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Le mur percé de George Harrison : Wonderwall Music, le couloir secret des Beatles

On oublie souvent que la première échappée solo d’un Beatle n’a pas la forme d’une chanson, mais d’une brèche. À l’automne 1968, au moment où la machine Beatles se fissure et où Apple Records se rêve en laboratoire, George Harrison signe Wonderwall Music, bande originale d’un film psychédélique de Joe Massot. Un disque fragmentaire, fait de portes qui s’ouvrent et se referment : Mellotron brumeux, piano de salon, riffs électriques, puis soudain Bombay — sarod, santoor, tablas, shehnai — et cette autre relation au temps que Harrison cherche depuis sa rencontre avec Ravi Shankar. Plutôt que “mettre du sitar sur du rock”, il déplace l’oreille, monte des collages, chronomètre l’image, capte des instants et les assemble comme un monteur sonore. Entre Microbes, Ski-ing (avec un Clapton masqué) et le mantra final Singing Om, Wonderwall Music raconte un musicien qui enlève une brique au mur de son rôle, et laisse passer l’air. Revenir à cet album, c’est explorer un couloir secret de l’histoire des Beatles, où l’expérimentation devient liberté.


On peut raconter Wonderwall Music comme on raconte une apparition. Une musique surgie par surprise, dans un recoin de l’histoire des Beatles, à un moment où tout vacille, où l’immense machine pop commence à grincer, où chacun cherche une porte de sortie sans vraiment l’avouer. C’est un album qui ne ressemble à rien de ce que l’époque attend d’un Beatle, et encore moins de George Harrison, longtemps catalogué comme le « troisième homme » du quatuor. Un disque qui ne cherche pas à plaire, qui ne cherche même pas à exister comme un « album » au sens classique : plutôt une série de visions, de vignettes, d’ambiances, un carnet de voyage sonore entre Londres et Bombay, entre l’électricité des studios occidentaux et le bois, la peau, le souffle des instruments indiens.

L’objet est d’autant plus fascinant qu’il est né d’une commande de cinéma. Une bande originale pour Wonderwall, film psychédélique de Joe Massot, drôle de météore britannique où un professeur solitaire s’enferme dans son appartement et, littéralement, perce un mur pour observer la vie de sa voisine, une jeune modèle prénommée Penny Lane. Cette idée du mur troué, du regard clandestin, du passage secret entre deux mondes, résume presque malgré elle l’album de Harrison : lui aussi perce un mur. Il ouvre une brèche dans la pop occidentale pour laisser passer d’autres timbres, d’autres échelles, d’autres manières d’habiter le temps. Il ne « met pas du sitar sur du rock ». Il déplace l’oreille. Il réorganise l’espace.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la modernité de cette démarche. On dira plus tard world music, comme on appose une étiquette sur une caisse déjà pleine d’objets hétéroclites. Mais en 1967-1968, ce mot n’a pas encore sa valeur marchande, ni ses ambiguïtés. Harrison, lui, agit d’abord par obsession, par curiosité, par besoin intime. Et aussi, il faut le dire, par frustration : celle d’un musicien qui a l’impression d’être devenu une pièce interchangeable de la plus grande entreprise culturelle du monde. Wonderwall Music est son échappée. Son « ailleurs ». Son premier geste solo, au sens le plus fort : un geste qui dit « je suis autre chose que ce rôle ».

1967-1968 : George Harrison, l’appendice qui veut redevenir un musicien

Pour comprendre la charge symbolique de Wonderwall Music, il faut revenir à l’arrière-plan. Fin 1967, les Beatles sont encore officiellement un groupe, mais la dynamique interne s’est fissurée. Le décès de Brian Epstein a laissé un vide et accéléré les tensions. Sur le plan musical, Lennon et McCartney dominent toujours la direction, et Harrison, malgré des progrès fulgurants d’écriture, se heurte à la logique du duo. Il est au cœur du siècle, mais il ne se sent plus au centre de son propre désir.

C’est précisément à ce moment-là que sa relation à la musique indienne prend une dimension nouvelle. On connaît le récit canonique : la découverte du sitar, la rencontre avec Ravi Shankar, l’initiation, l’apprentissage. Mais on caricature souvent cette période comme une mode psychédélique, une coquetterie orientalisante de rock star. Or Harrison, lui, va plus loin. Il étudie sérieusement, écoute, apprend des formes, des ragas, une autre manière de penser la mélodie et la durée. Là où beaucoup de musiciens britanniques de l’époque se contentent de peindre une couleur indienne sur une structure pop, Harrison cherche une immersion. Et cette immersion n’est pas seulement sonore : elle est spirituelle, culturelle, presque existentielle.

Wonderwall Music arrive alors comme un terrain parfait. Massot lui propose une liberté inhabituelle : pas de cahier des charges strict, pas de chanson attendue, pas de single. Une musique de film, donc une musique qui peut être fragmentaire, atmosphérique, sans avoir à se justifier par la logique de la radio. Harrison y voit, selon ses propres mots rapportés plus tard, une occasion d’offrir une sorte d’anthologie, de faire entendre au public rock des instruments encore peu familiers en Occident, des timbres qui n’ont pas encore envahi les disques des groupes anglais.

Ce disque est aussi une photographie d’un basculement : Harrison y apparaît déjà comme producteur, comme architecte de sons, comme assembleur d’univers. Il n’est plus seulement le guitariste discret à côté de deux génies dominants. Il devient un passeur. Et dans cette posture, il prépare en silence ce que son œuvre solo dira bientôt plus frontalement : qu’il a une vision, une voix, une colonne vertébrale artistique.

Le film Wonderwall : Swinging London, voyeurisme pop et fantasmagorie psychédélique

Le film que Harrison habille musicalement est un étrange animal. Wonderwall est un produit du Swinging London, mais il en révèle aussi la part d’ombre : la solitude, le voyeurisme, la consommation des corps, l’ennui qui se maquille en fête permanente. Jack MacGowran y joue un professeur enfermé dans un quotidien gris, irrité par le bruit et la vie du dessus. Au-dessus, justement, Jane Birkin incarne une jeune femme happée par un tourbillon de soirées, de séances photo, de personnages plus ou moins grotesques. Le mur devient un instrument narratif : le voisin perce, observe, fantasme, se perd dans des visions où réalité et délire s’entremêlent.

Ce contexte visuel est essentiel pour comprendre le choix musical de Harrison. Une bande originale traditionnelle aurait souligné l’époque, posé des repères, guidé l’émotion. Harrison, au contraire, choisit la dérive. Il construit des atmosphères qui ne disent pas « voici une scène joyeuse » ou « voici un moment triste », mais qui créent une zone mentale. Il fait ce que font les meilleurs compositeurs de cinéma : il ne commente pas l’image, il ouvre une troisième dimension. Une scène devient un rêve, un couloir, un miroir.

Le paradoxe délicieux, c’est que le film a eu une existence chaotique. Présenté à Cannes en 1968, il peine ensuite à trouver une distribution solide. Il deviendra un objet culte tardif, un « film de minuit » pour amateurs de curiosités psychédéliques. Mais sa musique, elle, aura une vie autonome. Elle survivra à l’œuvre qu’elle sert. Et c’est là l’ironie magnifique : la bande originale finit par dépasser le film, comme si Harrison avait compris, instinctivement, qu’il composait moins pour un long-métrage que pour une époque en train de se transformer.

Le cinéma permet à Harrison d’échapper à la forme chanson, à la tyrannie du couplet-refrain. Il peut faire coexister un raga méditatif et un fragment de rock distordu, un mantra et un piano de salon, une fanfare brinquebalante et un drone de tanpura. Le film, avec ses scènes quasi muettes, ses séquences de fantasmes, ses ruptures de ton, appelle précisément ce collage. Harrison répond en explorateur, pas en artisan.

Apple Records : un label comme utopie, un album comme manifeste involontaire

Quand Wonderwall Music sort à l’automne 1968, un autre événement se joue en parallèle : la naissance publique de Apple Records, la branche musicale de l’empire Apple imaginé par les Beatles. Apple, c’est l’utopie et le chaos en même temps. Un désir de liberté artistique, un rêve communautaire, un laboratoire, mais aussi une machine qui brûle de l’argent et attire les opportunistes. Dans cette effervescence, Wonderwall Music n’est pas seulement le premier album solo d’un Beatle. Il est aussi, symboliquement, l’un des premiers étendards d’Apple : un disque qui dit « nous pouvons sortir ce que nous voulons ».

Il y a quelque chose de presque comique, avec le recul, à imaginer les commerciaux d’EMI recevant ce disque comme l’une des premières vitrines d’un nouveau label. Pas de chanson évidente, pas de visage des Beatles en couverture, une peinture surréaliste inspirée de Magritte : un homme en costume séparé d’un monde de femmes nues par un mur de briques, avec une brique manquante comme une promesse de passage. Le visuel raconte déjà le contenu : deux univers, une frontière, une brèche.

Ce disque-là est un manifeste malgré lui. Il montre que la marque « Beatles » peut s’étendre à autre chose que la pop mondiale. Il annonce aussi, en creux, la fragmentation à venir : chacun va suivre sa route. McCartney a déjà signé une bande originale plus classique, Lennon s’enfonce dans l’avant-garde et l’intime, Ringo se cherche, Harrison construit sa singularité par l’ouverture aux autres cultures et par une quête spirituelle de plus en plus assumée.

Dans le grand récit beatlesien, Wonderwall Music est parfois relégué à la marge, comme une curiosité pour complétistes. C’est une erreur. Parce qu’il dit quelque chose de crucial : l’idée même de « disque d’un Beatle » est en train de changer. Ce n’est plus seulement un produit pop attendu. Cela peut devenir une œuvre expérimentale, un carnet de sons, un geste de recherche. Et cette possibilité, Harrison l’inscrit sur vinyle avec une assurance tranquille.

Abbey Road et De Lane Lea : bricolages londoniens, Mellotron brumeux et rock en fragments

L’un des charmes de Wonderwall Music, c’est sa manière de juxtaposer des mondes sans chercher à les faire fusionner de force. Une partie importante du disque est enregistrée à Abbey Road, mais aussi dans d’autres studios londoniens, dans une ambiance de laboratoire. Harrison y joue beaucoup lui-même : piano, guitares, traitements sonores, bandes, boucles. Il convoque des musiciens capables de passer d’un style à l’autre sans poser de questions métaphysiques : des instrumentistes de session, des complices, des amis, des gens de passage.

Le disque contient ainsi des éclats de rock expérimental, des petites pièces de ragtime déglingué, des séquences qui sentent la fumée et l’électricité. On y entend le goût de l’époque pour l’inversion de bandes, les textures étranges, le Mellotron qui transforme un studio en brouillard. Ce sont des sons qui appartiennent au Londres psychédélique, celui des films pop-art, des boutiques flamboyantes, des fêtes où l’on s’ennuie en prétendant s’amuser. Harrison capte cette ambiance comme un photographe capte une ruelle : sans jugement moral, mais avec une lucidité douce-amère.

Le procédé de travail est, lui aussi, très cinématographique. Harrison « spotte » le film, chronomètre les scènes, demande des durées précises. Il ne compose pas en solitaire puis ne fait exécuter. Il dirige des situations. Il crée des contraintes de temps qui deviennent des déclencheurs d’idées. Une minute trente-cinq avec une couleur country, deux minutes de rock, un fragment de piano pour une transition. Les musiciens jouent, improvisent, Harrison choisit, coupe, garde, assemble. On est déjà dans une logique de montage sonore.

Cette méthode donne au disque son côté kaleïdoscope. Les morceaux ne sont pas des monuments, ce sont des portes qui s’ouvrent et se referment. Certains titres ressemblent à des bouts de scène, d’autres à des états de conscience. Harrison accepte la discontinuité parce qu’elle sert l’image, mais aussi parce qu’elle correspond à ce qu’il vit : une époque fragmentée, un groupe qui se fissure, un esprit qui cherche ailleurs.

Il faut aussi parler de John Barham, figure essentielle de cette aventure. Arrangeur, musicien, compagnon d’écoute, il participe à donner une cohérence à l’ensemble. Barham n’est pas un simple technicien : il est l’un de ceux qui comprennent que Harrison ne cherche pas un exotisme de carte postale, mais un dialogue réel entre des traditions. Dans ces sessions, il apporte un sens orchestral, une manière de faire respirer les idées, de les habiller sans les étouffer.

Bombay : l’école du timbre, la vérité des instruments, la ville dans les micros

Et puis, il y a Bombay. Le cœur battant du disque. Le moment où Wonderwall Music cesse d’être une bande originale psychédélique parmi d’autres pour devenir un objet unique. Harrison enregistre en Inde avec des musiciens de très haut niveau : Aashish Khan au sarod, Mahapurush Misra aux percussions, Shivkumar Sharma au santoor, des souffleurs, des joueurs de shehnai, des instrumentistes capables de faire vivre un raga non pas comme un décor, mais comme un organisme.

Ce qui change, ce n’est pas seulement la présence d’instruments indiens. C’est la relation au temps. La musique indienne classique ne se développe pas selon les mêmes réflexes que la pop occidentale. Elle respire autrement. Elle s’étire, se concentre, s’envole par micro-variations. Harrison, qui a déjà étudié, se retrouve là face à une réalité sonore : des musiciens qui portent la tradition dans les doigts, dans le souffle, dans la peau des tambours.

Les conditions techniques, en Inde, ne sont pas celles d’Abbey Road. On a moins de pistes, moins de confort, parfois une forme de rudimentaire qui oblige à aller à l’essentiel. Et paradoxalement, cela renforce la sensation d’authenticité. La ville s’invite dans l’enregistrement. On croit entendre, parfois, une agitation lointaine, comme si les klaxons et le mouvement urbain se glissaient dans les silences. Harrison, loin de chercher une perfection clinique, semble accepter ces traces comme des preuves de vie. Ce disque n’est pas un musée : c’est une scène.

Il y a aussi, dans ces sessions, un détail révélateur du tempérament de Harrison : sa manie d’apprendre. Il note, il observe, il s’imprègne. Il ne veut pas seulement « utiliser » des musiciens indiens, il veut comprendre la logique de leurs instruments, leurs nuances de timbre, leur manière de construire une phrase. Cette attitude le distingue de bien des rockers fascinés par l’Orient : chez lui, il y a un respect profond, une humilité, une volonté de ne pas trahir ce qu’il aime.

Bombay devient ainsi plus qu’un lieu d’enregistrement. C’est un passage initiatique. Et ce passage aura des répercussions directes dans l’univers beatlesien : c’est dans le sillage de ces sessions que naît aussi l’ossature sonore de The Inner Light, futur joyau discret du répertoire, où l’Inde n’est pas un effet, mais une matrice.

Composer pour l’image : le chronomètre, l’improvisation et l’art de l’atmosphère

Une bande originale, surtout dans un film aussi étrange que Wonderwall, pose une question brutale : comment écrire pour des images qui elles-mêmes glissent, délirent, se contredisent ? Harrison répond par une méthode presque artisanale : il mesure le temps, puis il remplit ce temps avec une texture. Il ne cherche pas forcément un thème identifiable. Il cherche une sensation.

C’est là que l’improvisation devient centrale. On a parfois tendance à opposer improvisation et rigueur, comme si l’une était un abandon et l’autre une discipline. Dans Wonderwall Music, l’improvisation est une technique de précision. Harrison lance une idée, les musiciens réagissent, un moment apparaît, il est capté. Puis Harrison l’insère au bon endroit, comme on colle un fragment de pellicule. Il y a une dimension presque documentaire : on enregistre des instants.

Cette approche donne au disque une qualité rare : il est à la fois très daté et étrangement intemporel. Daté, parce qu’on y entend les outils de la fin des sixties, les expérimentations de studio, l’air psychédélique. Intemporel, parce qu’on y entend aussi une quête plus profonde : celle de fabriquer un langage hybride, pas par calcul, mais par nécessité expressive.

La liberté accordée par Massot joue un rôle crucial. Harrison n’aurait probablement pas pu publier un album aussi déconcertant sous une autre forme. Le cinéma lui offre un alibi, et Harrison transforme cet alibi en opportunité esthétique. Il s’autorise des ruptures, des collages, des morceaux qui durent à peine plus d’une minute, des transitions qui ressemblent à des hallucinations. Il se comporte comme un monteur sonore, pas comme un compositeur traditionnel.

Et c’est peut-être là le secret : Wonderwall Music est moins une « œuvre » qu’un espace. Un espace où Harrison teste des idées, observe ce que produit un drone sous une guitare électrique, ce que devient un piano quand on le fait dialoguer avec une percussion indienne, comment une voix peut devenir texture plutôt que récit. L’album apprend à l’auditeur à écouter autrement, à accepter qu’un disque puisse être un paysage plutôt qu’un discours.

À l’intérieur du disque : Microbes, Ski-ing, Dream Scene, ou le collage comme prophétie

Écouter Wonderwall Music, c’est accepter de se perdre. Dès les premières minutes, l’album annonce sa logique : des morceaux courts, des motifs qui surgissent puis disparaissent, une alternance entre l’Inde et l’Occident, entre la contemplation et la farce, entre le sacré et le bricolé. Le titre d’ouverture, Microbes, installe une étrange sensation de mouvement intérieur, comme un organisme sonore qui s’éveille. Très vite, on comprend qu’on n’est pas dans un disque « décoratif ». Même quand la musique semble légère, elle travaille quelque chose de plus profond : la perception.

Il y a des passages où Harrison semble se souvenir que le rock peut être un jouet. Drilling a Home, par exemple, possède cette énergie un peu absurde, presque burlesque, comme si l’idée même de percer un mur devenait un riff. D’autres moments relèvent d’une poésie de chambre : Red Lady Too, avec son piano, a quelque chose de fragile, de suspendu, comme si l’on entrait dans la solitude du personnage de MacGowran sans le regarder directement.

Et puis il y a Ski-ing. Cent secondes de guitare incendiaire où Eric Clapton, crédité sous pseudonyme, injecte une tension blues-rock brute, presque sale, dans ce monde de drones et de ragas. Ce morceau est essentiel parce qu’il montre la vision de Harrison : l’Inde n’est pas un espace séparé du rock, elle peut coexister avec lui, l’électrifier, le tordre. Le riff de Clapton ne vient pas « casser » l’album, il le révèle. Il montre que l’expérimentation n’est pas forcément froide : elle peut être joyeuse, physique, ludique.

Le sommet de l’étrangeté reste Dream Scene, morceau-collage qui semble avaler tout le disque pour le recracher sous forme de cauchemar pop. On y entend des fragments inversés, des bruits, des voix, des instruments traités, des cloches, des textures qui s’entrechoquent. Cette pièce a souvent été décrite comme préfigurant certaines audaces de la fin des sixties, et il y a, en effet, quelque chose d’annonciateur : l’idée qu’un morceau peut être une suite d’événements sonores sans narration linéaire. Harrison lui-même, plus tard, regardera cette piste avec une forme de gêne amusée, comme on regarde une vieille photo d’expérimentation adolescente. Mais c’est précisément ce qui la rend précieuse : elle capture une liberté sans filtre.

Enfin, l’album se ferme sur Singing Om, moment de mantra, de respiration sacrée. Dans une discographie beatlesienne souvent nourrie de spiritualité, ce choix reste radical : terminer un disque destiné au public occidental par une invocation qui refuse le spectaculaire. Pas de grand final, pas d’explosion. Juste le son comme méditation. Harrison ne conclut pas, il ouvre.

Un laboratoire pour la suite : de The Inner Light à All Things Must Pass, l’ombre portée de Wonderwall

On se tromperait en voyant Wonderwall Music comme une parenthèse exotique. C’est un laboratoire, et ce laboratoire irrigue la suite de la trajectoire de Harrison. D’abord, parce que le disque l’affirme comme producteur. Il apprend à organiser des sessions, à diriger sans dominer, à capter des instants et à les transformer en structure. Cette compétence sera cruciale quand il entrera dans l’ère des grands albums solo, quand il faudra donner une forme à la masse de chansons accumulées.

Ensuite, parce que Wonderwall Music est un disque de rencontres. Harrison y croise des musiciens indiens qu’il admire, des instrumentistes occidentaux capables de basculer d’un style à l’autre, des collaborateurs comme John Barham qui deviendront des alliés décisifs. L’idée même de collaboration, chez Harrison, n’est jamais un simple « featuring ». C’est une manière d’apprendre, de partager, de se déplacer.

Le lien le plus évident avec la suite, c’est The Inner Light. La chanson, enregistrée dans la même période indienne, porte une sensibilité rare : un texte inspiré, une musique où l’Inde n’est pas un décor, mais une architecture. Ce morceau, glissé en face B, dit déjà quelque chose du futur Harrison : un artiste capable d’inscrire sa quête spirituelle dans une forme pop sans l’affadir.

Plus largement, on retrouve dans les grands disques de Harrison une leçon de Wonderwall Music : l’attention aux textures, le goût des timbres, l’idée que la musique peut être un espace mental. Même lorsque Harrison reviendra davantage à la guitare et au chant, même lorsqu’il s’éloignera d’une immersion indienne aussi directe, il gardera ce sens de l’atmosphère. Il saura faire cohabiter le religieux et le quotidien, l’élévation et l’ironie.

Il y a aussi une dimension psychologique : Wonderwall Music est un disque où Harrison s’autorise à exister en dehors des Beatles, sans devoir convaincre Lennon ou McCartney de la pertinence de ses idées. Cette liberté est un choc. Elle prouve qu’il peut produire un monde sonore complet. Et cette preuve, une fois faite, ne s’efface pas. Elle devient une force intérieure, une certitude silencieuse qui éclatera plus tard quand Harrison sortira de l’ombre avec une avalanche de chansons longtemps retenues.

Réception : incompris, marginal, puis réhabilité comme œuvre fondatrice

À sa sortie, Wonderwall Music est un objet difficile à classer. Le public attend des Beatles une révolution pop, pas une bande originale instrumentale traversée de ragas et de collages. La critique elle-même se divise. Certains saluent l’audace, l’atmosphère, la poésie étrange. D’autres reprochent au disque son caractère fragmentaire, son manque de cohérence en dehors des images du film. La vérité, c’est que l’album n’est pas fait pour rassurer. Il demande une écoute qui n’est pas encore devenue un réflexe de consommation culturelle. Il ressemble davantage à une installation sonore qu’à un produit pop.

Le disque ne devient pas immédiatement un succès massif. Il circule autrement, par curiosité, par bouche-à-oreille, par fascination pour tout ce qui touche aux Beatles. Longtemps, il reste une zone de la discographie harrisonienne réservée aux passionnés : ceux qui aiment les coins, les marges, les tunnels.

Mais le temps travaille pour lui. Parce que ce qu’il contient devient de plus en plus lisible au fil des décennies : l’idée d’une musique globale, l’évidence des échanges culturels, la normalisation de ce qui était rare. Ce qui semblait décousu apparaît alors comme un choix esthétique cohérent : un montage. Une cartographie d’ambiances. Une bande de sons d’une époque où l’on croyait encore que la musique pouvait ouvrir des portes, pas seulement vendre des émotions.

Les rééditions, notamment celles du début des années 1990 puis du milieu des années 2010, contribuent à cette réhabilitation. Elles replacent Wonderwall Music dans un récit plus large : celui de l’Apple des origines, celui des trajectoires solo, celui de l’histoire des croisements entre rock et musiques non occidentales. Elles ajoutent aussi des éléments qui éclairent l’atelier : des bonus, des versions alternatives, des pièces qui montrent que Harrison avait enregistré plus qu’il n’en avait publié.

Aujourd’hui, l’album est souvent considéré comme une œuvre pionnière. Non pas parce qu’il serait « le premier » à faire ceci ou cela au sens strict, mais parce qu’il assume, avec une liberté totale, un geste de décloisonnement. Il ne s’agit pas de “fusion” au sens marketing : il s’agit d’un artiste qui traverse des frontières et enregistre ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il devient.

Héritage : le raga rock, la préhistoire de la world music, et l’art de faire tomber les frontières sans les caricaturer

L’héritage de Wonderwall Music se mesure moins en chiffres qu’en résonances. L’album a contribué à rendre familiers certains instruments, certaines textures, certains modes d’écoute. Il a montré qu’un musicien de rock pouvait travailler avec des maîtres indiens sans réduire leur art à un effet de style. Il a aussi montré qu’un disque pouvait être un espace de circulation entre des mondes, sans devoir se justifier par une théorie.

Dans les décennies suivantes, la musique populaire occidentale va multiplier les échanges : collaborations, emprunts, hybridations. On verra apparaître des scènes entières bâties sur le dialogue entre l’Orient et l’Occident, des groupes qui revendiquent l’influence des ragas, des artistes qui cherchent ailleurs des échelles, des rythmes, des manières de faire durer un motif. Le phénomène sera parfois superficiel, parfois profond, parfois splendide, parfois gênant. Mais l’idée d’ouverture, elle, sera devenue évidente.

Ce qui distingue Wonderwall Music, c’est sa tonalité. Ce disque n’a pas la posture du conquérant. Il a la posture du curieux. Il n’est pas là pour « prendre » une culture, il est là pour la mettre en lumière, pour la faire entendre dans un contexte nouveau. Harrison ne se met pas au centre, même quand il signe tout. Il construit un cadre où d’autres voix peuvent résonner.

Et il y a, bien sûr, la question de son titre devenu mythique par un autre biais. Des années plus tard, le mot « Wonderwall » entrera dans l’imaginaire collectif mondial par le biais d’un tube britpop. C’est une ironie amusante, mais secondaire. L’essentiel est ailleurs : Wonderwall Music n’est pas une curiosité nommée “avant” une chanson célèbre. C’est une œuvre qui a, à sa manière, annoncé un futur où les styles ne seraient plus des cages, mais des matériaux.

La brèche est toujours là : pourquoi Wonderwall Music continue de hanter l’oreille

Revenir à Wonderwall Music aujourd’hui, c’est ressentir un double vertige. D’un côté, le disque est un artefact sixties, avec ses couleurs psychédéliques, ses collages, son côté “atelier de sons” typique d’une époque où le studio devenait un instrument. De l’autre, il paraît étonnamment contemporain dans son refus des frontières, dans sa manière d’assumer la circulation, dans son désir d’authenticité sans purisme.

Ce disque dit aussi quelque chose de George Harrison que l’on oublie parfois derrière la légende des Beatles : sa capacité à écouter. Harrison n’est pas seulement un songwriter tardivement reconnu. Il est un auditeur passionné, un musicien qui se transforme au contact de ce qu’il aime. Wonderwall Music est le document de cette transformation. Il montre un homme qui, au milieu de la plus grande célébrité de la planète, choisit de s’asseoir par terre, de regarder des mains jouer, de noter des détails, de s’émerveiller.

Et puis il y a la symbolique du mur. Le mur du film, celui qui sépare deux vies, deux classes, deux univers. Le mur des Beatles, aussi, cette construction gigantesque qui enferme chacun dans un rôle. Harrison, avec ce disque, enlève une brique. Une seule, peut-être, mais suffisante pour laisser passer l’air. L’album est cette brique manquante : un trou dans une façade trop parfaite, une ouverture vers un ailleurs.

C’est pour cela qu’il demeure précieux. Parce qu’il ne promet pas le confort. Il promet l’exploration. Il rappelle qu’un musicien, même au sommet, peut encore chercher, tâtonner, bricoler, se tromper, assembler des mondes. Il rappelle surtout que la musique, quand elle est prise au sérieux, n’est pas un style : c’est une manière de traverser le réel.

Dans le grand récit des Beatles, Wonderwall Music est un chapitre à part, un couloir secret. Un disque qui ne cherche pas à être un classique, et qui, paradoxalement, le devient précisément parce qu’il refuse d’obéir. Un disque où George Harrison cesse un instant d’être un Beatle pour devenir ce qu’il a toujours voulu être : un musicien libre, attentif, et obstinément ouvert.

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