour est une force, que la conscience est un travail.

On peut évidemment discuter de ses contradictions, comme on le fait pour tout être humain. Harrison a été un homme de désir, de colères, de jalousies, parfois de dureté. Sa vie n’est pas celle d’un saint. Mais précisément : c’est ce qui rend son discours intéressant. Il ne parle pas depuis une pureté inaccessible. Il parle depuis une lutte intérieure.

Et cette lutte est exactement ce qui peut toucher une jeunesse : l’idée que la vérité n’est pas une statue, mais un chemin. Qu’on peut tomber, se tromper, recommencer, et continuer malgré tout.

Ce que cette phrase de 1967 raconte du rock : influence, responsabilité, transmission

Si l’on prend Harrison au sérieux, sa phrase sur le “lavage de cerveau” est un manifeste sur le rock. Le rock a toujours eu une relation ambiguë à l’influence. Il se vante de libérer, mais il crée aussi des modes, des tribus, des conformismes. Il se prétend anti-système, mais il est un système. Il s’imagine spontané, mais il est médiatisé.

Harrison, lui, ne se raconte pas d’histoires : il sait que la musique influence. Il sait qu’elle structure le désir. Il sait qu’elle fabrique des sensibilités. Et il propose une idée presque simple : puisqu’on ne peut pas empêcher l’influence, alors orientons-la vers quelque chose de meilleur.

C’est une position à la fois idéaliste et pragmatique. Idéaliste, parce qu’elle suppose que l’art peut changer le monde. Pragmatique, parce qu’elle ne rêve pas d’un monde parfait, seulement d’une amélioration progressive, génération après génération.

C’est aussi une position étonnamment moderne. Aujourd’hui, on parle d’éducation aux médias, de lutte contre la désinformation, de construction de l’esprit critique. Harrison, en 1967, dit déjà : attention, les cerveaux se forment. Attention, les récits se déposent tôt. Attention, la culture est une bataille silencieuse.

La différence, c’est qu’il ne propose pas des cours de civisme. Il propose des chansons, des livres, de l’art. Il propose une sensibilité.

La vraie leçon de George : être assez sincère pour ne pas se mentir

Au bout du compte, ce que George Harrison défend n’est pas une religion, ni un style musical, ni un retour nostalgique à un âge d’or. Il défend une exigence : ne pas se mentir.

Quand il dit qu’il faut exprimer ses sentiments plutôt que les supprimer, il parle autant de la musique que de la vie. Il refuse l’idée qu’on doit se rendre petit pour rester “commercial”. Il refuse l’idée que la pop doit être vide pour être populaire. Il refuse l’idée que la spiritualité est honteuse.

Cette exigence, c’est sa forme de vérité. Et c’est peut-être la seule “propagande” qu’il ait réellement voulue : une propagande de la sincérité, de l’ouverture, de la conscience.

Le rock a produit des cyniques flamboyants et des idéalistes fragiles. Harrison appartient à cette deuxième famille : un idéaliste qui se méfie des institutions, qui se méfie de lui-même, qui se méfie du marché, mais qui continue, obstinément, à croire qu’une chanson peut rendre quelqu’un un peu plus vivant.

Et si l’on devait résumer son “lavage de cerveau” en une image, ce serait celle-ci : au lieu de remplir la tête des enfants de peur et de gris, leur donner tôt des couleurs, des harmonies, des livres, des chansons qui disent qu’un autre monde intérieur est possible. Pas parce que cela garantit le bonheur, mais parce que cela offre une chance.

C’est peu, et c’est immense.

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