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« And Your Bird Can Sing » : deux séances, deux guitares et cinq hypothèses — enquête sur le chef-d’œuvre que Lennon détestait

Deux minutes et une seconde. Une ligne de guitare double que des professionnels mettent des semaines à relever. Un texte que soixante ans d’exégèse n’ont pas réussi à attribuer à un destinataire. Et un auteur qui, jusqu’à sa mort, a répété que c’était du papier cadeau autour d’une boîte vide. « And Your Bird Can Sing » est le point de friction le plus instructif du catalogue des Beatles : le seul morceau où l’écart entre le jugement de son auteur et celui de la postérité soit aussi total. Voici son dossier complet — les deux séances d’avril 1966, la version abandonnée où Lennon et McCartney ne peuvent plus s’arrêter de rire, la vérité sur la ligne de guitare, les cinq hypothèses sérieuses sur le sujet de la chanson, et la raison pour laquelle les Américains ne l’ont pas découverte sur Revolver.

Sommaire

Deux minutes une seconde : ce que ce morceau a d’anormal

Le paradoxe fondateur

Commençons par ce qui rend le sujet passionnant. En 1980, quelques semaines avant sa mort, John Lennon commente son propre catalogue pour David Sheff, de Playboy. Sur ce titre, son verdict tient en une phrase : encore l’un de ses morceaux jetables, du papier fantaisie autour d’une boîte vide. Ailleurs, il l’a qualifié d’horreur.

Pendant ce temps, la profession en fait l’un des sommets du groupe. Q le classe sixième des vingt plus grands morceaux de guitare de l’histoire. Guitar World place la partie de guitare parmi les cent plus grands solos jamais enregistrés. Mojo le range quarante et unième des cent une meilleures chansons des Beatles. Phil Collins, pour qui Revolver est le meilleur album du groupe, en parle comme de l’une des meilleures chansons jamais écrites — et souligne qu’elle dure à peine plus d’une minute et demie.

Le titre de travail : « You Don’t Get Me »

Premier fait rarement cité et pourtant éclairant : la chanson ne s’est pas toujours appelée ainsi. Son titre de travail était « You Don’t Get Me » — « tu ne me comprends pas », ou « tu ne m’auras pas », selon la lecture.

Ce titre-là est nettement moins énigmatique que le définitif. Il désigne clairement un adversaire et un reproche. Toute l’obscurité du morceau vient donc, au moins en partie, d’un changement de titre : Lennon a remplacé une accusation lisible par une image opaque.

Ce que cet article établit

Nous allons prendre le morceau par trois entrées successives : la fabrication, c’est-à-dire les deux séances d’avril 1966 et ce qui les sépare ; la technique, c’est-à-dire la vérité vérifiable sur la ligne de guitare et sur ceux qui l’ont jouée ; et l’interprétation, c’est-à-dire l’inventaire honnête des cinq hypothèses en circulation, avec ce qui les soutient et ce qui les affaiblit.

Nous ne trancherons pas la dernière question. Personne ne le peut. Mais on peut au moins cesser de présenter des conjectures comme des faits.

Avril 1966 : l’état des Beatles

Un groupe qui ne veut déjà plus tourner

Au printemps 1966, les Beatles sont épuisés par cinq années de tournées et de plus en plus convaincus que la scène ne leur apporte plus rien. La dernière tournée américaine de l’été 1966 achèvera de les décider ; nous avons détaillé cette mécanique dans Les Beatles sur scène : pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable et raconté la journée-symbole du 21 août 1966, où ils ont joué dans deux villes.

Cette donnée compte directement pour notre sujet : les morceaux de Revolver sont les premiers que le groupe compose sans se demander s’il pourra les jouer sur scène. « And Your Bird Can Sing », avec ses deux guitares harmonisées en continu, est littéralement injouable par un quatuor en concert. C’est une chanson de studio, conçue comme telle.

Le studio devient un instrument

Les séances de Revolver s’ouvrent le 6 avril 1966 avec « Tomorrow Never Knows » — c’est-à-dire par le morceau le plus radical que le groupe ait jamais tenté. Elles se refermeront le 21 juin. Entre les deux, deux mois et demi d’expérimentation continue : bandes à l’envers, voix passées dans une cabine Leslie, sitar, quatuor à cordes, section de cuivres, montage.

Le climat est celui d’un atelier où tout est permis. « And Your Bird Can Sing » naît dans ce contexte, et son histoire — une version faite puis jetée, puis une refonte complète en une soirée — est typique de cette période où le groupe pouvait se permettre de recommencer.

Dylan, la lecture, les substances

Trois influences pèsent sur l’écriture de Lennon en 1966. La première est Bob Dylan, dont l’exemple l’a autorisé à écrire des textes qui ne racontent pas d’histoire. La deuxième est le LSD, dont il fait alors un usage régulier, et qui se lit dans le caractère associatif de plusieurs textes de l’album. La troisième, moins citée, est simplement la lecture : Lennon lisait énormément de presse, et nous verrons que cette habitude a peut-être fourni la clé du morceau.

Le résultat est un texte qui a la forme d’une adresse — quelqu’un parle à quelqu’un — sans que le destinataire soit nommé. C’est exactement ce qui a rendu la chanson inépuisable.

Une chanson courte dans un album de records

Dernier élément de contexte : Revolver est un album de quatorze titres pour trente-cinq minutes. Les Beatles y pratiquent une économie extrême. « And Your Bird Can Sing » y tient deux minutes et une seconde, ce qui, pour un morceau contenant une introduction instrumentale, deux couplets, deux ponts, un solo et une coda, relève de la compression industrielle.

La première version : 20 avril 1966

Deux prises, en ré majeur

Le mercredi 20 avril 1966, les Beatles enregistrent une première version complète du morceau. Deux prises de base, puis des ajouts de voix et d’harmonies. La tonalité est le ré majeur.

Cette version existe, elle est écoutable, et elle est très différente de celle que tout le monde connaît.

Le son Byrds : la douze-cordes

L’arrangement de cette première tentative est ouvertement inspiré des Byrds : guitare électrique à douze cordes en carillon — la Rickenbacker 360/12 de George Harrison —, harmonies vocales fournies et empilées, atmosphère aérienne.

C’est un choix parfaitement daté. Depuis « Mr. Tambourine Man » en 1965, la douze-cordes en arpèges est le son de la pop américaine cultivée, et les Beatles s’en étaient déjà servis. On avait d’ailleurs traité un cas voisin de circulation d’influences dans notre enquête sur le raga rock et les Kinks.

Le fou rire

C’est pendant les ajouts de voix que la séance dérape. Lennon et McCartney, censés doubler les harmonies, sont pris d’un fou rire dont ils ne parviennent pas à sortir. On les entend s’esclaffer, se parler, siffler. Le doublage n’est jamais terminé.

La version est abandonnée. Les Beatles reviendront six jours plus tard pour tout refaire.

Ce que le fou rire ne dit pas

Une précision de méthode s’impose ici, parce qu’elle est systématiquement escamotée. On lit partout que Lennon et McCartney riaient « parce qu’ils étaient défoncés ». Mark Lewisohn, qui a dépouillé les feuilles de séance, note précisément que rien dans la documentation n’indique la cause du fou rire.

Il peut s’agir de substances. Il peut s’agir d’une plaisanterie de studio, d’une fausse note, d’un mot lancé par quelqu’un en régie. On l’ignore, et il faut le dire. Notre inventaire des dix grandes légendes urbaines des Beatles montre à quel point ce type de comblement spontané prospère.

La longue vie posthume de la version abandonnée

La prise du 20 avril n’a pas disparu. Elle a été publiée en 1996 sur Anthology 2, fou rire compris, et elle est devenue instantanément l’un des moments les plus aimés de ce coffret : deux hommes de vingt-cinq ans qui n’arrivent plus à travailler tant ils rient, à quatre ans de la fin du groupe.

En 2022, l’édition super deluxe de Revolver a rendu accessible une version de cette même prise sans le doublage hilare — c’est-à-dire l’arrangement Byrds tel qu’il aurait sonné si la séance s’était bien passée. C’est un document précieux : il permet de comparer deux conceptions complètes du même morceau.

La refonte du 26 avril 1966

« Quite brisk, moderato, foxtrot »

Le mardi 26 avril, le groupe reprend tout à zéro. La bande conserve l’annonce de Lennon au début de la séance, prononcée sur le ton pince-sans-rire du chef d’orchestre de bal : d’accord les gars, assez vif, modéré, foxtrot.

C’est une plaisanterie, mais elle contient une intention. Le morceau va cesser d’être aérien pour devenir rythmique.

De ré à mi : le capodastre

Premier changement, décisif : la chanson est transposée de ré majeur à mi majeur, soit deux demi-tons plus haut, au moyen de capodastres. Ce n’est pas un détail de solfège.

Monter la tonalité tend les cordes, éclaircit le timbre, place la voix de Lennon plus haut dans son registre et contraint les guitaristes à d’autres positions de doigts. Le mordant de la version définitive vient en grande partie de là.

Prises 3 à 13, la dixième retenue

Le groupe enregistre onze nouvelles prises, numérotées de 3 à 13 dans la continuité de la première séance. Mark Lewisohn a décrit la première d’entre elles comme très lourde, l’ensemble s’allégeant au fil des passages. C’est la prise 10 qui est retenue comme base.

Onze prises pour un morceau de deux minutes : c’est peu, à l’échelle des séances de Revolver, et cela indique que l’arrangement était clair dans les têtes dès le départ.

Le raccord de la prise 6

Voici le détail de fabrication le plus savoureux, et il est vérifiable. La fin du morceau tel qu’on l’entend ne provient pas de la prise 10. Le groupe préférait les notes de basse hachées que McCartney avait jouées à la fin de la prise 6 : ce fragment a été collé au montage sur la bande maîtresse pour servir de conclusion.

La chanson finit donc sur une prise différente de celle sur laquelle elle commence. C’est un raccord invisible à l’oreille, et c’est la preuve que le montage était déjà, en avril 1966, un outil de composition à part entière.

Les ajouts

Sur la base de la prise 10 viennent ensuite : la basse de McCartney, une cymbale et un charleston supplémentaire de Ringo Starr, le chant principal de Lennon, les harmonies de McCartney et Harrison, un tambourin et des claquements de mains.

L’arrangement vocal a été considérablement dégraissé par rapport au 20 avril : là où la première version empilait les voix à la manière des Byrds, la seconde met Lennon devant et réduit les harmonies à l’essentiel. On a changé de sujet : ce n’est plus une chanson de groupe vocal, c’est une chanson de guitares.

Mixages et dates

Les mixages mono sont réalisés le 12 mai 1966, les stéréo le 20 mai, avec des interventions complémentaires les 6 et 8 juin. Un mixage distinct est effectué le 14 mai pour un usage particulier sur lequel nous reviendrons : la version américaine.

Le riff : anatomie de la ligne de guitare la plus discutée des Beatles

Deux guitares, pas une

Commençons par le point qui règle la moitié des discussions de forum : la ligne mélodique qui ouvre le morceau, le traverse et culmine au solo n’est pas une partie de guitare, c’est deux parties de guitare jouées en harmonie.

Ce n’est pas une guitare doublée à l’unisson, ni un effet d’harmoniseur — qui n’existait pas en 1966. Ce sont deux instrumentistes jouant deux lignes différentes, en tierces et en sixtes, du début à la fin.

Le témoignage de George Harrison

La source la plus fiable est l’intéressé. Harrison a déclaré qu’il pensait que c’était Paul et lui, jouant en harmonie — une petite ligne assez compliquée qui traverse tout le pont.

Deux choses à relever dans cette phrase. D’abord l’attribution : Harrison et McCartney, pas Harrison seul. Ensuite la formule « je pense que » : dix ans après, l’un des deux exécutants n’était plus certain de la distribution exacte. C’est un rappel utile de la fragilité des souvenirs de studio, même chez les protagonistes.

McCartney, de son côté, a précisé que Harrison et lui avaient écrit la partie pendant les séances. Elle n’existait donc pas avant : elle a été composée sur place, à deux.

Les Epiphone Casino

Le changement d’instrument entre les deux séances est aussi net que le changement de tonalité. Le 20 avril, c’est la Rickenbacker douze cordes qui donne le carillon. Le 26 avril, les deux lignes harmonisées sont jouées sur des Epiphone Casino — guitares à caisse creuse, micros P-90, son plus dur, plus nasal, plus mordant.

La Casino est l’instrument-signature des Beatles de 1966 à 1969 ; les trois guitaristes en ont possédé une. Son timbre est indissociable de « Paperback Writer », de « Taxman » et de la période Revolver dans son ensemble.

La forme de la ligne

Techniquement, ce qui frappe l’oreille tient à trois caractéristiques. La ligne est continue : elle ne s’interrompt quasiment jamais, y compris sous le chant. Elle est descendante par paliers, avec des enchaînements de notes conjointes qui évoquent une écriture instrumentale plutôt qu’une improvisation de guitariste. Et elle est harmonisée à intervalle fixe sur presque toute sa longueur.

Cette combinaison — continuité, conduite mélodique par degrés, harmonisation parallèle — n’appartient pas au vocabulaire du rock de 1966. Elle appartient à celui de la musique baroque.

« Ralentissez-la, ce pourrait être un choral de Bach »

C’est l’écrivain Toby Litt, dans Mojo, qui a proposé la formule la plus juste sur ce riff : peut-être le plus baroque que la pop ait jamais produit — et, ajoute-t-il, ralenti, ce pourrait être un choral de Bach. Il relève aussi une qualité de bourdon proche de la musique indienne, cohérente avec l’intérêt du groupe pour le raga à cette période.

Les deux observations ne sont pas contradictoires. Une ligne continue harmonisée en parallèle au-dessus d’une harmonie qui bouge peu, c’est à la fois une écriture d’orgue et un bourdon.

Joe Walsh et la démonstration

L’anecdote la plus révélatrice vient d’un professionnel. Le guitariste Joe Walsh, des Eagles, a longtemps tenté de relever la partie, convaincu qu’elle avait été jouée d’un seul tenant par Harrison. Après en avoir parlé à Ringo Starr, il a découvert qu’elle était composée de deux voix distinctes.

Sa conclusion, qu’il a livrée avec l’humour qu’on lui connaît : il pense être le seul type capable de la jouer — George compris. La plaisanterie contient une vérité technique : la ligne est très difficile à exécuter seul, parce qu’elle n’a jamais été conçue pour l’être.

Correctif : ce n’est pas « le solo de George Harrison »

La formulation la plus répandue dans la presse — y compris chez ceux qui classent la partie parmi les plus grands solos de l’histoire — attribue le morceau de bravoure à George Harrison seul. C’est inexact sur deux plans.

D’abord, ce n’est pas un solo : c’est une ligne obligée, présente sur presque toute la durée du morceau, et non un passage réservé au guitariste. Ensuite, ce n’est pas une performance individuelle : c’est un duo, écrit à deux pendant les séances, joué par Harrison et McCartney. Le classement de Guitar World parmi les « cent plus grands solos » est donc, littéralement, une erreur de catégorie — ce qui n’enlève rien à l’hommage.

Ce que cette ligne a engendré

Deux descendances, très différentes, se réclament de ce morceau.

La première est la guitare harmonisée à deux voix, qui deviendra dans les années soixante-dix la signature de tout un pan du rock — le rock sudiste américain d’abord, puis le hard rock britannique et, de proche en proche, le heavy metal. L’idée de faire jouer deux guitaristes la même ligne à la tierce vient de là, ou du moins y trouve son précédent le plus célèbre.

La seconde est la power pop. Toby Litt va jusqu’à écrire que ce morceau est la naissance de tout ce courant, de Big Star à Cheap Trick en passant par Fountains of Wayne. La formule est audacieuse mais l’ossature est bien là : deux minutes, guitares carillonnantes et mordantes, mélodie vocale forte, refus de l’étirement.

Les cinq hypothèses sur le sujet de la chanson

Pourquoi le texte résiste

Le journaliste Robert Fontenot a résumé la situation d’une phrase : ce texte est l’un des plus spéculés de tout le répertoire des Beatles. La raison en est simple. La chanson est construite comme une adresse — une deuxième personne, une accusation, une supériorité affichée par le narrateur — mais elle ne nomme personne et n’énonce aucun grief précis.

Le mot « bird », en anglais britannique des années soixante, est un terme d’argot désignant une jeune femme, une petite amie. Il signifie aussi, littéralement, un oiseau. Toute la chanson joue sur ce double sens, ce qui autorise deux familles d’interprétation entièrement différentes.

Nicholas Schaffner a proposé l’explication la plus économique : peut-être Lennon était-il encore sous l’influence de Bob Dylan, qui prenait alors plaisir à désarçonner les décrypteurs de messages avec des textes cryptiques. Autrement dit : l’obscurité pourrait être le but, pas le voile.

Hypothèse 1 : Frank Sinatra

C’est la piste la plus documentée, et la plus étonnante. Le biographe Jonathan Gould a proposé que Lennon ait écrit la chanson après avoir lu le grand reportage de Gay Talese paru dans Esquire en avril 1966 — c’est-à-dire le mois même de l’enregistrement — sous le titre « Frank Sinatra a un rhume ».

Ce texte, devenu l’un des plus célèbres du journalisme américain, décrit la fortune de Sinatra, son pouvoir, son entourage, son usage du mot « bird » dans son argot personnel. Il cite aussi un communiqué de presse annonçant une émission spéciale destinée à ceux que fatiguaient les jeunes chanteurs portant des serpillières de cheveux assez épaisses pour dissimuler un cageot de melons, et précisant que Sinatra entendait s’adresser à des amateurs de rock — en un sens, il livrait bataille aux Beatles.

Gould ajoute un mobile : Lennon aurait été piqué de voir Sinatra couronné aux Grammy de 1966 alors que les Beatles venaient de publier Rubber Soul. La chanson serait alors une réponse : tu as tout, tu ne m’as pas.

Ce qui soutient l’hypothèse : la coïncidence de date est frappante, l’article était l’événement journalistique du moment, Lennon lisait la presse, et le titre de travail — « You Don’t Get Me » — colle exactement à une réplique adressée à un aîné condescendant.

Ce qui l’affaiblit : Lennon n’a jamais rien dit de tel, et aucune trace ne montre qu’il ait lu cet article.

Hypothèse 2 : Mick Jagger et Marianne Faithfull

C’est la version la plus répandue dans la presse musicale britannique, et elle a une source de premier ordre : Marianne Faithfull elle-même a affirmé que la chanson s’adressait à Mick Jagger, et qu’elle en était l’« oiseau » — c’est-à-dire la petite amie exhibée.

La lecture est séduisante parce qu’elle s’inscrit dans la rivalité documentée entre les deux groupes, faite de courtoisie publique et de compétition privée.

Ce qui l’affaiblit sérieusement : le biographe Steve Turner a relevé une objection de calendrier difficile à contourner. Marianne Faithfull n’était pas encore en couple avec Mick Jagger au moment de l’écriture ; leur relation ne commence que plus tard en 1966. Une chanson enregistrée les 20 et 26 avril 1966 ne peut pas viser un couple qui n’existe pas encore.

C’est l’exemple parfait d’un souvenir sincère mais rétroactif : Faithfull, des décennies plus tard, a lu la chanson à travers ce qu’elle est devenue ensuite.

Hypothèse 3 : Paul McCartney

Plusieurs auteurs, dont Kenneth Womack, et plusieurs articles de Rolling Stone, ont proposé que la cible soit le partenaire d’écriture de Lennon.

L’argument repose sur un vers : l’évocation, par le narrateur, d’un interlocuteur qui prétend avoir vu sept merveilles. Il renverrait à une soirée de 1964 à New York, celle où Bob Dylan initia les Beatles au cannabis, et où McCartney, convaincu d’avoir compris le sens de l’existence, fit noter sa révélation par Mal Evans. La formule notée ce soir-là — il y a sept niveaux — est passée à la postérité comme le sommet de la platitude illuminée.

Ce qui soutient l’hypothèse : la coïncidence du chiffre sept est réelle, et Lennon avait un talent particulier pour recycler contre ses proches leurs propres ridicules. Il l’a fait ouvertement en 1971, comme le montre notre dossier Les comptes de Tittenhurst.

Ce qui l’affaiblit : en avril 1966, Lennon et McCartney travaillent en confiance, et rien dans les archives de séance n’indique de tension personnelle. La rancune documentée est postérieure de plusieurs années.

Hypothèse 4 : Cynthia Lennon et l’oiseau en cage

C’est la piste la plus intime, et elle vient de la première femme de Lennon. Cynthia a raconté lui avoir offert un oiseau mécanique dans une cage dorée, emballé dans du papier cadeau.

Kenneth Womack en tire une lecture littérale : l’oiseau artificiel en cage devient, pour Lennon, une métaphore de son mariage et de l’incapacité de sa femme à le comprendre. La formule qu’il a employée en 1980 — du papier fantaisie autour d’une boîte vide — prend alors une résonance troublante, puisqu’elle décrit exactement l’objet.

Ce qui soutient l’hypothèse : c’est la seule où l’image centrale du texte, un oiseau qui chante mais n’est pas libre, corresponde à un objet réel et daté de la vie de l’auteur.

Ce qui l’affaiblit : le cadeau et son interprétation nous parviennent par des récits postérieurs à la séparation du couple, dans un contexte où chacun relisait son histoire.

Hypothèse 5 : personne

La dernière hypothèse est la plus décevante et probablement la plus solide. La chanson pourrait ne viser personne en particulier : un exercice de style dylanien, une adresse à un interlocuteur générique — le possédant, le satisfait, celui qui a tout et ne comprend rien.

Cette lecture a l’avantage d’expliquer pourquoi Lennon n’a jamais rien révélé, alors qu’il n’a pas eu de pudeur pour désigner ses cibles ailleurs. Il n’a rien dit parce qu’il n’y avait rien à dire.

Ce qu’on peut raisonnablement conclure

Quatre remarques, en guise de bilan honnête. La piste Faithfull est réfutée par la chronologie. La piste Sinatra est la plus documentée mais reste circonstancielle. La piste McCartney est plausible mais anachronique de plusieurs années. La piste Cynthia est la seule qui explique l’image, mais elle repose sur un témoignage tardif.

Le seul fait certain reste le titre de travail. « You Don’t Get Me » désigne un adversaire et un malentendu. Tout le reste est reconstruction.

Ce que John Lennon en a dit

« Du papier fantaisie autour d’une boîte vide »

La formule vient des entretiens accordés à David Sheff en septembre 1980 pour Playboy, la grande relecture commentée de son catalogue. Elle est cinglante et, littérairement, superbe : elle reproche à la chanson d’être un emballage sans contenu.

Il est difficile de ne pas noter qu’un homme capable de fabriquer une image aussi précise pour condamner son propre travail était probablement plus dur avec lui-même qu’avec les autres.

« Une horreur »

Ailleurs, il a été plus expéditif encore, rangeant le morceau parmi ses horreurs. Ce n’est pas un cas isolé : Lennon a maltraité en public une part considérable de son propre répertoire des années 1965-1967, notamment tout ce qui lui paraissait relever de l’artisanat plutôt que de l’aveu.

Pourquoi il détestait ces chansons-là

L’explication tient à la conception de l’écriture qu’il défend à partir de 1970. Après la thérapie primale et Plastic Ono Band, Lennon ne reconnaît de valeur qu’aux chansons directement autobiographiques. Tout ce qui est jeu de mots, exercice, commande ou pastiche est disqualifié.

Or « And Your Bird Can Sing » est exactement cela : une chanson brillante, ironique, remarquablement bien faite — et opaque. Elle échoue à tous les critères que Lennon s’était fixés rétrospectivement, et à aucun de ceux qui font une grande chanson pop.

Le décalage entre son jugement et le nôtre

Il faut poser le problème franchement : l’auteur n’est pas le meilleur juge de son travail, et ce morceau en est la démonstration la plus nette du corpus.

Ce que Lennon appelait vide, la postérité l’entend comme de l’élégance. Ce qu’il appelait emballage, on l’appelle aujourd’hui forme. Le seul reproche qu’il ait formulé — l’absence de contenu confessionnel — est précisément ce qui a permis à la chanson de rester ouverte pendant soixante ans.

La place sur « Revolver »

La séquence britannique

Sur l’édition britannique de Revolver, publiée le 5 août 1966, le morceau figure en face A, entre « Love You To » et « For No One ». Le voisinage est instructif : il est encadré par la pièce indienne de Harrison et par la ballade la plus glaciale de McCartney.

Cette place n’est pas anodine. Après cinq minutes de sitar et de tabla, deux minutes de guitares électriques harmonisées fonctionnent comme un rappel de ce que le groupe est aussi — un groupe de rock. « And Your Bird Can Sing » sert de respiration dans un album qui ne cesse de changer de langue.

Un album de quatorze langues différentes

C’est la particularité de Revolver : chaque morceau y invente son propre univers sonore. Quatuor à cordes, cuivres, sitar, bandes à l’envers, chambre d’écho, orgue Hammond, cabine Leslie. « And Your Bird Can Sing » est, avec « Taxman » et « She Said She Said », l’un des rares titres de l’album qui s’en tienne à la formation classique — deux guitares, basse, batterie.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles Lennon le sous-estimait : dans un disque où tout le monde inventait un procédé, il n’avait, lui, écrit qu’une chanson.

L’exil américain : « Yesterday and Today »

Trois titres arrachés à « Revolver »

Voici la partie de l’histoire que la plupart des auditeurs européens ignorent. En 1966, Capitol Records recompose systématiquement les albums des Beatles pour le marché nord-américain, en retirant des titres afin de fabriquer des disques supplémentaires.

Pour Revolver, l’opération coûte trois chansons de Lennon : « I’m Only Sleeping », « Doctor Robert » et « And Your Bird Can Sing ». Le Revolver américain ne compte donc que onze titres — et il est, dans les faits, un album beaucoup plus dominé par McCartney et Harrison que l’original.

Le mixage du 14 mai 1966

Un mixage spécifique est réalisé le 14 mai 1966 en vue de cette destination américaine. La chanson est ensuite placée en ouverture de face B de Yesterday and Today, compilation publiée le 20 juin 1966.

Position de choix, donc : c’est elle qui lance la seconde moitié du disque. Une génération entière d’auditeurs américains a découvert ce morceau non pas au milieu de Revolver, mais comme l’entrée en matière d’une face de compilation.

La pochette du boucher

Ce disque n’est pas n’importe lequel. C’est celui dont la pochette initiale, photographiée par Robert Whitaker, montrait les quatre Beatles en blouses de boucher, couverts de morceaux de viande et de poupées démembrées. Capitol a retiré la pochette en catastrophe après les protestations des distributeurs.

« And Your Bird Can Sing » est donc, aux États-Unis, une plage de l’album le plus scandaleux de l’histoire du groupe — objet dont nous avons établi l’histoire complète et le guide de collection dans La butcher cover des Beatles.

Deux générations, deux albums

La conséquence de cette géographie éditoriale est durable. Pour un auditeur britannique ou français, ce morceau est un moment de Revolver, encadré par le sitar et par la solitude. Pour un auditeur américain d’avant 1987 — date à laquelle le catalogue a été unifié sur les versions britanniques —, c’est le morceau d’ouverture d’une face de compilation, entouré de titres de 1965.

Le même enregistrement, deux expériences d’écoute entièrement différentes. C’est l’un des meilleurs cas d’école de l’effet du contexte sur la perception d’une chanson.

La postérité critique

Les classements

Le renversement est spectaculaire. Q classe le morceau sixième des vingt plus grands titres de guitare en 2007. Guitar World place la partie de guitare soixante-neuvième des cent plus grands solos de l’histoire en octobre 2008. Mojo le range quarante et unième des cent une meilleures chansons des Beatles en 2006.

Pour un morceau que son auteur qualifiait d’horreur, c’est une réhabilitation complète — et elle s’est faite sans qu’aucun élément nouveau n’apparaisse. Seule l’oreille a changé.

Ce qu’en disent les critiques

Thomas Ward, pour AllMusic, le tient pour l’un des meilleurs titres de Revolver et note que, malgré l’indifférence de son auteur et un texte probablement dénué de sens, il est follement réjouissant. Il salue le jeu de Harrison, la beauté de la mélodie et le caractère à la fois peu orthodoxe et ingénieux du pont.

Rob Sheffield, pour Rolling Stone, va plus loin : en dépit du mépris de Lennon, c’est l’une de ses meilleures chansons, à la fois cinglante et pourtant empathique, amicale.

Steve Marinucci, pour Billboard, à l’occasion du cinquantenaire de l’album, parle d’une chanson incroyablement ambitieuse.

Le verdict de Phil Collins

Le témoignage le plus utile vient d’un musicien. Phil Collins, pour qui Revolver est le meilleur album des Beatles, cite ce morceau comme l’une des meilleures chansons jamais écrites — en soulignant qu’elle ne dure qu’une minute et demie.

La remarque touche juste. Ce que ce titre démontre, c’est qu’on peut loger une idée musicale complète, un développement, un pont, un solo et une conclusion dans deux minutes, à condition de ne rien répéter inutilement.

Les reprises et les vies parallèles

Un morceau de guitaristes

Les reprises documentées disent bien à qui la chanson appartient : les Flamin’ Groovies, The Jam, Guadalcanal Diary, Matthew Sweet et Susanna Hoffs, R. Stevie Moore, Les Fradkin, I Fight Dragons, ainsi que Jim Reid, du Jesus and Mary Chain, pour un disque hommage de Mojo en 2006.

Ce sont, très majoritairement, des groupes de guitares — power pop, garage, jangle. La version des Charles River Valley Boys, en revanche, est une relecture bluegrass, ce qui témoigne de la solidité mélodique du matériau.

Le dessin animé

Détail méconnu : le morceau a servi de générique à la troisième saison de la série animée américaine consacrée aux Beatles. Un titre que son auteur méprisait a donc accompagné, pendant une saison entière, l’image la plus enfantine et la plus commerciale jamais donnée du groupe.

La postérité vidéoludique et numérique

Le morceau figure parmi les titres jouables de The Beatles: Rock Band, sorti en 2009 — ce qui lui a valu d’être appris, note à note, par des dizaines de milliers d’adolescents qui ignoraient tout de Revolver. Il figure également sur la compilation numérique Tomorrow Never Knows publiée en 2012, consacrée au versant le plus dur du catalogue.

Sept idées reçues sur « And Your Bird Can Sing »

Ce qu’on lit ou entend Ce que les sources établissent
Le solo est de George Harrison. Ce n’est ni un solo ni une partie individuelle : c’est une ligne obligée présente presque tout le morceau, harmonisée à deux voix, jouée par Harrison et McCartney et écrite par eux deux pendant les séances.
C’est une seule guitare doublée. Ce sont deux lignes mélodiques différentes jouées simultanément. Joe Walsh l’a découvert après avoir tenté pendant des années de la relever comme une partie unique.
La chanson vise Mick Jagger et Marianne Faithfull. Faithfull l’a affirmé, mais Steve Turner a relevé qu’elle n’était pas encore en couple avec Jagger en avril 1966. La chronologie contredit le témoignage.
Lennon et McCartney riaient parce qu’ils étaient sous influence. Mark Lewisohn note que rien dans la documentation de séance n’indique la cause du fou rire du 20 avril. C’est une reconstruction.
Il n’existe qu’une version enregistrée. Il en existe deux, complètes et très différentes : celle du 20 avril 1966 en ré majeur, à la douze-cordes, dans un esprit Byrds, et la refonte du 26 avril en mi majeur, aux Epiphone Casino.
Le morceau figure sur le « Revolver » américain. Non. Capitol l’a retiré, avec « I’m Only Sleeping » et « Doctor Robert », pour l’inclure sur Yesterday and Today, publié le 20 juin 1966 — l’album de la pochette du boucher.
La fin du morceau vient de la prise retenue. La base est la prise 10 du 26 avril, mais la conclusion provient de la prise 6, collée au montage pour conserver les notes de basse hachées jouées par McCartney.

Ce qu’on ne sait toujours pas

Le destinataire

Aucune des cinq hypothèses n’est établie. Lennon, qui a nommé sans hésiter les cibles de « How Do You Sleep? » ou de « Sexy Sadie », n’a jamais rien dit de celle-ci. Ce silence est en soi une donnée : soit il protégeait quelqu’un, soit il n’y avait personne.

Qui joue quelle voix

Harrison a attribué la ligne à McCartney et à lui, sans préciser qui tenait la voix supérieure et qui tenait la voix inférieure — et en introduisant lui-même un doute par son « je pense que ». Aucune feuille de séance ne détaille l’affectation des pistes de guitare.

La cause du fou rire

Elle n’est documentée nulle part. Les hypothèses circulent depuis 1996, date de publication de la prise sur Anthology 2 ; aucune ne s’appuie sur autre chose que la vraisemblance.

Pourquoi la première version a été abandonnée

On sait que le doublage vocal n’a pas pu être terminé. On ignore si c’est la seule raison, ou si le groupe jugeait déjà l’arrangement Byrds trop daté ou trop proche d’un modèle. Les six jours qui séparent les deux séances n’ont laissé aucune trace de discussion.

Repères chronologiques

Août 1964 — À New York, Bob Dylan fait découvrir le cannabis aux Beatles. McCartney fait noter par Mal Evans une révélation qui tient en quatre mots ; l’anecdote alimentera plus tard une hypothèse d’interprétation.

Décembre 1965 — Sortie de Rubber Soul, qui installe l’idée d’un groupe désormais orienté vers le studio.

Mars 1966 — Les Grammy Awards distinguent Frank Sinatra, ce qui, selon Jonathan Gould, aurait irrité Lennon.

Avril 1966 — Parution dans Esquire du reportage de Gay Talese « Frank Sinatra a un rhume », socle de la principale hypothèse d’interprétation.

6 avril 1966 — Ouverture des séances de Revolver à Abbey Road avec « Tomorrow Never Knows ».

20 avril 1966 — Première version de « And Your Bird Can Sing », deux prises en ré majeur, arrangement de style Byrds à la Rickenbacker douze cordes. Lennon et McCartney sont pris d’un fou rire pendant le doublage vocal ; la version est abandonnée.

26 avril 1966 — Refonte complète. Transposition en mi majeur au capodastre, prises 3 à 13, la 10 retenue. Ligne de guitare harmonisée à deux voix aux Epiphone Casino. La conclusion est empruntée à la prise 6 par collage.

12 mai 1966 — Mixages mono.

14 mai 1966 — Mixage spécifique destiné à l’édition américaine.

20 mai 1966 — Mixages stéréo.

6 et 8 juin 1966 — Interventions complémentaires de montage.

20 juin 1966 — Sortie américaine de Yesterday and Today, où le morceau ouvre la face B. L’album paraît après le retrait en catastrophe de la pochette du boucher.

21 juin 1966 — Dernière séance de Revolver.

5 août 1966 — Sortie britannique de Revolver. Le morceau figure en face A, entre « Love You To » et « For No One ».

8 août 1966 — Sortie américaine de Revolver, amputé de trois titres de Lennon.

21 août 1966 — Les Beatles jouent dans deux villes le même jour, épisode qui précipite la fin des tournées.

29 août 1966 — Dernier concert payant du groupe, à San Francisco.

1968-1969 — Le morceau sert de générique à la troisième saison de la série animée américaine consacrée aux Beatles.

Septembre 1980 — Entretiens de John Lennon avec David Sheff pour Playboy : il range le morceau parmi ses titres jetables, « du papier fantaisie autour d’une boîte vide ».

1996 — Publication sur Anthology 2 de la version abandonnée du 20 avril 1966, fou rire compris.

2006Mojo classe le morceau quarante et unième des cent une meilleures chansons des Beatles ; Toby Litt y voit la naissance de la power pop.

2007Q le classe sixième des vingt plus grands titres de guitare.

Octobre 2008Guitar World range la partie de guitare soixante-neuvième des cent plus grands solos de l’histoire.

2009 — Le morceau figure parmi les titres jouables de The Beatles: Rock Band.

2012 — Il entre dans la compilation numérique Tomorrow Never Knows.

2022 — L’édition super deluxe de Revolver, remixée par Giles Martin, publie la première version sans le doublage hilare, permettant enfin d’entendre l’arrangement Byrds tel qu’il devait sonner.

Anthologie de citations

John Lennon, à David Sheff pour Playboy, septembre 1980 : encore l’un de ses morceaux jetables, « du papier fantaisie autour d’une boîte vide ».

John Lennon, ailleurs, sur le même titre : « une horreur ».

John Lennon, au début de la séance du 26 avril 1966 : « D’accord les gars — assez vif, modéré, foxtrot. »

George Harrison, sur la ligne de guitare : « Je pense que c’était Paul et moi, jouant en harmonie — une petite ligne assez compliquée qui traverse tout le pont. »

Paul McCartney, sur la même ligne : Harrison et lui l’ont écrite pendant les séances.

Paul McCartney, sur la paternité de la chanson : il estime y avoir aidé pour le texte, et attribue l’ensemble à Lennon dans une proportion de quatre-vingts pour vingt.

Joe Walsh, guitariste des Eagles, après avoir découvert que la partie comportait deux voix : « Je crois que je suis le seul type capable de la jouer — y compris George. »

Mark Lewisohn, sur la première prise du 26 avril : la base rythmique y est « très lourde », et s’allège au fil des passages suivants.

Mark Lewisohn, sur le fou rire du 20 avril : les notes de pochette d’Anthology 2 n’indiquent pas la cause de l’hilarité.

Toby Litt, Mojo, 2006 : le riff est « peut-être le plus baroque que la musique pop ait jamais produit » et, ralenti, « ce pourrait être un choral de Bach ».

Toby Litt, sur la postérité du morceau : c’est « la naissance de toute la power pop, de Big Star à Cheap Trick en passant par Fountains of Wayne ».

Thomas Ward, AllMusic : malgré l’indifférence de son auteur et un texte « probablement dénué de sens », le morceau est « follement réjouissant », avec une mélodie ravissante et un pont « peu orthodoxe mais ingénieux ».

Rob Sheffield, Rolling Stone : en dépit du mépris de Lennon, c’est « l’une de ses meilleures chansons », à la fois cinglante et pourtant empathique.

Steve Marinucci, Billboard : « une chanson incroyablement ambitieuse ».

Phil Collins : l’une des meilleures chansons jamais écrites — « et elle ne fait qu’une minute et demie ».

Nicholas Schaffner, sur l’obscurité du texte : « Peut-être John était-il encore sous l’influence de Bob Dylan, qui semblait alors prendre plaisir à désarçonner les décrypteurs de messages avec des paroles cryptiques. »

Robert Fontenot, journaliste : le texte est l’un « des plus spéculés de tous les morceaux des Beatles ».

Le communiqué de presse cité par Gay Talese dans Esquire, avril 1966 : l’émission s’adresse à ceux que fatiguent « les jeunes chanteurs portant des serpillières de cheveux assez épaisses pour dissimuler un cageot de melons » ; Sinatra, en un sens, « livrait bataille aux Beatles ».

Guide d’écoute : le morceau en six moments

1. Les quatre premières secondes

L’introduction est l’un des meilleurs débuts de chanson du catalogue : la ligne harmonisée arrive immédiatement, sans mise en place, sans compte à rebours, sans accord d’installation. Concentrez-vous sur le fait qu’il y a deux guitares dès la première note. Une fois entendues séparément, elles ne se referont plus jamais entendre comme une seule.

2. L’entrée du chant

Lennon chante haut. La transposition du 26 avril l’a placé dans une zone où sa voix a du mordant et un peu de tension. Comparez avec la version d’Anthology 2, deux tons plus bas : le chanteur y est confortable, et le morceau y perd toute urgence.

3. La continuité de la ligne de guitare

Écoutez ce qui se passe sous le chant. La plupart des chansons de rock font taire les guitares solistes pendant les couplets. Ici, la ligne continue, sous la voix, en permanence. C’est un choix d’écriture instrumentale, et c’est ce qui donne au morceau sa densité en deux minutes.

4. Le pont

C’est la section que les analystes signalent comme la plus inattendue : une modulation et une conduite mélodique qui ne suivent pas la logique installée par les couplets. AllMusic parle d’un pont peu orthodoxe et ingénieux ; Harrison, lui, souligne que la ligne de guitare le traverse d’un bout à l’autre. Les deux observations sont liées : c’est la guitare qui tient le pont debout.

5. Le solo

La section instrumentale n’est pas une improvisation mais une reprise développée de la ligne d’introduction. C’est de la composition, pas de l’exécution — ce qui explique qu’elle soit reproduisible note à note et qu’elle ait été apprise par des générations de guitaristes.

6. La conclusion

Écoutez la toute fin : les notes de basse hachées de McCartney. Elles ne proviennent pas de la même prise que le reste du morceau. C’est un collage, décidé parce que le groupe préférait cette conclusion-là. Une fois qu’on le sait, on n’entend plus que ça.

Deux versions à comparer

La version du 20 avril 1966

Disponible sur Anthology 2 (1996) avec le fou rire, et sur la réédition super deluxe de Revolver (2022) sans le doublage hilare. Ré majeur, douze cordes, harmonies vocales épaisses, tempo plus souple. C’est une bonne chanson de folk rock américain.

La version du 26 avril 1966

Celle de l’album. Mi majeur, Epiphone Casino, deux guitares harmonisées en continu, voix principale dégagée, tempo tendu, conclusion collée. C’est une grande chanson de rock britannique.

Ce que la comparaison enseigne

Six jours séparent les deux enregistrements, et tout les oppose. C’est l’un des rares cas du catalogue où l’on dispose de deux lectures complètes et abouties du même matériau, ce qui permet d’observer une décision artistique en train de se prendre.

La leçon est claire : ce qui fait la valeur de ce morceau n’est pas la chanson, qui existait déjà le 20 avril. C’est l’arrangement, décidé le 26. Ce qui rend d’autant plus étrange le jugement de son auteur, lequel n’avait rien à reprocher à l’arrangement — il ne s’en prenait qu’au texte.

Questions fréquentes

Qui a écrit « And Your Bird Can Sing » ?

John Lennon, sous la signature commune Lennon-McCartney. McCartney a estimé avoir aidé pour le texte et attribué la chanson à Lennon dans une proportion de quatre-vingts pour vingt. Le titre de travail était « You Don’t Get Me ».

Quand a-t-elle été enregistrée ?

Deux fois. Une première version le 20 avril 1966, en ré majeur, abandonnée. Une refonte complète le 26 avril 1966, en mi majeur, qui est celle de l’album. Mixages en mai et juin 1966.

Qui joue la fameuse ligne de guitare ?

George Harrison et Paul McCartney, en harmonie, sur des Epiphone Casino. Harrison l’a confirmé et McCartney a précisé qu’ils l’avaient écrite ensemble pendant les séances. Ce n’est pas une guitare doublée : ce sont deux lignes distinctes.

Est-ce un solo de George Harrison ?

Non, et c’est l’erreur la plus répandue. Ce n’est ni un solo — la ligne est présente presque tout le long du morceau — ni une performance individuelle.

De qui parle la chanson ?

Personne ne le sait. Cinq hypothèses circulent : Frank Sinatra, à la suite du reportage de Gay Talese paru en avril 1966 ; Mick Jagger et Marianne Faithfull, mais la chronologie contredit ce témoignage ; Paul McCartney, à cause d’une allusion possible à une soirée de 1964 ; Cynthia Lennon et un oiseau mécanique en cage qu’elle lui avait offert ; ou personne, la chanson n’étant qu’un exercice de style dylanien.

Pourquoi Lennon détestait-il ce morceau ?

Parce qu’après 1970 il ne reconnaissait de valeur qu’aux chansons directement autobiographiques. Tout ce qui relevait du jeu de mots ou de l’exercice de style était disqualifié à ses yeux. Il a employé la formule « du papier fantaisie autour d’une boîte vide ».

Pourquoi rient-ils sur la version d’« Anthology 2 » ?

On l’ignore. Mark Lewisohn a explicitement relevé que la documentation de séance n’indique pas la cause du fou rire. Toutes les explications qui circulent sont des reconstructions.

Pourquoi la chanson ne figure-t-elle pas sur le « Revolver » américain ?

Parce que Capitol Records retirait systématiquement des titres des albums britanniques pour fabriquer des disques supplémentaires. Trois chansons de Lennon ont été prélevées sur Revolver et placées sur Yesterday and Today, publié le 20 juin 1966 — l’album de la pochette du boucher.

Les Beatles l’ont-ils jouée sur scène ?

Jamais. Elle a été enregistrée quatre mois avant leur dernier concert payant, et son arrangement à deux guitares harmonisées en continu la rendait de toute façon impossible à restituer à quatre sur une sonorisation de stade.

Où entendre la première version ?

Sur Anthology 2 (1996) avec le fou rire, et sur l’édition super deluxe de Revolver (2022) sans le doublage hilare.

Glossaire

Bird — En argot britannique des années soixante, une jeune femme, une petite amie. Le double sens avec l’oiseau est le moteur de toute l’ambiguïté du titre.

Capodastre — Barrette posée sur le manche d’une guitare pour surélever le sillet et transposer l’instrument. Utilisé le 26 avril 1966 pour monter la chanson de deux demi-tons.

Epiphone Casino — Guitare électrique à caisse creuse et micros P-90, adoptée par les trois guitaristes des Beatles entre 1965 et 1966. Son timbre définit la période Revolver.

Rickenbacker 360/12 — Guitare électrique à douze cordes, instrument du son « jangle » des Byrds. Employée sur la première version du 20 avril 1966.

Harmonisation parallèle — Procédé consistant à doubler une mélodie par une seconde ligne à intervalle constant, généralement de tierce ou de sixte. C’est le principe de la ligne de guitare du morceau.

Prise (take) — Passage complet enregistré. La numérotation se poursuit d’une séance à l’autre, ce qui explique que la refonte du 26 avril commence à la prise 3.

Collage (splice) — Assemblage physique de deux fragments de bande. La conclusion du morceau, issue de la prise 6, a été collée sur la prise 10.

Overdub — Ajout enregistré par-dessus une base déjà fixée : ici la basse, la cymbale, les voix, le tambourin et les claquements de mains.

Power pop — Courant né dans les années soixante-dix, caractérisé par des morceaux courts, des guitares carillonnantes et des mélodies vocales fortes. Plusieurs critiques en font remonter l’acte de naissance à ce titre.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Sur l’année 1966 : La butcher cover des Beatles, le 21 août 1966, deux concerts dans deux villes et pourquoi l’arrêt des tournées était inéluctable.

Sur les guitares et le son : « Think for Yourself » et l’histoire vraie de la basse fuzz, « Day Tripper » et le riff qui n’existait pas encore et les dix chansons les plus rock des Beatles.

Sur l’écriture et les influences : la bibliothèque secrète de Lennon-McCartney, comment un single des Kinks a inventé le raga rock avant les Beatles et les dix grandes légendes urbaines des Beatles.

Sur Lennon : 20 anecdotes sur John Lennon, Les comptes de Tittenhurst et les séances de « Double Fantasy ».

Sur Harrison et le studio : l’illusion de la piscine, 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo et George Martin sans les Beatles.

Sur les autres séances décisives : « Carnival of Light », le soir où Abbey Road a fait sauter les plombs et les fleurs sur la batterie de Ringo Starr.

Sources

Feuilles de séance des studios EMI telles qu’exploitées par Mark Lewisohn et par la littérature spécialisée (dates des 20 et 26 avril 1966, numérotation des prises, collage de la prise 6, mixages des 12, 14 et 20 mai puis des 6 et 8 juin 1966) ; fiche de chanson de The Beatles Bible ; notice encyclopédique consacrée au titre (tonalités, personnel, hypothèses d’interprétation, reprises, classements) ; entretiens de John Lennon avec David Sheff pour Playboy (septembre 1980) ; déclarations de George Harrison et de Paul McCartney sur la ligne de guitare ; témoignage de Joe Walsh ; reportage de Gay Talese, « Frank Sinatra Has a Cold », Esquire, avril 1966, et lecture qu’en propose Jonathan Gould ; objection chronologique de Steve Turner à l’hypothèse Marianne Faithfull ; analyses de Kenneth Womack et de Nicholas Schaffner ; chroniques de Toby Litt (Mojo, 2006), Thomas Ward (AllMusic), Rob Sheffield (Rolling Stone) et Steve Marinucci (Billboard) ; classements de Q (2007) et de Guitar World (2008) ; notes de pochette d’Anthology 2 (1996) et documentation de l’édition super deluxe de Revolver (2022) ; ainsi que nos propres articles cités en liens.

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