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She Said She Said : Le psychédélisme et la rupture au cœur de Revolver

Le 5 août 1966 au Royaume-Uni (et le 8 août aux États-Unis), Revolver voyait le jour, marquant une révolution sonore et artistique dans l’histoire des Beatles. Parmi les titres qui composent cet album avant-gardiste, « She Said She Said » se distingue par sa structure musicale inhabituelle et son origine psychédélique. Inspirée par une conversation sous LSD avec l’acteur Peter Fonda, la chanson se révèle être un condensé de tensions, de transformations et d’expérimentations musicales.

Un trip sous acide à l’origine du morceau

L’histoire de She Said She Said remonte à l’été 1965, lors de la tournée américaine des Beatles. Entre deux concerts, le groupe loue une maison sur Mulholland Drive, à Los Angeles. Ce jour-là, ils reçoivent la visite de Roger McGuinn et David Crosby des Byrds, et, à l’exception de Paul McCartney, tout le monde consomme du LSD. Parmi les invités, l’acteur Peter Fonda, lui aussi sous l’effet de la drogue, tente de rassurer George Harrison qui vit un moment de panique en pensant qu’il est en train de mourir. Fonda se met alors à raconter une expérience traumatisante de son enfance :

« Je lui ai dit qu’il n’y avait rien à craindre et qu’il devait juste se détendre. J’ai ajouté que je savais ce que c’était que d’être mort, car, à l’âge de 10 ans, je m’étais accidentellement tiré une balle dans l’estomac. Mon cœur s’était arrêté trois fois sur la table d’opération, car j’avais perdu trop de sang. John passait à ce moment-là et m’a entendu dire : ‘Je sais ce que c’est que d’être mort.’ Il m’a regardé et m’a lancé : ‘Tu me fais sentir comme si je n’étais jamais né. Qui a mis toutes ces conneries dans ta tête ?' » — Peter Fonda

Ce moment dérange Lennon, qui n’apprécie pas que l’on vienne plomber l’ambiance. Il racontera plus tard :

« C’était un trip fascinant. Les guitares sont géniales dessus. J’ai écrit cette chanson après un trip sous acide à Los Angeles, lors d’une pause dans la tournée des Beatles. On s’amusait avec les Byrds et pas mal de filles, des mannequins de Playboy je crois. Peter Fonda est arrivé alors qu’on était en plein trip et il n’arrêtait pas de me dire : ‘Je sais ce que c’est que d’être mort.’ Nous, on ne voulait pas entendre ça ! On était en pleine euphorie, le soleil brillait, les filles dansaient, c’était les années soixante dans toute leur splendeur. Et ce type que je ne connaissais même pas vraiment, qui n’avait pas encore fait Easy Rider, portait des lunettes noires et venait me répéter : ‘Je sais ce que c’est que d’être mort.’ On n’arrêtait pas de l’éviter parce qu’il était tellement chiant ! Finalement, j’ai repris l’idée dans la chanson, mais j’ai changé ‘he’ en ‘she’. » — John Lennon, « All We Are Saying », David Sheff

Une composition atypique, entre tensions et innovations

L’écriture du morceau fut également le fruit d’une collaboration entre John Lennon et George Harrison. Ce dernier expliquera en 1987 :

« Un jour, j’étais chez John – c’était au milieu des années 1960 – et il était en train de se débattre avec plusieurs mélodies inachevées. Il avait trois bouts de chansons qui ne collaient pas entre eux. Je lui ai fait quelques suggestions et l’ai aidé à les rassembler pour en faire une chanson complète. Le pont du morceau vient d’une chanson différente. » — George Harrison

Musicalement, She Said She Said est l’un des morceaux les plus audacieux de Revolver, alternant entre mesures à 4/4 et à 3/4. Ce choix rythmique inhabituel contribue à son atmosphère étrange et hypnotique. Le titre repose sur une guitare électrique saturée, à laquelle s’ajoute un orgue Hammond discret, tandis que la voix de Lennon, presque plaintive, accentue le sentiment de malaise inhérent aux paroles.

Enregistrement sous haute tension : McCartney quitte la session

En juin 1966, lors des sessions de Revolver, le groupe réalise qu’il manque une chanson pour compléter l’album. Le 21 juin, ils s’attèlent donc à She Said She Said, lors d’une session marathon de neuf heures, au cours de laquelle ils enregistrent trois prises de la piste rythmique et effectuent plus de 25 répétitions.

Cependant, cette session est marquée par une dispute qui conduit Paul McCartney à quitter le studio avant la fin de l’enregistrement. Il expliquera des années plus tard :

« John l’a apportée quasiment terminée, je crois. Je ne suis pas sûr, mais je pense que c’est l’un des seuls morceaux des Beatles sur lequel je n’ai pas joué. On a eu une embrouille, et j’ai fini par dire : ‘Allez vous faire foutre !’ et eux ont répondu : ‘Bon, on la fait sans toi.’ Je crois que George a joué la basse. » — Paul McCartney, « Many Years From Now », Barry Miles

Toutefois, McCartney se trompe : George Harrison ne joue pas la basse sur ce titre. Après son départ, des notes de basse supplémentaires sont ajoutées grâce à un orgue Hammond, audible à partir de 1’55 dans l’enregistrement final.

L’enregistrement du morceau s’achève à 4 heures du matin, le 22 juin 1966. Les mixages mono et stéréo sont finalisés dans la foulée. Malgré son enregistrement tumultueux, le morceau s’intègre parfaitement à l’esprit novateur et psychédélique de Revolver.

Héritage et influence de « She Said She Said »

Aujourd’hui encore, She Said She Said est considéré comme l’un des titres les plus expérimentaux et captivants des Beatles. Son association au LSD et aux expériences de conscience élargie en fait un témoin privilégié du virage psychédélique amorcé par le groupe. Sa structure musicale audacieuse, son alternance rythmique et l’urgence de son enregistrement illustrent l’effervescence créative qui régnait autour de Revolver.

Ce titre, ultime ajout à l’album, marque aussi une rupture au sein du groupe, annonçant les tensions qui éclateront plus tard, notamment lors des sessions du White Album. Il illustre aussi la montée en puissance de George Harrison en tant que collaborateur de Lennon, à un moment où les relations au sein des Beatles commencent lentement à s’effriter.

Avec son énergie brute, ses paroles mystiques et son instrumentation unique, She Said She Said reste l’un des morceaux les plus fascinants du répertoire des Beatles, synthèse parfaite entre le rock et l’expérimentation psychédélique des années 1960.

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