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3 septembre 1968 : les fleurs sur la batterie de Ringo Starr — histoire complète des douze jours où les Beatles ont perdu leur batteur

C’est l’une des images les plus douces de toute l’histoire des Beatles : un batteur qui pousse la porte du studio deux d’Abbey Road et découvre sa caisse claire, ses toms et sa grosse caisse enfouis sous les fleurs. Elle est vraie. Mais presque tout ce que l’on raconte autour d’elle est approximatif — à commencer par l’année. Ce n’est pas le 3 septembre 1967 que Ringo Starr est revenu, c’est le 3 septembre 1968, et l’écart d’un an n’est pas une coquille : il change entièrement le sens de la scène. Voici, minute par minute et document par document, ce qui s’est réellement passé entre le 22 août et le 6 septembre 1968.

Sommaire

Ce que dit la légende — et ce que disent les archives

La version courte, celle qui circule

Elle tient en quatre phrases. Ringo Starr quitte les Beatles parce qu’il estime ne plus jouer assez bien et se sent devenu l’étranger du groupe. Il part deux semaines. À son retour, sa batterie est couverte de fleurs. Il reprend les baguettes et l’incident est clos.

Tout cela est globalement exact. Le problème est que chacune de ces quatre phrases contient une imprécision, et que l’ensemble donne de l’épisode une image de conte de fées — un petit chagrin, un bouquet, une réconciliation — alors qu’il s’agit du premier des trois départs qui, en dix-sept mois, ont démonté les Beatles.

Correctif de date : 1968, pas 1967

La confusion est fréquente et vaut d’être traitée d’entrée, parce qu’elle rend le récit inintelligible. Au 3 septembre 1967, il n’existe aucun conflit de ce type dans le groupe. Les Beatles viennent de perdre Brian Epstein, mort le 27 août 1967, et ils se sont réunis le 1er septembre 1967 dans le salon de Paul McCartney, à Cavendish Avenue, pour décider s’ils continuaient — réunion que nous avons reconstituée dans notre enquête sur cette journée. Ils sont alors soudés par le deuil et sur le point de lancer le tournage de Magical Mystery Tour.

Rien à voir. Le départ de Ringo Starr appartient à l’été suivant : celui des séances du double album blanc, de la présence permanente de Yoko Ono en studio, de la faillite naissante d’Apple et de quatre hommes qui commencent à travailler chacun dans son coin. Placer les fleurs en 1967, c’est les poser sur une amitié intacte. Elles ont été posées sur une fracture.

Correctif de durée : douze jours, pas deux semaines

Ringo Starr quitte le groupe le soir du 22 août 1968 et revient au studio le mardi 3 septembre 1968. Cela fait douze jours. « Deux semaines » est la formule commode qu’il a lui-même employée plus tard, et qui s’est figée. La précision compte, parce que douze jours, c’est très court pour un homme qui vient de rendre sa place dans le groupe le plus célèbre du monde — et parce que les trois autres, pendant ce temps, n’ont pas attendu.

Correctif de conclusion : non, il n’a pas repris les baguettes ce jour-là

C’est la surprise du dossier. La séance du 3 septembre 1968, celle des fleurs, ne comporte quasiment aucune batterie. George Harrison y a passé la nuit à enregistrer un solo de guitare à l’envers pour « While My Guitar Gently Weeps ». Ringo Starr est revenu, il a vu les fleurs, il est resté — mais il n’a pas vraiment joué.

Sa véritable rentrée derrière les fûts a lieu deux jours plus tard, le 5 septembre 1968, sur la refonte complète de cette même chanson. Nous y reviendrons en détail : la reprise du travail est aussi précisément datable que le départ.

L’état des Beatles à l’été 1968

Un album commencé en mai, sans date de fin

Les séances de ce qui deviendra The Beatles — l’album blanc — s’ouvrent le 30 mai 1968 à Abbey Road. Elles ne se refermeront que le 14 octobre. Cinq mois de studio, plus de trente titres, un double album : c’est le chantier le plus long que le groupe ait jamais entrepris, et le premier où plus personne ne sait, en entrant, ce qu’on va enregistrer.

Nous avons détaillé les singularités de ce chantier dans Album blanc des Beatles : 10 faits méconnus. Retenons ici le point qui pèse sur notre affaire : à partir de l’été, les Beatles cessent d’enregistrer comme un groupe. Ils enregistrent comme quatre auteurs qui s’accompagnent mutuellement.

Quatre studios en même temps

Le symptôme le plus parlant est logistique. Certains soirs de l’été 1968, les Beatles occupent simultanément deux, voire trois pièces d’Abbey Road, plus, à l’occasion, le studio Trident de Soho. Chacun travaille sur son morceau, avec les autres en renfort ponctuel. Le studio deux, temple du groupe depuis 1962, devient un atelier partagé.

Pour un batteur, cette organisation est fatale. Un guitariste peut travailler seul ; un auteur peut poser une maquette seul. Un batteur ne sert à rien tant qu’il n’y a pas de groupe. Ringo Starr passe donc, au cours de cet été, un nombre considérable d’heures à attendre qu’on ait besoin de lui.

Le départ de Geoff Emerick

Le 16 juillet 1968, l’ingénieur du son Geoff Emerick — l’homme des sons de Revolver et de Sgt. Pepper, un des artisans majeurs de l’identité sonore du groupe — quitte les séances en cours de route. Sa raison, telle qu’il l’a exposée : il ne supportait plus l’ambiance, les agressions verbales et le climat de tension permanent.

C’est un signal considérable. Quand un technicien de ce niveau abandonne un album des Beatles en cours d’enregistrement, cinq semaines avant que le batteur en fasse autant, ce n’est pas une coïncidence : c’est un baromètre.

Yoko Ono en studio

Depuis le printemps 1968, Yoko Ono accompagne John Lennon en séance, en permanence, y compris pendant les prises. La rupture avec les usages du groupe est totale : les Beatles avaient toujours travaillé à huis clos, compagnes exclues. Sa présence est devenue, dans la littérature, le bouc émissaire commode de tout ce qui s’est mal passé cette année-là.

Il faut se garder de cette facilité. Yoko Ono n’a pas dégradé le jeu de Ringo Starr ni provoqué son départ. Ce qu’elle a modifié, c’est autre chose : elle a rendu visible et permanent le fait que John Lennon avait désormais un interlocuteur prioritaire qui n’était pas le groupe. Pour un homme qui se sentait déjà à la périphérie, cela ajoutait une personne de plus au centre.

Apple, ou l’entreprise qui commence à couler

1968 est aussi l’année où les Beatles deviennent chefs d’entreprise malgré eux. Apple Corps est lancée en grande pompe ; la boutique d’Apple, ouverte en décembre 1967, ferme le 30 juillet 1968 après avoir distribué gratuitement son stock. Les quatre passent une partie de leurs journées en réunions financières, sans direction ni contrôle — situation qui produira, six mois plus tard, l’arrivée du gestionnaire dont nous avons retracé la méthode dans notre enquête sur Allen Klein.

Ce détail n’est pas décoratif. Un homme qui se sent inutile musicalement et qui passe ses journées dans des réunions comptables où il n’a pas voix au chapitre finit par se demander à quoi il sert.

Ringo Starr en 1968 : le membre le plus exposé

Celui qui est arrivé en remplaçant quelqu’un

Il existe une donnée structurelle que les récits oublient presque toujours. Ringo Starr est le seul Beatle dont la place ait été, à l’origine, celle d’un autre. Le 16 août 1962, Pete Best est renvoyé — nous avons raconté cette matinée dans notre reconstitution du 16 août 1962 — et Ringo Starr entre dans le groupe deux jours plus tard.

Un homme qui a obtenu sa place parce qu’on a écarté son prédécesseur sait, mieux que quiconque, que cette place est amovible. Ce n’est pas de la psychologie de comptoir : c’est le socle rationnel d’une insécurité qui traversera toute sa carrière.

Septembre 1962 : le batteur de studio

Le doute a d’ailleurs été confirmé très tôt et de la pire manière. Ringo Starr enregistre « Love Me Do » avec le groupe le 4 septembre 1962 ; une semaine plus tard, le 11 septembre, George Martin, encore insatisfait, fait venir un batteur de studio, Andy White, pour refaire le morceau — reléguant Ringo Starr au tambourin. C’est cette version-là qui figurera sur l’album. L’humiliation est publique, documentée, et il l’a évoquée pendant cinquante ans.

Nous avons décrit l’atmosphère de ces premières journées d’enregistrement dans 585 minutes qui ont changé le monde. Le lien avec août 1968 est direct : la peur d’être jugé insuffisant derrière une batterie n’est pas née cette année-là. Elle avait six ans.

Juin 1964 : le groupe part sans lui

Troisième pièce du dossier. Le 3 juin 1964, la veille du départ pour la tournée mondiale, Ringo Starr s’effondre, victime d’une amygdalite. Les Beatles ne repoussent pas la tournée : ils engagent en quelques heures un remplaçant, Jimmie Nicol, qui jouera huit concerts à sa place. Nous lui avons consacré un portrait complet.

Ringo Starr a rejoint la tournée à Melbourne le 14 juin. Mais la démonstration avait été faite devant le monde entier : les Beatles pouvaient jouer sans lui. Aucun des trois autres n’a jamais été remplacé, ne serait-ce qu’un soir.

Un seul morceau par album

À cela s’ajoute l’économie interne du groupe. Lennon et McCartney écrivent ; Harrison se bat pour obtenir deux titres par disque ; Ringo Starr chante une chanson, souvent écrite par les autres. Sur l’album blanc, il obtient pour la première fois une composition entièrement de sa main, « Don’t Pass Me By », dont il parlait depuis 1963.

C’est peu. Et c’est structurellement fragilisant : dans un groupe où le statut se mesure au nombre de signatures, le batteur est mathématiquement le dernier.

Le paradoxe : 1968 est sa meilleure année

Voici le renversement que tout amateur de Ringo Starr connaît et qui rend l’épisode douloureux. L’année où il se juge insuffisant est, pour la critique moderne comme pour les batteurs professionnels, sa plus grande année.

C’est 1968 qui produit son jeu sur « Hey Jude », avec cette entrée retardée devenue légendaire ; sur « Helter Skelter », où il tient une prise de plus de vingt minutes avant de hurler qu’il a des ampoules aux doigts — pièce que nous avons analysée dans notre classement des chansons les plus rock des Beatles ; sur « Birthday », « Yer Blues », « Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey », « Glass Onion », « Savoy Truffle ». Un batteur qui doute alors qu’il livre cela, c’est la définition clinique du syndrome de l’imposteur.

Le 22 août 1968 : anatomie d’une soirée

Le programme de la séance

Le jeudi 22 août 1968, les Beatles se retrouvent dans le studio deux d’Abbey Road. La séance est programmée à partir de dix-neuf heures ; elle se terminera à quatre heures quarante-cinq du matin. Au menu : une nouvelle chanson de Paul McCartney, « Back in the U.S.S.R. », pastiche de Chuck Berry et des Beach Boys.

Rien, sur le papier, n’annonce une rupture. C’est une séance ordinaire d’un été qui ne l’était plus.

Ce qui se passe pendant les répétitions

Le morceau est rapide, très rythmique, et il exige une frappe précise. Pendant les répétitions, la partie de batterie ne convient pas — et l’auteur du morceau, Paul McCartney, le fait savoir. Il faut ici rester factuel : aucune archive ne conserve les mots exacts échangés ce soir-là. Ce que les témoins rapportent, c’est une insatisfaction exprimée, dans un contexte où ce n’était pas la première.

Le témoignage de l’ingénieur Ken Scott, présent, est d’une sobriété révélatrice : il se souvient que Ringo était contrarié par quelque chose, sans se rappeler quoi, et que la nouvelle suivante fut qu’il avait quitté le groupe.

Les deux conversations

Avant de partir, Ringo Starr fait quelque chose de remarquable : il va parler. Pas claquer une porte — parler.

Il trouve d’abord John Lennon et lui dit, dans une formulation qu’il a répétée à l’identique pendant des décennies, qu’il quitte le groupe parce qu’il ne joue pas bien, qu’il se sent mal aimé, en dehors du coup, et que les trois autres sont très proches entre eux. Lennon lui répond qu’il croyait que les trois proches, c’étaient les autres.

Il va ensuite trouver Paul McCartney et lui tient exactement le même discours. McCartney lui fait exactement la même réponse : je pensais que c’était vous trois.

La révélation contenue dans ces deux réponses

Il faut s’arrêter une seconde sur ce que cet échange démontre. À l’été 1968, chacun des Beatles est convaincu que les trois autres forment un bloc dont il est exclu. Ce n’est donc pas une affaire de batterie : c’est un état général du groupe, dont Ringo Starr a simplement été le premier à parler à voix haute.

Il n’est pas allé voir George Harrison. Il a jugé qu’il en avait assez entendu, et il est parti prendre des vacances. Retenons ce détail : le seul des trois qu’il n’a pas consulté est celui qui, douze jours plus tard, fera fleurir sa batterie.

Ce que la séance est devenue après son départ

Les trois autres n’ont pas arrêté. Ils ont enregistré cinq prises de la base rythmique de « Back in the U.S.S.R. » dans la nuit même : Paul McCartney à la batterie, George Harrison à la guitare électrique, John Lennon à la basse six cordes. Le lendemain et les jours suivants, la chanson est complétée par des ajouts successifs.

Il y a, dans cette continuité de travail, quelque chose de plus dur que n’importe quelle dispute. Le batteur venait de démissionner ; la séance s’est poursuivie sans interruption.

Correctif : « Paul a joué la batterie » est une simplification

La formule est partout. Elle est en gros exacte, mais Ken Scott a apporté une nuance importante : la partie de batterie finalement entendue serait un montage de fragments, avec la possibilité que les trois Beatles restants aient tous frappé quelque chose. Autrement dit, il n’existe peut-être pas une performance de batterie unique sur « Back in the U.S.S.R. », mais un assemblage.

C’est une information musicalement utile : elle explique la légère raideur de ce titre, comparé aux morceaux de l’album que Ringo Starr a réellement joués d’un bout à l’autre.

Les douze jours d’absence

Une décision, pas une fugue

Il faut d’abord écarter l’image du musicien qui claque la porte sur un coup de sang. Ringo Starr a annoncé son départ à deux membres du groupe, séparément, en expliquant ses raisons. Puis il est rentré chez lui, à Sunny Heights, dans le Surrey. Puis il a organisé un voyage familial. Ce n’est pas une crise de nerfs : c’est une démission réfléchie, exécutée proprement.

Cette manière de faire dit beaucoup de l’homme. Elle sera la même en 1975, en 1980 et dans toutes les périodes difficiles que nous avons documentées dans La traversée du désert de Ringo Starr : il ne se bat pas, il s’écarte.

La Sardaigne et le yacht de Peter Sellers

Ringo Starr part avec Maureen et les enfants pour la Méditerranée. Sur place, il emprunte un bateau appartenant à son ami Peter Sellers, comédien qu’il connaît depuis le milieu des années soixante et avec qui il tournera plus tard.

Le contexte familial mérite d’être rappelé : Maureen Cox, épousée en 1965, gère seule un foyer avec deux jeunes garçons pendant que son mari passe cinq mois en studio. Nous avons retracé sa vie entière dans notre portrait de Maureen Cox. Ces vacances-là ne sont pas seulement une fuite professionnelle ; ce sont aussi, pour la première fois depuis longtemps, des vacances.

La conversation sur les poulpes

C’est à bord de ce bateau que se produit l’un des accidents les plus heureux de l’histoire du groupe. Refusant le calamar au déjeuner, Ringo Starr engage la conversation avec le capitaine, qui lui explique le comportement des poulpes : ils parcourent les fonds, ramassent les objets brillants — cailloux, boîtes de conserve, tessons de bouteille — et les disposent devant leur trou, comme un jardin.

Il trouve l’image magnifique. Il écrit dans la foulée « Octopus’s Garden », sa deuxième composition personnelle après « Don’t Pass Me By ». Le morceau sera enregistré en avril 1969 et publié sur Abbey Road en septembre 1969 — album dont nous avons détaillé les coulisses dans Abbey Road : 10 faits méconnus.

Ce que cette chanson dit vraiment

On la classe généralement au rayon des comptines. C’est une lecture paresseuse. Un homme qui vient de quitter son groupe parce qu’il s’y sent de trop écrit, dans la semaine, une chanson sur un refuge sous-marin où l’on serait tranquille, à l’abri de la tempête, avec des amis. Le texte est explicitement un fantasme de retrait.

Autrement dit : la chanson la plus enfantine du répertoire des Beatles est un document de crise. C’est aussi la seule chanson de la discographie du groupe née d’une démission.

La question du regard extérieur

Un dernier élément de ce séjour a son importance. À aucun moment Ringo Starr n’a rendu son départ public, ni fait fuiter l’information, ni utilisé la presse comme levier. Il aurait pu : en août 1968, une déclaration de sa part aurait fait la une mondiale et aurait mis les trois autres en position d’infériorité immédiate.

Il n’a rien fait de tel. C’est une donnée morale sur laquelle il faudra revenir : cet épisode est le seul des trois départs de Beatles qui n’ait comporté aucune manœuvre.

Ce que les trois autres ont fait pendant ce temps

Le travail n’a pas cessé un seul jour

Entre le 22 août et le 3 septembre 1968, les Beatles ont continué à enregistrer. « Back in the U.S.S.R. » est achevé le 23 août. Le 28 et le 29 août, le groupe se transporte au studio Trident, à Soho, pour « Dear Prudence » — encore avec Paul McCartney à la batterie.

Deux titres majeurs de l’album blanc, qui ouvrent d’ailleurs le disque l’un derrière l’autre, ont donc été enregistrés en l’absence du batteur du groupe. C’est une donnée que les auditeurs ignorent presque toujours : les deux premières plages de The Beatles ne comportent pas Ringo Starr.

Une semaine capitale pour le groupe, par ailleurs

Le hasard veut que cette absence coïncide avec l’un des sommets commerciaux de leur histoire. Le single « Hey Jude » — sur lequel Ringo Starr joue, la séance datant du début du mois — sort le 26 août aux États-Unis et le 30 août au Royaume-Uni. Il deviendra le plus grand succès du groupe.

La situation est donc parfaitement absurde : pendant que le monde entier découvre l’une de ses plus belles performances de batteur, l’intéressé est sur un bateau en Sardaigne, convaincu de ne pas être à la hauteur.

Le 4 septembre : les films promotionnels

Juste après son retour, les quatre Beatles se retrouvent aux studios de Twickenham pour tourner, sous la direction de Michael Lindsay-Hogg, les films promotionnels de « Hey Jude » et « Revolution ». Ringo Starr y est présent, derrière sa batterie, filmé, souriant.

C’est un détail de calendrier lourd de sens. Il fallait que le groupe soit à nouveau au complet, et visible, dans les jours qui suivaient. La réconciliation n’était pas seulement affective : elle était opérationnellement obligatoire.

Le télégramme

Ce que le message disait

Pendant son séjour, Ringo Starr reçoit un message des trois autres. La formule est restée, dans sa version canonique : tu es le meilleur batteur de rock’n’roll du monde, rentre à la maison, on t’aime.

Vingt mots. C’est probablement le texte le plus efficace jamais rédigé par les Beatles hors chanson, parce qu’il répond point par point aux deux griefs énoncés le 22 août : « je ne joue pas assez bien » et « je me sens mal aimé ».

Ce qu’on ne sait pas de ce télégramme

Il faut être honnête sur les limites de la documentation. Nul ne sait qui l’a rédigé, ni si les trois l’ont signé ensemble, ni où il a été expédié précisément, ni s’il en a existé un ou plusieurs. Le document lui-même n’a jamais été exposé. La formulation nous vient du récit qu’en a fait Ringo Starr, plusieurs fois, avec une stabilité remarquable.

C’est une pièce de tradition orale solide, pas une archive. Cela ne la rend pas fausse ; cela oblige à la citer pour ce qu’elle est.

L’ordre des priorités dans la phrase

Un détail d’écriture mérite d’être relevé, parce qu’il révèle une compréhension fine du destinataire. La phrase commence par le métier — tu es le meilleur — et finit par l’affection. Elle ne dit pas d’abord « on t’aime », elle dit d’abord « tu es bon ».

C’est exactement le bon ordre pour un homme dont la blessure était professionnelle avant d’être sentimentale. Quelqu’un, dans cette bande, avait écouté ce qu’il avait dit le 22 août.

Le 3 septembre 1968 : les fleurs

La séance

Le mardi 3 septembre 1968, le studio deux d’Abbey Road ouvre à dix-neuf heures et fermera à trois heures trente du matin. Ringo Starr revient. La scène qu’il découvre a été mise en place avant son arrivée : des fleurs partout dans la pièce, et surtout sur sa batterie — des dizaines de bouquets recouvrant les fûts.

L’idée vient de George Harrison. L’exécution est de Mal Evans, l’assistant historique du groupe, chargé depuis Liverpool du transport du matériel, du montage de la batterie et de la logistique quotidienne — un des personnages centraux de ce que nous avons appelé le mythe des cinquièmes Beatles.

Ce que Ringo Starr en a dit

Son récit, donné notamment dans l’Anthology, tient en peu de mots et il n’a jamais varié : il n’en pouvait plus, il se sentait à l’écart, il a découvert que les autres ressentaient la même chose ; et à son retour, la vue de cette batterie fleurie lui a permis de se sentir à nouveau bien avec lui-même. Le groupe, dit-il, avait traversé cette petite crise.

La formule « se sentir bien avec soi-même » est celle d’un homme dont le problème n’était pas le groupe mais l’estime qu’il avait de sa propre place dedans.

Correctif : les fleurs formaient-elles des mots ?

Une version très répandue affirme que les fleurs dessinaient l’inscription « Welcome Back, Ringo ». Les sources documentaires les plus proches des faits, elles, décrivent des fleurs partout dans le studio et recouvrant la batterie, sans mention d’un message composé.

Nous inclinons donc vers la version simple : une pièce et une batterie couvertes de fleurs. L’inscription est probablement une amélioration postérieure du récit — de celles qui rendent une histoire plus racontable et un peu moins vraie.

Correctif : la date du retour

Certaines chronologies placent le retour au 4 ou au 5 septembre. La date établie par les feuilles de séance d’EMI est le mardi 3 septembre 1968. La confusion vient probablement du 4 septembre, jour du tournage à Twickenham, où le groupe au complet est photographié et filmé — première image publique des quatre réunis après l’incident.

Ce qu’on a réellement enregistré ce soir-là

Presque rien qui concerne le batteur. La nuit du 3 septembre est consacrée à un travail solitaire de George Harrison : l’enregistrement d’un solo de guitare joué à l’envers pour « While My Guitar Gently Weeps », dans la version alors en cours.

C’est une donnée savoureuse. Le soir où l’on fête le retour du batteur, on enregistre une piste de guitare inversée. Les Beatles de 1968 n’avaient plus la moindre notion de mise en scène.

Le geste de George Harrison : lecture

Pourquoi lui, et pas les deux autres

C’est l’élément le plus intéressant de toute l’affaire, et celui que les récits sentimentaux passent sous silence. Ringo Starr était allé parler à John Lennon et à Paul McCartney. Il n’était pas allé voir George Harrison. Et c’est George Harrison qui a organisé les fleurs.

La raison est presque évidente une fois posée. Harrison était, dans ce groupe, l’autre homme périphérique : celui qui devait mendier deux titres par album, dont les compositions étaient expédiées en fin de séance, et dont le rang était fixé une fois pour toutes par une arithmétique qui ne dépendait pas de sa valeur. Il savait exactement ce que Ringo Starr éprouvait, parce qu’il l’éprouvait tous les jours.

Un geste, pas un discours

Il faut aussi noter la forme. Harrison n’a pas fait de réunion, n’a pas exigé d’excuses de McCartney, n’a pas dressé un procès-verbal. Il a fait apporter des fleurs. C’est une réparation symbolique, silencieuse, adressée à quelqu’un dont le problème était d’être invisible : on rend visible sa place, physiquement, avant même qu’il n’entre.

Ceux qui suivent la trajectoire ultérieure du guitariste — que nous avons racontée dans La traversée du désert de George Harrison — reconnaîtront un trait constant : il traitait les rapports humains par des actes concrets plutôt que par des explications.

L’ironie de janvier 1969

Elle est cruelle et il faut la dire. Quatre mois et une semaine après avoir fait fleurir la batterie de Ringo Starr, George Harrison quitte à son tour le groupe, le 10 janvier 1969, en pleine répétition à Twickenham, après une altercation avec Paul McCartney et une conversation glaciale avec John Lennon.

Personne n’a couvert son ampli de fleurs. Son retour, le 15 janvier, a été négocié en réunion, avec des conditions : abandon du projet de concert à l’étranger, retour à Apple, arrivée de Billy Preston pour tempérer les séances. La différence de traitement entre les deux départs est l’un des faits les plus éloquents de l’histoire tardive des Beatles.

Trois départs, trois régimes

Nous avons consacré un dossier entier à cette série : Ils sont partis avant la fin : Ringo, George, John et les trois démissions qui ont précédé la séparation. Le résumé en trois lignes est instructif.

Ringo Starr part en août 1968 pour une question d’estime de soi ; on le rappelle avec des fleurs et un mot d’amour. George Harrison part en janvier 1969 pour une question de respect professionnel ; on le rappelle avec un accord négocié. John Lennon part en septembre 1969 en annonçant qu’il veut le divorce ; on lui demande de se taire, et il se tait pendant sept mois, jusqu’à ce que Paul McCartney annonce publiquement son propre départ en avril 1970. Trois départs, trois traitements — et un seul a été réparé par un geste gratuit.

Ce que Ringo Starr a réellement rejoué, et quand

5 septembre 1968 : la vraie rentrée

Le jeudi 5 septembre 1968, dans le studio deux, George Harrison décide de tout reprendre à zéro sur « While My Guitar Gently Weeps ». Le groupe enregistre vingt-huit prises d’une nouvelle base rythmique, numérotées de 17 à 44. La prise 25 est retenue.

Répartition : George Harrison au chant témoin et à la guitare acoustique, John Lennon à l’orgue, Paul McCartney au piano, Ringo Starr à la batterie. C’est là, sur cette prise 25, que le batteur des Beatles redevient effectivement le batteur des Beatles.

Ce que la prise 25 raconte

Écoutée aujourd’hui avec ce contexte, la performance est remarquable. Le jeu est ample, patient, sans aucune surenchère, entièrement au service d’une chanson qui n’est pas la sienne et qui appartient à celui qui venait de lui offrir des fleurs. Les fills sont rares et placés.

Un homme qui doutait de son niveau douze jours plus tôt fournit une leçon de tenue. C’est peut-être le meilleur argument contre son propre diagnostic d’août 1968.

6 septembre : Eric Clapton

Le lendemain, George Harrison fait venir Eric Clapton pour poser le solo qui rendra le morceau célèbre — invitation sans précédent, puisque aucun musicien extérieur n’avait jamais joué un solo aussi exposé sur un disque des Beatles. Certaines sources placent Clapton dans la pièce dès le 5 septembre, jouant en direct avec le groupe sur les prises ; d’autres décrivent une venue le 6 pour un ajout par-dessus la prise 25. Les deux versions coexistent dans la littérature et nous ne trancherons pas.

Ce qui importe pour notre sujet est ailleurs. En dix jours, George Harrison a fait deux choses spectaculairement inhabituelles : il a réparé le batteur avec des fleurs et il a fait entrer un étranger dans le saint des saints. Les deux gestes obéissent à la même logique — quand le groupe ne fonctionne plus tout seul, on fait venir ce dont il a besoin.

La suite immédiate : l’album se termine

À partir de là, Ringo Starr enchaîne. Il joue sur l’essentiel de ce qui reste à faire de l’album blanc, dont « Helter Skelter » le 9 septembre, « Glass Onion », « Savoy Truffle », « Martha My Dear », « I’m So Tired », « Long Long Long », « Piggies », « Honey Pie ». George Martin part en vacances dans le courant du mois, laissant les commandes à son assistant Chris Thomas — vingt-deux ans à l’époque.

Le double album est bouclé le 14 octobre 1968, au terme d’une séance de vingt-quatre heures consacrée au séquençage. Il sort le 22 novembre.

Le silence : pourquoi personne n’a rien su

Un secret parfaitement tenu

Voici le fait le plus stupéfiant du dossier. En août-septembre 1968, les Beatles sont le groupe le plus surveillé de la planète. Leur batteur démissionne. Deux titres majeurs sont enregistrés sans lui. Il part à l’étranger. Il revient. Et rien ne filtre.

Aucune dépêche, aucune brève, aucune photo volée à Abbey Road ou en Sardaigne. Le personnel d’EMI, les techniciens, les assistants, l’entourage d’Apple : personne ne parle. Le public n’apprendra l’existence de cet épisode que bien plus tard, par les récits des intéressés.

Pourquoi ce silence a été possible

Trois raisons se combinent. D’abord la discipline maison : Abbey Road était un studio EMI, avec des employés en blouse et un règlement intérieur ; on n’y bavardait pas. Ensuite la nature de l’absence : douze jours de vacances d’un musicien en plein enregistrement ne constituent pas, vus de l’extérieur, un événement.

Enfin, et surtout, la brièveté. Le secret n’a eu à tenir que douze jours. Il n’y a pas eu de vide à combler, pas de tournée annulée, pas de conférence de presse à donner. Le silence a été facile parce que la crise a été courte.

Ce que cela dit de la presse de 1968

La comparaison avec aujourd’hui est vertigineuse. Un batteur de cette envergure qui quitterait son groupe en 2026 le ferait savoir dans l’heure, ou l’apprendrait sur les réseaux avant d’avoir quitté le parking. La discrétion de 1968 n’est pas seulement une prouesse de gestion : c’est le témoignage d’une époque où la vie privée d’un artiste pouvait encore rester privée douze jours.

Le paradoxe de la révélation tardive

Quand l’anecdote a fini par sortir, elle est immédiatement devenue l’une des plus populaires du corpus, précisément parce qu’elle est belle. Les fleurs sur la batterie racontent une histoire d’amitié qui rassure sur un groupe dont on sait par ailleurs qu’il s’est déchiré.

C’est cette qualité consolatrice qui l’a rendue floue : à force de la raconter comme une jolie histoire, on a cessé de la dater, de la vérifier et de l’inscrire dans sa suite logique — qui est celle d’une désagrégation.

La légende du « pas même le meilleur batteur des Beatles »

Une citation qui n’existe pas

Puisqu’il est question de l’estime que Ringo Starr avait de son propre jeu, il faut régler son compte à la phrase qui, depuis quarante ans, sert à le rabaisser. On l’attribue à John Lennon, interrogé sur le point de savoir si Ringo Starr était le meilleur batteur du monde : « il n’est même pas le meilleur batteur des Beatles ».

Cette phrase n’a jamais été prononcée par John Lennon. Il n’en existe aucune trace dans une interview, un enregistrement, une transcription. Elle apparaît dans les années quatre-vingt comme une plaisanterie de l’humoriste britannique Jasper Carrott, et se propage ensuite en changeant d’auteur, comme il arrive aux bons mots.

Pourquoi elle s’est imposée

Parce qu’elle est drôle, et parce qu’elle exploite un préjugé confortable : le batteur d’un groupe de génies serait le maillon faible, l’ami sympathique embarqué par chance. Cette lecture a survécu à tous les démentis des professionnels.

Elle est d’autant plus perverse dans notre affaire qu’elle formule exactement le doute que Ringo Starr exprimait le 22 août 1968. La postérité a transformé sa fragilité intime en jugement esthétique, et l’a attribuée à son meilleur ami.

Ce qu’en disent ceux qui savent

Les batteurs, eux, n’ont jamais eu ce débat. Ce qu’ils relèvent est technique : un gaucher jouant sur un kit monté pour droitier, ce qui l’oblige à mener ses relances de gauche à droite et produit ce léger retard caractéristique dans les fills ; un placement systématiquement en arrière du temps, qui donne aux tempos des Beatles leur assise particulière ; une science du son de caisse claire — accordée grave, étouffée au torchon — qui a défini le timbre de batterie de la seconde moitié des années soixante ; et une capacité rarissime à ne pas jouer.

C’est ce dernier point qui compte le plus. Sur des dizaines de titres, la performance consiste à s’abstenir : entrer tard, laisser un vide, ne pas remplir. « Hey Jude » en est le manifeste.

Ringo batteur : ce que l’année 1968 démontre

« Hey Jude » : l’entrée retardée

Enregistrée à Trident le 31 juillet et le 1er août 1968, la chanson s’ouvre sur voix et piano seuls. La batterie n’entre qu’au bout de plus de cinquante secondes, sur une relance devenue l’un des moments les plus commentés du répertoire.

Ringo Starr a raconté qu’il était sorti fumer une cigarette et qu’il était revenu en catastrophe, sur la pointe des pieds, pour rattraper son entrée juste à temps. Que l’anecdote soit exacte ou embellie, elle décrit un fait musical vérifiable : la meilleure entrée de batterie du catalogue des Beatles doit sa perfection à un retard.

« Helter Skelter » : la prise de vingt minutes

Le 18 juillet 1968, le groupe enregistre une version de plus de vingt-sept minutes du morceau. Le 9 septembre, après le retour de Ringo Starr, il en refait dix-huit prises. C’est sur celle-là qu’on entend, à la fin, le batteur hurler qu’il a des ampoules aux doigts — cri conservé sur le disque et devenu la signature du titre.

Le paradoxe est complet : la performance de batterie la plus physiquement violente de toute l’histoire du groupe a été livrée quinze jours après une démission motivée par le sentiment de ne pas jouer assez bien.

« Don’t Pass Me By » : sa chanson

Enregistrée en juin-juillet 1968, c’est la première composition intégralement signée Richard Starkey à figurer sur un disque des Beatles. Il en parlait depuis 1963 ; il aura donc fallu cinq ans et six albums pour qu’elle trouve une place.

Ce délai en dit long sur la hiérarchie interne. Il éclaire aussi le sentiment exprimé le 22 août : quand on est le seul dont les chansons attendent cinq ans, on finit par comprendre où l’on se situe.

Le reste de l’album

La liste des performances de 1968 suffirait à une carrière : le tom-tom obsessionnel de « Yer Blues », l’assise imperturbable de « Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey », le swing de « Glass Onion », le groove de « Savoy Truffle », le rebond de « Birthday ». Ce sont des disques que les batteurs étudient encore.

La batterie elle-même

Le kit de 1968

L’instrument couvert de fleurs ce 3 septembre est un Ludwig — la marque américaine que Ringo Starr adopte dès 1963 et dont le logo, sur la peau de grosse caisse, a fait davantage pour la firme que n’importe quelle campagne publicitaire du siècle. La finition est le fameux oyster black pearl, ce nacré noir devenu inséparable de son image.

Le kit d’Abbey Road en 1968 est plus imposant que celui des tournées : le groupe ne joue plus en public depuis 1966 — nous avons expliqué pourquoi dans Les Beatles sur scène : pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable — et l’instrument n’a plus à être transportable ni à passer dans une sonorisation de stade. Il n’a plus qu’à sonner dans une pièce.

Les peaux, les torchons et le son de 1968

Le son de batterie de l’album blanc — mat, grave, proche, presque sourd — résulte d’un ensemble de choix précis : peaux amorties, torchons posés sur les fûts, micros rapprochés, compression généreuse. C’est un son de studio, impossible sur scène, et c’est celui qui définit pour une génération entière ce à quoi une batterie de rock doit ressembler.

Pour l’anecdote technique, c’est aussi l’année où EMI passe au huit-pistes : la séance du 5 septembre remplit trois bobines de bande huit-pistes. L’espace disponible change tout — on peut enfin donner à la batterie plusieurs pistes au lieu d’une.

Mal Evans, l’homme qui montait la batterie

Un mot sur celui qui a disposé les fleurs. Mal Evans, ancien technicien des télécommunications et videur du Cavern, suit les Beatles depuis 1963. C’est lui qui monte la batterie, transporte les amplis, court chercher ce qui manque, tient le chronomètre du réveil sur « A Day in the Life » et frappe l’enclume sur « Maxwell’s Silver Hammer ».

Il est mort en 1976, à Los Angeles, abattu par la police lors d’une intervention. Ses carnets, longtemps donnés pour perdus, ont refait surface et nourrissent depuis la recherche. Que la plus jolie image de l’histoire du groupe soit son œuvre matérielle mérite d’être rappelé.

Ce que l’épisode a changé — et ce qu’il n’a pas changé

Ce qu’il a réglé

Sur le fond, une chose et une seule : la question de la légitimité de Ringo Starr au sein des Beatles n’a plus jamais été posée, ni par lui, ni par les autres. Il n’a plus jamais menacé de partir. Il sera, dans les deux années suivantes, le membre le plus stable et le plus conciliant du groupe — celui qui va porter la lettre à Lennon, celui qui accepte de rejouer, celui qui reste en bons termes avec les trois autres après la séparation, comme le montre notre cartographie des collaborations des ex-Beatles.

Ce qu’il n’a pas réglé

Tout le reste. Les causes profondes de la crise d’août 1968 — l’absence de direction, la fin du travail collectif, l’effondrement d’Apple, l’impossibilité de trancher quoi que ce soit — sont intactes le 3 septembre au soir. Les fleurs ont soigné un homme, pas une organisation.

La preuve arrive quatre mois plus tard, presque jour pour jour, avec le départ de George Harrison. Puis huit mois après, avec celui de John Lennon. Le premier départ a été le plus doux et le mieux réparé ; il n’a rien empêché.

Le précédent qu’il a créé

Il faut peut-être aller plus loin. En démissionnant le 22 août 1968 et en revenant douze jours plus tard sans conséquence, Ringo Starr a démontré à tout le monde qu’on pouvait quitter les Beatles et y revenir. Le tabou est tombé cette nuit-là.

George Harrison le saura en janvier 1969. John Lennon le saura en septembre 1969. Personne ne peut évidemment prouver un lien de cause à effet, mais la séquence est difficile à ignorer : le premier à sortir a montré que la porte s’ouvrait.

La leçon de management, si l’on veut

Elle est simple et elle est bonne. Face à quelqu’un qui doute de sa compétence et de sa place, les trois autres n’ont pas argumenté, n’ont pas convoqué de réunion, n’ont pas cherché de responsable. Ils ont envoyé vingt mots qui répondaient exactement aux deux griefs, puis ils ont rendu la place physiquement visible avant même son arrivée.

Coût : quelques bouquets et un télégramme. Résultat : un homme réparé pour de bon. Ils n’auront jamais fait aussi bien sur aucun autre sujet.

Six idées reçues sur le départ et le retour de Ringo Starr

Ce qu’on lit ou entend Ce que les sources établissent
C’était le 3 septembre 1967. 3 septembre 1968. En septembre 1967 les Beatles sortaient de la mort de Brian Epstein et préparaient Magical Mystery Tour.
Il est resté absent deux semaines. Douze jours : du 22 août au 3 septembre 1968.
Il est revenu et a repris les baguettes le soir même. La séance du 3 septembre est consacrée à un solo de guitare inversé de George Harrison. Sa vraie rentrée à la batterie est le 5 septembre, sur la prise 25 de « While My Guitar Gently Weeps ».
Les fleurs formaient l’inscription « Welcome Back, Ringo ». Les sources les plus proches des faits décrivent des fleurs partout dans le studio et sur la batterie, sans message composé.
Paul McCartney a joué toute la batterie de « Back in the U.S.S.R. ». Il a tenu la batterie, mais l’ingénieur Ken Scott décrit une piste composite, peut-être alimentée par les trois Beatles restants.
John Lennon a dit que Ringo n’était « même pas le meilleur batteur des Beatles ». Aucune trace de cette phrase chez Lennon. C’est une plaisanterie de l’humoriste Jasper Carrott, apparue dans les années 1980.

Ce qu’on ne sait toujours pas

Les mots exacts du 22 août

Nous savons ce que Ringo Starr a dit à John Lennon puis à Paul McCartney, parce qu’il l’a raconté. Nous ignorons ce qui a été dit pendant les répétitions, avant, et par qui. Aucune bande de studio de ces répétitions n’a été publiée, et les témoins présents — dont Ken Scott — se souviennent d’une tension sans en identifier la cause précise.

Le texte matériel du télégramme

Le document n’a jamais été montré. On ignore qui l’a rédigé, qui l’a signé, d’où il est parti et où il a été reçu. Si un tel papier subsiste dans une archive privée, il constituerait l’une des pièces les plus émouvantes du fonds Beatles.

Le rôle exact de Paul McCartney dans le déclenchement

La tradition attribue à McCartney la critique qui a fait déborder le vase. C’est plausible, cohérent avec son comportement documenté en studio dans cette période, et compatible avec le fait que le morceau en répétition était le sien. Ce n’est pas prouvé pour autant, et McCartney n’a jamais été interrogé de manière frontale sur ce point précis.

Ce que George Harrison a exactement demandé à Mal Evans

On sait que l’idée vient de Harrison et l’exécution d’Evans. On ne sait ni quand la consigne a été donnée, ni quel budget, ni quelle quantité de fleurs, ni si les deux autres Beatles en ont été informés à l’avance. La question est mineure et pourtant décisive : les fleurs étaient-elles un geste du groupe ou le geste d’un seul homme, auquel les autres se sont associés en arrivant ?

Repères chronologiques

16 août 1962 — Pete Best est renvoyé. Ringo Starr rejoint les Beatles deux jours plus tard.

4 et 11 septembre 1962 — Deux séances pour « Love Me Do » ; sur la seconde, George Martin fait appel au batteur de studio Andy White et Ringo Starr passe au tambourin.

3-14 juin 1964 — Malade, Ringo Starr est remplacé par Jimmie Nicol pour huit concerts de la tournée mondiale.

Août 1966 — Dernier concert payant du groupe à San Francisco. Les Beatles deviennent un groupe de studio.

30 mai 1968 — Ouverture des séances du double album blanc à Abbey Road.

Juin-juillet 1968 — Enregistrement de « Don’t Pass Me By », première composition intégralement signée par Ringo Starr à paraître sur un disque des Beatles.

16 juillet 1968 — L’ingénieur du son Geoff Emerick quitte les séances, invoquant l’ambiance.

18 juillet 1968 — Première version, longue de plus de vingt-sept minutes, de « Helter Skelter ».

30 juillet 1968 — Fermeture de la boutique Apple, dont le stock est distribué gratuitement.

31 juillet-1er août 1968 — Enregistrement de « Hey Jude » au studio Trident.

22 août 1968 — Séance de 19 h à 4 h 45 sur « Back in the U.S.S.R. ». Ringo Starr quitte les Beatles. Les trois autres enregistrent cinq prises sans lui, Paul McCartney à la batterie.

23 août 1968 — Achèvement de « Back in the U.S.S.R. » ; la basse de Lennon est effacée lors des ajouts.

26 et 30 août 1968 — Sortie du single « Hey Jude » aux États-Unis puis au Royaume-Uni.

28-29 août 1968 — Enregistrement de « Dear Prudence » au studio Trident, toujours sans Ringo Starr.

Fin août 1968 — En Sardaigne, sur un bateau prêté par Peter Sellers, Ringo Starr écrit « Octopus’s Garden » après une conversation avec le capitaine. Il reçoit le télégramme des trois autres.

3 septembre 1968 — Retour au studio deux d’Abbey Road (19 h – 3 h 30). Batterie et studio couverts de fleurs, idée de George Harrison, exécution de Mal Evans. La séance est consacrée à un solo de guitare inversé pour « While My Guitar Gently Weeps ».

4 septembre 1968 — Tournage des films promotionnels de « Hey Jude » et « Revolution » à Twickenham, sous la direction de Michael Lindsay-Hogg. Première image publique des quatre réunis.

5 septembre 1968 — Refonte complète de « While My Guitar Gently Weeps » : vingt-huit prises numérotées 17 à 44, la 25 est retenue. Ringo Starr à la batterie. Vraie reprise du travail.

6 septembre 1968 — Eric Clapton enregistre le solo qui rendra le morceau célèbre.

9 septembre 1968 — Dix-huit prises de « Helter Skelter » ; le cri sur les ampoules aux doigts est conservé.

Mi-septembre 1968 — George Martin part en vacances ; son assistant Chris Thomas prend les séances en main.

14 octobre 1968 — Séance finale de vingt-quatre heures consacrée au séquençage du double album.

22 novembre 1968 — Sortie de The Beatles, dit l’album blanc.

10 janvier 1969 — George Harrison quitte le groupe à Twickenham. Il revient le 15 janvier après négociation.

Avril 1969 — Enregistrement d’« Octopus’s Garden », née de l’absence d’août 1968.

20 septembre 1969 — John Lennon annonce aux autres qu’il quitte le groupe. Le silence est demandé et obtenu.

26 septembre 1969 — Sortie d’Abbey Road, avec « Octopus’s Garden ».

10 avril 1970 — Paul McCartney rend publique sa propre rupture. La séparation devient officielle.

Anthologie de citations

Ringo Starr à John Lennon, 22 août 1968 : « Je quitte le groupe parce que je ne joue pas bien, que je me sens mal aimé et à l’écart, et que vous trois êtes vraiment proches. »

John Lennon, en réponse : « Je croyais que les trois proches, c’était vous. »

Paul McCartney, en réponse à la même déclaration, quelques minutes plus tard : « Je croyais que les trois proches, c’était vous. »

Le télégramme des trois autres, fin août 1968 : « Tu es le meilleur batteur de rock’n’roll du monde. Rentre à la maison, on t’aime. »

Ringo Starr, sur son retour du 3 septembre 1968 : les fleurs sur sa batterie l’ont fait « se sentir bien avec lui-même » à nouveau, et le groupe avait « traversé cette petite crise ».

Ken Scott, ingénieur du son, sur la soirée du 22 août : « Je me souviens que Ringo était contrarié par quelque chose, je ne sais plus quoi, et la chose suivante qu’on m’a dite, c’est qu’il était parti. »

Ken Scott, sur la batterie de « Back in the U.S.S.R. » : une piste composite faite de fragments, avec la possibilité que les trois autres aient tous joué de la batterie.

George Martin, sur l’état d’esprit du groupe à l’été 1968 : ils étaient tous un peu paranoïaques ; chacun pouvait se demander s’il n’était pas lui-même la cause du problème.

George Harrison, sur la prise du 5 septembre 1968 : « Quand on a posé cette base, je l’ai chantée avec la guitare acoustique, Paul au piano, Eric et Ringo — c’est comme ça qu’on a enregistré le morceau. »

Guide d’écoute : le dossier en huit morceaux

1. « Hey Jude » (31 juillet-1er août 1968)

À écouter d’abord, parce qu’il précède la crise de trois semaines. L’entrée de batterie après cinquante secondes est la démonstration que le musicien qui doutait était au sommet de son art.

2. « Back in the U.S.S.R. » (22-23 août 1968)

Le morceau du départ, et le seul de l’album blanc dont la batterie n’a pas été jouée par le batteur. Écoutez la raideur du placement, comparée au reste du disque : c’est audible.

3. « Dear Prudence » (28-29 août 1968)

Enregistré à Trident pendant l’absence, toujours avec Paul McCartney à la batterie. La deuxième plage de l’album, elle aussi sans Ringo Starr.

4. « While My Guitar Gently Weeps » (5-6 septembre 1968)

La prise 25 : le retour effectif. Jeu ample, sobre, patient. C’est la meilleure réponse au doute d’août 1968, et elle a été livrée sur la chanson de l’homme qui avait fait apporter les fleurs.

5. « Helter Skelter » (9 septembre 1968)

Quatre jours plus tard. Le batteur qui se trouvait insuffisant achève la prise en hurlant qu’il a des ampoules aux doigts. À écouter fort.

6. « Don’t Pass Me By » (juin-juillet 1968)

Sa première chanson, attendue cinq ans. Le morceau explique, à lui seul, une partie du sentiment d’être à la périphérie.

7. « Yer Blues » (août 1968)

Enregistré dans une pièce annexe minuscule, volontairement, pour retrouver une promiscuité de groupe. Le jeu de batterie y est massif, épais, presque violent.

8. « Octopus’s Garden » (avril 1969)

Le seul morceau du répertoire des Beatles né d’une démission. À réécouter en sachant qu’il décrit un abri où l’on serait tranquille, loin de la tempête. Notre article sur les faits méconnus d’Abbey Road revient sur son enregistrement.

Questions fréquentes

Quelle est la date exacte du retour de Ringo Starr ?

Le mardi 3 septembre 1968, au studio deux d’Abbey Road, pour une séance de dix-neuf heures à trois heures trente du matin. Le départ datait du 22 août 1968.

Combien de temps est-il resté absent ?

Douze jours. La formule « deux semaines » est un arrondi employé par les protagonistes eux-mêmes et repris depuis.

Qui a eu l’idée des fleurs ?

George Harrison. C’est Mal Evans, l’assistant du groupe, qui les a disposées dans le studio et sur la batterie avant l’arrivée de Ringo Starr.

Pourquoi Ringo Starr est-il parti ?

Pour deux raisons qu’il a toujours données ensemble : il estimait ne pas bien jouer, et il se sentait exclu d’un trio soudé. Il a découvert, en parlant à John Lennon puis à Paul McCartney, que chacun des quatre avait exactement le même sentiment.

Qui a joué de la batterie pendant son absence ?

Paul McCartney, sur « Back in the U.S.S.R. » et « Dear Prudence ». Sur le premier titre, l’ingénieur Ken Scott évoque une piste composite à laquelle les trois Beatles restants auraient pu contribuer.

Que faisait-il pendant ce temps ?

Il était en Sardaigne avec sa famille, sur un bateau prêté par Peter Sellers. Il y a écrit « Octopus’s Garden », que les Beatles enregistreront en avril 1969 pour Abbey Road.

Le public l’a-t-il su à l’époque ?

Non. L’épisode est resté totalement secret. Il n’a été connu que par les récits ultérieurs des protagonistes et par le travail des historiens sur les feuilles de séance d’EMI.

Est-ce le seul Beatle à avoir quitté le groupe avant la séparation ?

Non, c’est le premier des trois. George Harrison est parti le 10 janvier 1969 et revenu le 15 ; John Lennon a annoncé son départ le 20 septembre 1969. Nous avons consacré un dossier complet à cette série dans Ils sont partis avant la fin.

A-t-il rejoué dès le soir de son retour ?

Non. La séance du 3 septembre a été consacrée à un solo de guitare inversé de George Harrison. Sa véritable rentrée à la batterie date du 5 septembre 1968, sur la refonte de « While My Guitar Gently Weeps ».

Glossaire

Album blanc — Nom d’usage du double album The Beatles, publié le 22 novembre 1968, dont la pochette blanche est signée Richard Hamilton.

Studio deux (Abbey Road) — Grande salle d’enregistrement des studios EMI de St John’s Wood, à Londres, où les Beatles ont enregistré l’essentiel de leur œuvre depuis 1962.

Trident — Studio indépendant de Soho, équipé en huit-pistes avant EMI, utilisé par les Beatles en 1968 pour « Hey Jude » et « Dear Prudence ».

Prise (take) — Passage complet enregistré. Les prises sont numérotées en continu ; une refonte repart de la numérotation en cours, ce qui explique que la refonte du 5 septembre 1968 commence à 17 et non à 1.

Base rythmique (backing track) — Premier enregistrement d’un morceau, réunissant la section rythmique, sur lequel viennent ensuite se poser les ajouts.

Overdub — Ajout enregistré par-dessus une base déjà fixée.

Guitare inversée — Partie enregistrée puis lue à l’envers, procédé que les Beatles emploient depuis 1966 et que George Harrison utilise le 3 septembre 1968.

Oyster black pearl — Finition nacrée noire des batteries Ludwig de Ringo Starr, devenue l’un des éléments visuels les plus identifiables du groupe.

Feuille de séance — Document administratif d’EMI consignant date, horaires, titres travaillés, prises et personnel présent. C’est la source primaire de toute chronologie sérieuse des séances Beatles.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Sur la série des départs : Ils sont partis avant la fin : Ringo, George, John et les trois démissions qui ont précédé la séparation et l’enquête sur Allen Klein.

Sur le contexte de 1968 : Album blanc des Beatles : 10 faits méconnus, Les 10 chansons les plus rock des Beatles et Pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable.

Sur la place du batteur : 16 août 1962 : le matin où Pete Best a cessé d’être un Beatle, Jimmie Nicol, le batteur temporaire et Qui est le cinquième Beatle ?.

Sur Ringo Starr : 15 chansons pour découvrir sa carrière solo, sa traversée du désert, ses enfants et le portrait de Maureen Cox.

Sur les autres journées décisives : le 1er septembre 1967 à Cavendish Avenue, la séance du 11 février 1963 et les dix faits méconnus d’Abbey Road.

Sources

Feuilles de séance des studios EMI telles qu’exploitées par la littérature spécialisée ; fiches datées du 22 août, du 3 septembre, du 5 septembre et du 6 septembre 1968 de The Beatles Bible ; récits de Ringo Starr recueillis dans The Beatles Anthology ; témoignages de l’ingénieur du son Ken Scott et du producteur George Martin ; propos de George Harrison à Guitar Player (novembre 1987) sur la prise du 5 septembre 1968 ; dossiers de Ultimate Classic Rock et de la presse spécialisée consacrés à l’épisode ; ainsi que nos propres articles cités en liens.

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