Otis Redding et son tube « Respect » électrisent les Beatles durant leur tournée US 1965. Séduits par le groove Stax, McCartney et surtout Harrison transforment le riff de basse d’Otis en motif d’ouverture de « Drive My Car ». En studio, basse et guitare doublent le gimmick à l’unisson, Lennon claque un piano façon Isaac Hayes et le groupe crée un son soul-rock inédit qui métamorphose l’album Rubber Soul. Cette passerelle Memphis-Liverpool ouvre la voie à la blue-eyed soul britannique, nourrit plus tard « Got To Get You Into My Life », « Oh! Darling » ou « Savoy Truffle », inspire des bassistes comme Entwistle ou Geddy Lee et rappelle que la pop avance par dialogues entre cultures.
Parmi les dizaines d’influences qui irriguent l’œuvre des Beatles, la plus souvent citée est sans doute celle de la pop californienne de Brian Wilson ou la poésie folk de Bob Dylan. Pourtant, un autre courant traverse toute leur discographie : la musique soul née dans les studios de Memphis et de Detroit. Au cœur de cette rencontre entre la Tamla-Motown et la scène de Stax, un nom résonne comme un point de convergence : Otis Redding. C’est en écoutant son brûlot de 1965, « Respect », que Paul McCartney et surtout George Harrison vont trouver l’étincelle d’un riff appelé à devenir l’ouverture explosive de « Drive My Car », morceau inaugural de l’album Rubber Soul publié en décembre 1965.
Sommaire
1965 : quand la soul fait vibrer Abbey Road
Durant l’été 1965, les Beatles parcourent les États-Unis pour leur seconde tournée nord-américaine. Entre deux concerts asphyxiés par les hurlements, les quatre musiciens passent leurs soirées dans les chambres d’hôtel à décortiquer les 45-tours diffusés par les radios locales. Parmi ces disques, quelques faces Stax tournent en boucle : « I’ve Been Loving You Too Long » et, surtout, « Respect », qu’Otis Redding enregistre le 10 juillet 1965 dans le mythique studio du 926 East McLemore Avenue à Memphis. Le groove sec du batteur Al Jackson Jr., la basse syncopée de Donald “Duck” Dunn et les punchs de cuivres signés Booker T. Jones composent une matrice rythmique que McCartney qualifie de « magistrale leçon de respiration ».
Retour à Londres à l’automne : galvanisés, les Beatles réservent le 13 octobre un créneau nocturne aux studios EMI d’Abbey Road pour maquetter une nouvelle chanson de McCartney. Le titre de travail, « Run For Your Life », s’avère rapidement trop proche d’un autre morceau en cours. C’est en grattant sa Epiphone Casino que Harrison lance un motif descendant – duum-da-da-da-da-da-da-dum – directement emprunté à la basse de « Respect ». McCartney bondit : la ligne deviendra l’ossature de « Drive My Car ».
L’ADN soul de « Drive My Car »
Contrairement aux premières années où Lennon et McCartney répétaient leurs titres en loge avant d’entrer en studio, le groupe aborde désormais chaque enregistrement comme un laboratoire sonore. Pour « Drive My Car », le duo décide d’échanger ses instruments : McCartney passe à la basse Rickenbacker 4001 et double la ligne de guitare de Harrison note pour note, créant un unisson basse-guitare digne des sessions Stax. Lennon, lui, renforce le tout par un piano droit enregistré saturé, clin d’œil aux claviers de Isaac Hayes.
Sur le plan harmonique, le morceau reste en si bémol majeur, mais sa structure repose sur des syncopes qui rappellent l’alternance couplet-stag-shout de la tradition soul. Même le texte, truffé de sous-entendus (« and maybe I’ll love you »), évoque la sensualité implicite qui fit le succès de Redding. Une différence notable, toutefois : alors qu’Otis demande un « respect » conjugal, la narratrice de McCartney négocie carrément la voiture… et plus si affinités.
George Harrison : du riff d’Otis Redding au solo de slide
L’apport de George Harrison se révèle décisif. Dans son entretien accordé en février 1977 au magazine Crawdaddy, il se souvient : « Sur Drive My Car, j’ai simplement plaqué le gimmick qui est comme un lick de Respect, la version d’Otis. Paul est venu coller la basse dessus et nous avons posé la rythmique ainsi ». Cette confession éclaire la frustration grandissante du guitariste, souvent cantonné à des parties d’accompagnement pré-définies par McCartney. Pourtant, c’est bien Harrison qui façonne l’identité soul-rock du titre : après avoir doublé la ligne de basse, il enregistre un solo de slide guitar inspiré de Steve Cropper, guitariste maison chez Stax.
La fascination de McCartney pour le « Memphis sound »
Depuis les débuts du groupe, Paul se passionne pour les bassistes noirs américains. Il cite volontiers James Jamerson (Motown) et Donald Dunn (Stax) comme ses mentors. Sur « Drive My Car », il adopte un jeu très staccato, fait d’aller-retours palm-mutés et de notes mortes, technique héritée des lignes de Jamerson sur « Heat Wave » ou « My Girl ». Cette approche révolutionne la place de la basse dans la pop britannique : l’instrument n’est plus simple soutien harmonique, il devient moteur du riff.
Cette période voit aussi McCartney rêver d’enregistrer à Memphis : au printemps 1966, il contacte Jim Stewart pour réserver le studio Stax. Le projet avorte pour raisons logistiques, mais l’intention souligne l’attrait irrésistible qu’exerce la soul sur les Fab Four.
Saint-Paul-de-Vence, Soho et l’onde soul en Europe
L’influence d’Otis Redding ne se limite pas à « Drive My Car ». En juin 1966, tandis que les Beatles récupèrent d’une tournée épuisante dans le sud de la France, McCartney fréquente les clubs soul du quartier de Soho à Londres, où les platines diffusent déjà les premiers succès d’Aretha Franklin, future reine du genre. Plus tard, sur le White Album, on retrouve l’esprit Stax dans « Why Don’t We Do It In The Road » ou « Oh! Darling », ballades que Paul enregistre en forçant sa voix jusqu’à l’érailler, à l’instar des hurlements de Redding au Whisky a Go Go.
« Respect » : de Memphis à Liverpool
Écrite par Otis Redding en quelques minutes dans l’arrière-salle du club 5-4-1 Club de Macon, « Respect » sort en août 1965 sous le label Volt. Le single ne dépasse pas la 31ᵉ place du Billboard, mais devient l’un des titres phares de la scène sudiste, notamment lors de la tournée européenne de Redding en 1966. Lennon et McCartney assistent d’ailleurs au concert parisien de l’Olympia le 24 septembre 1966, où ils entendent « Respect » joué à un tempo infernal. Cette soirée conforte Paul dans l’idée que l’énergie de la soul peut cohabiter avec l’écriture pop : l’année suivante, il compose « Got To Get You Into My Life », habillée de cuivres à la façon des Mar-Keys.
Du riff au hit : l’enregistrement de « Drive My Car »
Trois prises suffisent, le 13 octobre 1965, pour coucher la base rythmique. McCartney, satisfait, propose un pont modulant en do majeur, histoire d’aérer la progression pentatonique du riff. Lennon, revenu des États-Unis fasciné par la blues-scale d’Otis, suggère une call-and-response vocal sur le refrain (« Beep-beep, beep-beep, yeah ! »). Le 15 octobre, ils ajoutent des chœurs calqués sur les harmonies de Sam & Dave. Le mix final superpose six pistes de guitare, trois de basse et deux de piano, preuve que le groupe explore déjà les possibilités du multitrack comme s’ils étaient à Memphis ou Detroit.
Rubber Soul : un virage inspiré par la musique noire
Publié le 3 décembre 1965, Rubber Soul surprend par son éclectisme. Si « Norwegian Wood » introduit le sitar, c’est bien le groove de « Drive My Car » qui annonce la mue soul-funk que l’on retrouvera chez les Rolling Stones ou les Small Faces. Le public britannique découvre alors une facette plus « mature » des Beatles : le riff saturé, l’humour entendu des paroles, la chaleur de la section rythmique rompent avec la candeur des premiers hits. Certains critiques voient dans le morceau l’acte de naissance d’une blue-eyed soul britannique, mouvement que propulseront plus tard Dusty Springfield ou Average White Band.
La revanche d’Aretha Franklin
En 1967, Aretha Franklin reprend « Respect » et en transforme le sens : le cri d’un mari jaloux devient manifeste féministe, porté par le spelling-hook « R-E-S-P-E-C-T ». Ironie : lorsque le single explose aux États-Unis, les Beatles travaillent sur « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ». McCartney, admiratif, félicite Aretha par télégramme ; Franklin répondra en enregistrant une reprise de « Eleanor Rigby » en 1969. Ainsi, le dialogue Otis-Beatles-Aretha boucle la boucle : l’influence circule, se réinvente, transcende les genres et les frontières.
Harrison, la soul et la quête d’émancipation
Pour George Harrison, le flirt avec la soul américaine ouvre aussi la voie à une quête identitaire. Après avoir emprunté le riff de « Respect », il s’immerge dans la musique indienne, mais garde toujours un œil sur les grooves noirs : sa chanson « Savoy Truffle », hommage sucré à son ami Eric Clapton, est rythmée par des saxophones cuivrés mixés à la manière de Stax. En 1970, sur son triple album All Things Must Pass, on retrouve Billy Preston (ex-Stax) et une section rythmique qui n’aurait pas dépareillé derrière Redding. La boucle influence-création-affranchissement se referme : ce que Harrison a reçu d’Otis, il le rend au centuple dans ses propres compositions.
Une relation d’influence souvent passée sous silence
Si l’on célèbre volontiers les emprunts orientaux des Beatles ou leur expérimentation studio, la filiation avec Otis Redding reste moins mise en avant. Pourtant, sans le riff de « Respect », « Drive My Car » n’existerait sans doute pas sous cette forme, et l’album Rubber Soul aurait peut-être conservé un parfum folk-rock moins audacieux. De plus, la présence croissante d’éléments soul dans la pop britannique de la seconde moitié des années 1960 – chez les Kinks, les Who et même David Bowie période « Young Americans » – trouve son origine dans ce pont tendu entre Memphis et Abbey Road.
Impact durable sur la basse moderne
Lorsque Paul McCartney décrit James Jamerson comme son « héros numéro un », il souligne la dette structurelle qui lie la pop anglaise à la soul. La ligne de basse de « Drive My Car » deviendra une référence pour des générations de bassistes : John Entwistle (The Who) cite le morceau comme l’un de ses déclencheurs ; Geddy Lee (Rush) apprend la partie note pour note ; Mark King (Level 42) la considère comme un passage obligé pour comprendre le slap. Bref, l’empreinte d’Otis Redding dépasse largement le simple hommage : elle s’infiltre dans la technique instrumentale et l’écriture des décennies suivantes.
De « Respect » à « Drive My Car », la preuve que la musique est un dialogue
En revendiquant le riff de « Respect » dans « Drive My Car », les Beatles ne se contentent pas de copier : ils démontrent que la création est un dialogue permanent entre artistes, cultures et océans. Otis Redding injecte la fièvre du Memphis soul dans les veines de quatre garçons de Liverpool ; ceux-ci réexportent cette énergie sous forme de pop raffinée, qui à son tour inspirera la soul américaine post-sixties. Entre 1965 et 1969, cette conversation transatlantique nourrit un âge d’or où chaque nouvelle parution semble défier la précédente, repoussant toujours plus loin les frontières du possible.
Soixante ans plus tard, il suffit d’écouter d’affilée « Respect » et « Drive My Car » pour sentir la filiation : même pulsation syncopée, même fusion basse-guitare, même urgence vocale. Et l’on comprend soudain pourquoi Paul McCartney aime rappeler que la plus grande leçon apprise chez Otis Redding n’est pas une ligne de basse ou un gimmick de guitare, mais la conviction que la musique la plus novatrice naît souvent d’une simple étincelle d’enthousiasme partagée entre artistes de mondes différents. Voilà sans doute le plus bel héritage de ce croisement entre Memphis et Liverpool : nous rappeler qu’au-delà des styles et des frontières, il suffit d’un riff pour que deux univers se rejoignent et éclairent, d’un même groove, l’histoire de la musique populaire.













