Vingt-sept «numéros 1» des Beatles : comment les classer ? Vox populi, vox dei ? La réédition des vingt-sept «numéros 1» du groupe des années 60 avec les clips afférents, rénovés et remastérisés (1), est loccasion dune mélancolique réflexion : le public, décidément, na pas toujours bon goût. Cest un paradoxe de la culture pop : le peuple décide mais il se trompe.
Ainsi parmi ces vingt-sept hits plébiscités en leur temps, censés incarner lessence même des «Fab Four», on ne trouve pas A Day In The Life, le final de Sergeant Peppers Lonely Hearts Club Band, ce chef-duvre absolu dominé par lombre de la mort, composé dans un éclair dinspiration par un Lennon transcendé, complété par une pochade de McCartney en contrepoint, sarcastique et hallucinée, le tout coupé de churs oniriques et dune montée orchestrale, chromatique et wagnérienne, due à George Martin, qui a fait franchir au rock un palier décisif vers lart total.
Manque tout autant Strawberry Fields Forever, génial souvenir des années Liverpool dans le style surréaliste, à lorchestration radicalement neuve, avec mellotron mélancolique, bande magnétique trafiquée, cymbales majestueuses et mélodie légèrement atonale. Ou encore Shes Leaving Home, ballade à connotation sociale et aux harmonies poignantes, est très supérieur au sirupeux Long and Winding Road. Ou bien le très psychédélique Lucy in the Sky, enfin, vaut cent fois Yellow Submarine en matière de fantaisie rêveuse. Mais enfin ! Vox populi
Lexercice était donc circonscrit par le vote démocratique : classer ces 27 «numéros 1», et non les autres, par ordre de qualité. Voici une proposition subjective où larbitraire est admis et lerreur pardonnée. Lisez, puis faites la vôtre
1. «Help!»
Numéro 1 des numéros 1 : si lon excepte A Day In The Life, cest la quintessence de lart Beatles. Simplicité, efficacité, élégance suprême. Un prologue explosif, une mélodie haletante, une harmonisation dun pur classicisme avec deux accords dissonants pour écarter tout risque de monotonie, des churs en falsetto jubilatoires, un final en rupture à trois voix qui suspendent laccord, soudain nostalgique, comme si tout était allé trop vite. La perfection, sans effort
2. «Yesterday»
La ballade des ballades, création magique dun McCartney qui la entendue dans son sommeil, la jouée à son réveil et la dabord appelée «Scrambled Eggs» parce quil prenait un copieux petit-déjeuner aux côtés dune jeune femme, avant de vérifier fébrilement que la mélodie nétait pas la simple réminiscence dun ancien classique, tant elle lui semblait évidente. Quand les trois autres lont entendue, ils ont quitté le studio, laissant Paul chanter seul avec sa guitare, ne voyant pas ce quils pouvaient ajouter à une chanson classique avant même dêtre enregistrée. George Martin, le producteur, y a ajouté quelques violons discrets, pour en faire ce qui restera sans doute comme le slow de plus célèbre de lhistoire de lhumanité.
3. «Hey Jude»
Autre création énorme de McCartney, conseil amical à Julian Lennon, au cur brisé par la séparation de ses parents, dont la mélodie ductile est à la fois populaire et ultra-sophistiquée, avec une descente de gamme au couplet, un piano sobre, des churs raffinés et un finale que le monde entier a appris à reprendre à lunisson.
4. «Get Back»
En fin de parcours pour le groupe (1969), retour aux bases du rock and roll avec une structure harmonique simplissime et une série de solos raffinés, au piano, à lorgue et à la guitare. La chanson fut créée sur le toit du studio denregistrement sans prévenir quiconque, à lébahissement de la foule londonienne et de la police britannique (voir le film Let It Be).
5. «Something»
La formidable ballade de George Harrison, rarement égalée, avec deux discrètes descentes chromatiques qui unifient la chanson, un solo de guitare danthologie et un chur majestueux souligné de cuivres qui assure le crescendo dramatique. Avec While My Guitar, la meilleure composition du troisième larron. Pour My Sweet Lord, tube daprès séparation, Harrison fut condamné pour plagiat. Pourtant il savait composer. Il a réussi plusieurs fois à se hisser au niveau de ses deux aînés.
6. «Eleanor Rigby»
Violon mozartien, chur trépidant, variation sur la solitude, mélodie en mineur et impossible à oublier, le groupe est à son meilleur même sil est, pour une fois, purement vocal. George Martin a beaucoup fait pour transformer une jolie chanson en quatuor pour cordes et churs, magistrale synthèse entre classique et variété.
7. «A Hard Days Night»
Autre chef duvre de simplicité où les notes senchaînent comme dans une cavalcade, avec intro tonitruante, leitmotiv entêtant et arpège mourant en guise de sortie. Lennon la composée en une nuit parce quil manquait une chanson titre à leur premier film, un reportage un peu niais sur la beatlemania, signé Richard Lester. McCartney a ajouté le pont et Martin joué la partie piano du solo. Talent partagé.
8. «Ticket to Ride»
Mélodie rock quon retient dès la première écoute, riff ultra-performant, pont en falsetto à la tierce, avec le célèbre coup de caisse claire à contretemps de Ringo qui en fait une curiosité de lhistoire de la pop music. Le clip tourné aux sports dhiver est particulièrement ringard.
9. «She Loves You»
Quatrième tube du groupe, le plus emblématique de la beatlemania. Toute lénergie des sixties en moins de trois minutes. Batterie déchaînée, churs orgasmiques sur des paroles gnangnan à souhait, accords mineurs pour mêler la nostalgie à la joie, leitmotiv élémentaire : «She loves you » suivi de lonomatopée universelle, «yeah, yeah, yeah», le tube par excellence. Quelques milliers dévanouissements juvéniles à chaque concert quand McCartney agite sa coiffure au bol sur le «UUUUh» qui annonce le refrain.
10. «Day Tripper»
Rock-blues faussement simple, avec un riff de Harrison sur les trois accords traditionnels, les jappements de McCartney et le solo souligné par des churs qui poussent la chanson vers les sommets ; fade off sur une variation supplémentaire : un bijou de sophistication simple.
11. «We Can Work It Out»
Autre mélodie galopante de McCartney sur fond de rupture sentimentale, avec un harmonium qui donne de la profondeur aux accords et trois trilles de sortie de pont qui rompent discrètement le rythme. Faussement simple et redoutablement efficace.
12. «Paperback Writer»
Chef-duvre dharmonisation vocale, le refrain se chante sur trois voix qui décuplent lénergie de la mélodie. La chanson raconte lhistoire dun auteur de livres populaires. Le riff et les churs ont suffi à la propulser dans le top 27.
13. «Penny Lane»
Les souvenirs denfance de Paul McCartney, le barbier, le banquier, le pompier et le portrait de la Reine, mouillés par le ciel bleu de la banlieue, sur une mélodie élégante et un refrain robuste soutenus par une partie de basse pleine dinvention. George Martin y a ajouté une trompette vivaldienne et les deux autres un chur dune parfaite harmonie.
14. «All You Need Is Love»
Hymne mondial – la chanson fut diffusée en mondovision, une première -précédé dun autre, la Marseillaise, plus guerrier que celui des Beatles. Lidéalisme provocant de John Lennon est influencé par la gentillesse un peu sucrée du «Flower power». Trois accords classiques, un saxophone qui pleure et toujours la chorale en falsetto des deux autres, avec un «fade off» interminable où les fans trouvent constamment des pépites.
15. «Ballad of John and Yoko»
Lamento sarcastique et rock du couple John-Yoko sur leurs pérégrinations tragicomiques entre Southampton et Gibraltar, à lépoque des «bed-in», quand ils passaient leurs nuit et leurs journées au lit et en public pour exiger la paix dans le monde. Lennon avait dit que les Beatles étaient «plus célèbres que le Christ». Cette fois il annonce quil sera crucifié. Au bout du compte, il a seulement été assassiné La reprise en trois coups de caisse claire à la sortie du pont est célèbre.
16. «Come Together»
Inspiration baroque de Lennon, qui livre un quatrain surréaliste sur fond dallusions érotiques plus ou moins transparentes et de batterie étouffée en glissando. Intrusion de la musique électronique dans la pop, avec un enregistrement studio ultra-technique qui annonce les percées de lelectro.
17. «Hello Goodbye»
Nous arrivons maintenant dans la moins bonne partie du classement. Les chansons sont évidemment excellentes selon les habituels critères de la variété mais elles portent, il faut bien le dire, la marque de la facilité qui était le péché mignon de McCartney. Cest toute lhistoire des Beatles : Lennon était un peu moins doué mais cherchait sans cesse des voies nouvelles ; McCartney, surdoué de la variété, le retenait sur le chemin de lavant-garde et ajoutait sans cesse son talent harmonique et mélodique aux inspirations étranges de Lennon. Cette tension a fait la saga du groupe, son succès mondial, sa pérennité dans les mémoires Hello Goodbye aux paroles élémentaires et à la mélodie trop plate, et pourtant mondialement célèbre, représente le degré zéro de lart Beatles. Qui les place déjà très au-dessus de la production courante.
18. «Let It Be»
Une des meilleures chansons des Beatles, hélas. Tout est parfait, la mélodie des couplets, le refrain parfaitement maîtrisé, le solo historique de Harrison, le piano mystique, les churs de cathédrale, etc. Mais cest tout de même un cantique mis à la sauce rock, qui pourrait être adapté du livre de chant de Mademoiselle Lelonbec.
19. «Lady Madonna»
Pochade de piano-bar, la mélodie de Mac Cartney est un pastiche des années trente comme il en composait à la chaîne (voir When Im Sixty-Four ou Honey Pie), à laquelle il a ajouté une guitare, des churs, une batterie et des cuivres. Son père faisait chanter ses amis du petit peuple de Liverpool avec son piano sur des harmonies davant-guerre. Paul a continué, sur une échelle planétaire.
20. «Cant Buy Me Love»
Honnête rock, dansant et rauque, avec un solo agressif et bien venu. Un peu facile tout de même, avec un thème à la fois machiste et mièvre. Imitation un peu pâle des maîtres doutre-Atlantique.
21. «I Feel Fine»
Mise à part lintro bizarre en effet larsen, audacieux pour lépoque, le reste est un peu banal, si lon excepte les churs en falsetto, marque de fabrique du groupe (inspirés et adaptés des Everly Brothers et partagés avec les Beach Boys, maîtres de lexercice, mais moins prolifiques). Les seuls qui aient fait peur à McCartney, qui a conçu Sergeant Pepper pour faire pièce à Pet Sounds.
22. «Eight Days a Week»
Une scie sympathique et entraînante. Succès facile pour easy music.
23. «The Long and Winding Road»
Il existe une version en piano seul, formidable, dans le film de Lindsay Hogg, Let It Be. Le producteur Phil Spector, apparemment sans lautorisation du groupe, a ajouté à cette chanson sentimentale déjà un peu mièvre, deux ou trois tonnes de guimauve, sous la forme dune orchestration farcie de violons et de churs virginaux. Il paraît que McCartney sest gendarmé. Mais il la laissée paraître telle quelle. Funeste faiblesse
24. «Love Me Do»
Le premier hit des Beatles, enregistré chez Parlophone par George Martin. «Messieurs, vous venez denregistrer votre premier tube.» Sympathique harmonica avec une batterie métronomique et des churs dont on pressent quils pourraient devenir intéressants. Un brouillon tout au plus
25. «From Me to You»
Scie maligne qui a contribué à la beatlemania. Une fois la mode lancée, il en fallait peu pour hystériser les fans Lharmonica est mieux utilisé et les churs prennent de lampleur. On sent quelque chose sur le plan musical. Sur le plan commercial, cest un tsunami.
26. «I Want to Hold Your Hand»
Même niaiserie rusée. «Oh oui, je vais te dire quelque chose, jespère que tu comprendras, Je veux tenir ta main, je veux tenir ta main, etc…» Avec des accords mineurs qui amortissent le rock originel et un battement de mains à contretemps qui donne une pointe doriginalité.
27. «Yellow Submarine»
Chanson pour les enfants, plutôt nulle ; cest le pauvre Ringo qui sy colle. Il est cent fois meilleur dans Octopus’ Garden, bien plus travaillé. Seule attraction du sous-marin jaune, le bruitage sous-marinier plutôt réaliste. Cest pourtant lune des chansons plus connues du groupe. Toute la force des Beatles est là : du plus commercial au plus pointu. Les Beatles pour tous : cest le maître mot de la culture pop.
Source : liberation













