John Lennon n’a jamais été un artiste à fuir ses émotions, et What You Got, extrait de son cinquième album Walls and Bridges, en est une illustration éclatante. Sorti en octobre 1974, cet album est largement marqué par les tumultes de la vie personnelle de Lennon, notamment sa séparation d’avec Yoko Ono, la figure centrale de sa vie depuis plusieurs années. À travers cet opus, et en particulier sur des morceaux comme What You Got, l’artiste n’hésite pas à exposer ses tourments, ses errances et ses regrets, tout en continuant d’expérimenter avec de nouveaux styles musicaux. C’est un moment charnière de sa carrière, où Lennon, après l’intense période des Beatles et ses années de revendication pacifiste, se retrouve plongé dans une période plus introspective, moins politique, mais non moins tumultueuse.
Sommaire
Le contexte personnel : Le Lost Weekend de Lennon
Avant de plonger dans les détails de la chanson elle-même, il est essentiel de remettre What You Got dans le contexte de la vie de Lennon à ce moment-là. L’année 1974 marque le début d’une période que l’on appellera le « Lost Weekend », une phase où Lennon se sépare de Yoko Ono et se lance dans une vie plus exubérante et moins disciplinée. Cette séparation, qui fut en grande partie une conséquence de la pression croissante de sa célébrité et des tensions dans sa relation avec Ono, le pousse dans un tourbillon de fêtes, de consommation et de rencontres diverses. Ce n’est pas sans conséquence : Lennon, qui vivait auparavant dans l’ombre d’un couple mythique, se retrouve seul, dans un monde en perpétuel mouvement, souvent rattrapé par les démons du passé.
L’album Walls and Bridges reflète bien cette époque de confusion. On y trouve des titres où Lennon explore ses sentiments vis-à-vis de sa relation avec Yoko Ono, tout en se confrontant aux excès qu’il avait jusque-là mis de côté. Parmi ces morceaux, What You Got se distingue par sa légèreté apparente, son côté rythmé et son texte minimaliste. Pourtant, à travers sa structure musicale et ses paroles, Lennon parvient à transmettre une profonde mélancolie et une interrogation sur ce qu’il a perdu.
Une genèse incertaine : De la démo à l’enregistrement final
Le morceau What You Got prend forme au printemps 1974, lorsqu’un Lennon, en proie à la solitude et aux incertitudes de son Lost Weekend, commence à travailler sur des démos chez lui. Lors de ces premières ébauches, le morceau prend la forme d’une chanson rockabilly, avec un accent particulier sur les rythmes de guitare, ce qui rappelle inévitablement les premiers travaux de Carl Perkins, une figure de la scène rockabilly qui avait marqué Lennon de son empreinte. L’influence de Perkins, notamment sur des morceaux comme Blue Suede Shoes, se fait sentir dès les premières maquettes de What You Got. Le morceau est alors un hymne à la fête et à la légèreté, mais aussi une forme d’aveu implicite : une manière pour Lennon de traiter ses frustrations à travers un genre musical qui, à l’époque, symbolisait une époque révolue de sa propre jeunesse.
Cependant, ce n’est qu’une fois dans le studio qu’il décidera de radicalement transformer le morceau. Lennon, qui s’était profondément imprégné des sons de la scène funk et disco des années 70, notamment à travers des groupes comme The O’Jays, opte pour une version plus funky et sophistiquée de What You Got. Cette version finale, bien plus soignée, présente des lignes de basse profondes, des cuivres entraînants et un groove entraînant qui rappelle les morceaux phares de la scène soul et funk américaine. En effet, cette nouvelle approche a de quoi surprendre : ce n’est plus la chanson rockabilly naïve de ses premiers enregistrements, mais une pièce rythmée, presque dansante, comme une sorte d’écho à la disco new-yorkaise de l’époque.
Le son du New York des années 70 : Un mélange de funk et de disco
La transformation de What You Got en une chanson funky reflète la période où Lennon se trouve. Il s’agit en quelque sorte d’un plongeon dans l’univers sonore de l’époque, où la musique s’imprègne de nouvelles influences. Le New York des années 70, avec ses clubs de disco et ses scènes de funk effervescentes, devient l’arrière-plan sonore de cet album, à commencer par ce morceau.
Lennon, bien qu’habituellement plus axé sur des sonorités brutes et intimes, ne semble pas vouloir se soustraire aux tendances musicales du moment. En enregistrant ce morceau, il laisse transparaître une nouvelle facette de lui-même, presque comme s’il se réinventait musicalement, tout en restant fidèle à son amour pour les rythmes puissants et les mélodies accrocheuses. Les musiciens qui l’accompagnent sur cette session (notamment Nicky Hopkins au piano, Klaus Voormann à la basse, et Jim Keltner à la batterie) viennent en grande partie de la scène musicale new-yorkaise. Leur présence apporte à What You Got un groove authentique qui capte l’énergie vibrante de la ville à ce moment précis.
Les thèmes sous-jacents : L’écho du passé et la rupture
Mais What You Got n’est pas uniquement un morceau rythmé et énergique ; c’est aussi une chanson lourde de significations personnelles. Les paroles de Lennon, bien qu’apparaissant simples à première vue, s’enrichissent au fur et à mesure que l’on décortique le texte. La phrase « You really don’t know what you got till you lose it » (« Tu ne sais vraiment pas ce que tu as avant de le perdre ») résume tout le dilemme dans lequel Lennon se trouve. La rupture avec Yoko Ono, bien que temporaire, le laisse dans un état de confusion et de regret. C’est l’histoire d’un homme qui se rend compte qu’il a perdu quelque chose d’essentiel, mais qui peine à revenir en arrière.
Le thème de la perte est omniprésent dans cet album, et What You Got n’échappe pas à cette règle. À travers ses paroles, Lennon semble évoquer le vide qu’il ressent suite à sa séparation, tout en reconnaissant l’inevitable mouvement de son existence : « What you got is what you lost, and you can’t get it back ». La mélancolie sous-jacente est palpable, bien qu’enveloppée dans des rythmes entraînants. C’est une chanson d’acceptation de la perte, mais aussi un moyen pour Lennon de montrer qu’il est prêt à avancer, à s’adapter aux nouvelles réalités de sa vie.
Un morceau qui résume une époque
À la fin des années 70, après plusieurs années de silence et de retrait, John Lennon reviendra dans la sphère musicale avec un album comme Double Fantasy en 1980. Cependant, les morceaux de Walls and Bridges, et en particulier What You Got, resteront comme un témoin de cette époque, où Lennon se cherche encore, oscille entre le passé et le futur, tout en expérimentant de nouvelles textures sonores. What You Got est ainsi une passerelle entre son passé avec les Beatles, son Lost Weekend, et les années suivantes de sa carrière solo.
À travers ce morceau, Lennon réussit l’exploit de fusionner des éléments de musique populaire tout en y insufflant son propre désespoir, ses frustrations et ses espoirs. C’est un morceau paradoxalement joyeux et triste, dynamique et mélancolique, comme si Lennon essayait de se donner du courage, tout en étant accablé par la réalité de sa propre existence.
En conclusion : Le paradoxe musical de Lennon
What You Got est un excellent exemple du paradoxe qui traversait John Lennon à cette époque. Il incarne à la fois la dépression et la joie, la recherche de sens et l’acceptation des excès. Musicalement, il capte parfaitement l’esprit de l’époque, tout en restant une chanson profondément personnelle, écrite et interprétée par un homme en pleine réinvention. Ce morceau, comme bien d’autres sur Walls and Bridges, nous montre un Lennon à la fois vulnérable et implacable, traversant une période de perte et de réinvention, tout en continuant à puiser dans les sonorités du moment.













