Il y a 42 ans aujourd’hui, était publié le « dernier » album des Beatles : Let it be.
Nous vous proposons de revenir sur cet album des Beatles, véritable testament de l’oeuvre musicale des Fab Four : Let It Be est le
douzième et dernier album original publié
par les Beatles, paru le 8 mai 1970 en Grande-Bretagne,
et dix jours plus tard aux États-Unis. Au moment
de sa sortie, le groupe est déjà officiellement séparé, depuis une annonce
faite par Paul McCartney le 10
avril . Les chansons présentes sur ce disque ont été enregistrées
plus d’un an avant leur parution, l’essentiel étant mis en boîte en janvier
1969 , avant la réalisation de l’album Abbey
Road , publié en septembre 1969 . Pour cette
raison, Let It Be n’est
pas considéré comme l’ultime album des Beatles, puisqu’il n’est pas le
dernier enregistré.
L’album, supposé paraître à l’été 1969 sous
le titre Get Back , est conçu au
départ comme un retour aux sources : quatre musiciens jouant du rock dans
des conditions live . De plus, le
tout doit déboucher sur un film. Mais les difficultés, qu’elles soient
d’ordre relationnel ou logistique, s’accumulent durant sa réalisation.
Insatisfaits du résultat, les Beatles abandonnent le projet. Hormis trois
chansons issues de ces sessions ( Get Back , Don’t
Let Me Down et Let
It Be ) publiées en single, les
kilomètres de bandes enregistrées en un mois sont dans un premier temps
rangées au placard avant que Allen Klein, le
nouveau manager du groupe, ne décide de les confier au producteur
américain Phil Spector, sans consulter Paul
McCartney. En mars 1970 , Spector
post-produit toutes les chansons à sa manière, rejette Don’t
Let Me Down de la liste, et le disque paraît
finalement en mai sous le nom de Let It Be ,
en même temps que le film du même nom.
Let It Be est le seul album du
groupe, avec A Hard Day’s Night ,
sur lequel Ringo Starr ne
chante pas. C’est, par ailleurs, l’unique uvre des Beatles où George
Martin, quoique présent au début du projet, n’est pas crédité en tant
que producteur. Quant au travail de Phil Spector, il est sujet à
controverse et entraîne, 33 ans plus
tard et sous l’impulsion de Paul McCartney, la publication d’une version « déspectorisée » : Let
It Be
Naked .
Ce dernier album officiel des Beatles est initialement commercialisé
sous la forme d’un coffret incluant le disque vinyle et un livre. L’album
seul n’est disponible qu’en novembre. Il bat tous les records de
pré-commandes avant parution aux États-Unis.
Sommaire
Contexte
Suite aux pénibles sessions de mai à octobre
1968 , consacrées à l’enregistrement de l’album blanc, les
Beatles comprennent qu’ils traversent une période difficile
Avant que le 30 mai 1968 , John
Lennon n’installe sa nouvelle compagne et muse Yoko
Ono à ses côtés dans les studios, dès le début des
sessions du double album tout simplement titré The
Beatles , aucune compagne ou épouse n’était
admise durant les enregistrements ou les répétitions. Ce disque et sa
pochette toute blanche au formidable succès commercial avait été celui des
individualités, enregistré dans une ambiance particulièrement pesante, les
Beatles utilisant souvent séparément les trois studios d’Abbey Road pour
mettre en boîte leurs chansons, la plupart non jouées par le groupe au
complet. Certaines, comme Julia , Blackbird , Good
Night ou Mother
Nature’s Son , avaient même été interprétées par un seul des
Beatles. À présent, les autres membres du groupe
peinent à s’entendre avec Yoko Ono et
leurs rapports sont très tendus, d’autant plus qu’elle agace aussi
l’équipe des studios en émettant des critiques. Par
ailleurs, un contrat avec United Artists fait
qu’ils doivent un dernier film, à une époque où ils n’ont plus la moindre
envie de jouer la comédie.Devenu le motivateur du groupe, Paul McCartney,
trouve une solution à cette situation doublement délicate : recoller
les morceaux en revenant à ce qui a fait la cohésion et la force des Fab
Four , jouer du rock ‘n’ roll brut,
sans user des innombrables techniques de studio qui ont prédominé pendant
les trois dernières années. Le principe du projet est
donc de jouer live comme
un vrai groupe de rock, bannir toute retouche, interdire les overdubs « watchamacallit
» (« what you may call it », « quels qu
‘ils soient »), comme dit John Lennon. Les erreurs
d’interprétation doivent rester, comme pour montrer que les Beatles ne
sont pas parfaits, et l’idée plaît beaucoup à Lennon.
Tout doit être filmé, pour remplir le contrat avec United
Artists .Cependant, et jusqu’à la fin des sessions, le groupe a beaucoup de mal
à se mettre d’accord sur les tenants et les aboutissants du projet
: est-ce pour une émission télévisée, un documentaire montrant le
processus créatif menant à la publication d’un album, ou des répétitions
pour un concert ? Et si concert il doit y avoir, où se tiendra-t-il
? Dans un premier temps, il est décidé de filmer des répétitions pour une
émission télévisée qui sera retransmise mondialement, à l’image de ce qui
avait été fait pour All You Need Is Love en juin
1967 .À partir du 2 janvier 1969 , les Beatles
s’installent donc avec l’équipe de tournage, aux studios de cinéma de
Twickenham, qu’ils connaissent bien puisque des scènes de A
Hard Day’s Night et Help! y
ont été tournées. Le tournage s’y déroule durant quinze jours7.
Enregistrement
Studios Twickenham
Les répétitions et les premiers enregistrements débutent du 2 au 16
janvier , dans les studios de cinéma de Twickenham, sous les caméras
du réalisateur Michael Lindsay-Hogg. Il est
chargé de réaliser le documentaire sur les préparatifs du groupe, pour un
projet qui porte encore le nom de Get Back .
Les Beatles abordent des dizaines et des dizaines de titres, en quelques
notes seulement pour certains, discutent, blaguent, se disputent,
revisitent des vieux classiques du rock ‘n’ roll, font le buf,
jouent de tout et de rien, souvent mal et sans conviction.
Ils répètent aussi leurs nouvelles chansons, dont certaines seront
utilisées sur l’album en préparation ( Let It Be , The
Long and Winding Road , I Me
Mine , For You Blue , Two
of Us , I’ve Got a Feeling , etc.)
tandis que d’autres seront retravaillées à l’été 1969 pour Abbey
Road ( Maxwell’s Silver Hammer , Oh!
Darling , I Want You (She’s So
Heavy) , Mean Mr. Mustard , Polythene
Pam , She Came In Through the
Bathroom Window ), sans oublier des compositions qui se
retrouveront sur les albums solos publiés après la séparation des Beatles.
Le groupe est toujours miné par les tensions ; tandis que John
Lennon achève de se désintéresser du groupe pour Yoko
Ono et ses projets solo, Paul
McCartney fait preuve d’un dirigisme qui finit par
exaspérer les autres. Lui-même reconnaît avoir parfois montré trop
d’enthousiasme, et avoue aussi que ses partenaires le trouvaient «
trop dominateur » . Les horaires matinaux
inhabituels et l’atmosphère froide et austère des studios de Twickenham
n’arrangent pas les choses. La présence constante de
Yoko aux côtés de John, et dont le comportement frise parfois l’ingérence,
participe aussi à la tension ambiante. Lennon explique ainsi avoir fait
l’album « comme on va bosser à neu
f heures du matin » , et décrit les
sessions de Twickenham comme « les
plus misérables
de la terre » , George
Harrison déclare que le groupe y a « to
uché le fond » , et McCartney les a vécues comme «
très délicates » .
Les disputes sont courantes et s’engagent souvent sur des sujets
futiles. Le 10 janvier , McCartney fait une
remarque à Harrison concernant sa façon de jouer, et celui-ci répond : «
Je jouerai ce que tu veux. Et si tu ne veux pas que je joue, je ne jouerai
pas du tout ! Tout ce qui te fera plaisir, je le ferai » .
Exaspéré par ces disputes éclatant sous l’il d
es caméras, Harrison prend sa guitare et quitte les studios. Ne le voyant
pas revenir, les autres ne savent plus quoi faire, et se lancent dans une jam apocalyptique
couverte par des « vocalises » de Yoko Ono. Lennon va jusqu’à envisager de faire venir Eric
Clapton en remplacement.
Le groupe se réunit finalement chez Ringo Starr pour
débloquer la situation. Des négociations aboutissent au retour de Harrison
au bout d’une dizaine de jours, sous conditions. Il n’est plus question
d’envisager un concert en fin de tournage, comme c’était prévu, ni une
émission télévisée en mondovision, mais
simplement de filmer le groupe en train de préparer et enregistrer son
nouvel album. De plus, les Beatles décident de quitter les studios
inadaptés de Twickenham pour ceux qu’ils se sont fait construire au
sous-sol de leur compagnie, Apple Corps au 3
Savile Row
De ces sessions à Twickenham ne subsistent, quarante ans plus tard, que
le film Let It Be (non
disponible dans le commerce), d’innombrables vidéos, issues ou non de ce
qui a été monté dans le film, visibles sur les sites Internet de partage, et des bootlegs audio
contenant l’intégralité des enregistrements captés par les magnétophones Nagra des
deux caméras qui tournaient en continu, ce qui
représente dix-sept volumes intitulés The
Complete Get Back Sessions .
Savile Row
Lorsque les Beatles se retrouvent au complet au siège d’Apple le 20
janvier 1969 , George Harrison amène avec lui un vieil ami du
groupe, le claviériste américain Billy Preston,
rencontré en 1962 à Hambourg, alors qu’encore
adolescent, il jouait avecLittle Richard dans le
même club que les jeunes musiciens de Liverpool, le Star
Club . Comme
lorsque Eric Clapton était venu
exécuter un solo de guitare sur While My
Guitar Gently Weeps un an plus tôt, le
groupe oublie un temps ses tensions. George Harrison explique par la suite
que la présence d’un musicien extérieur pousse toujours les Beatles à bien
se conduire entre eux, et qu’il y a « littéralement 100 % d’amélioration
dans l’atmosphère de la salle » . De plus,
les conditions live rendent la
présence d’un cinquième instrument, le clavier,
fort bienvenue.
Une mauvaise surprise attend cependant les Beatles dans les sous-sols
d’Apple : ils ont confié la construction de leur studio à
un véritable charlatan, le dénommé « Magic Alex », de so
n vrai nom Alexis Mardas, personnage très influent à ce moment dans
l’entourage direct du groupe, bombardé à la tête de la division Apple
Electronics . Lorsqu’ils découvrent le résultat, le 20
janvier , ils tombent des nues : Mardas a prétendu co
nstruire le premier magnétophone à 72
pistes de l’histoire, mais il s’est en réalité
contenté de disposer une vingtaine d’enceintes autour
du studio où rien n’est prévu pour des conditions normales
d’enregistrement. Mardas a expliqué à Ringo
Starr qu’il n’avait plus besoin de panneaux autour
de sa batterie (destinés à isoler le son de l’instrument pour éviter les « fuites
» vers les autres micros) puisqu’il allait créer tout autour une sorte de
« champ de force ». Il n’a pas pensé non plus à
isoler le chauffage central, qui doit être coupé pour ne pas émettre des
bruits sur la bande d’enregistrement. Sa console de mixage, ouvragée au
marteau, est bonne pour la poubelle ; elle est revendue cinq livres
sterling à un magasin de seconde zone.
Deux magnétophones quatre pistes sont empruntés en catastrophe à EMI,
le câblage est réalisé tant bien que mal (aucun trou n’a été percé entre
la cabine et la salle d’enregistrement), et les Beatles se mettent au
travail, avec les ingénieurs du son Glyn Johns et Alan
Parsons aux manettes.
À partir du 22 janvier , toutes les
chansons qui figurent sur le disque sont donc enregistrées. Billy Preston
apporte beaucoup au groupe, humainement et musicalement. Il atténue en
effet les tensions entre les Beatles, mais surtout, selon George
Martin, son travail, « sur [la chanson] Get
Back , justifie à lui seul sa présence » .
Ce jour-là, les cinq musiciens enregistrent les premières versions de
plusieurs chansons de Let It Be ,
ainsi qu’un instrumental intitulé Rocker et
un succès des Drifters, Save
the Last Dance for Me , tous deux inclus sur l’album original Get
Back , mais évincés de la version finale de l’album.
La chanson Get Back est
enregistrée pour la première fois le 23 janvier ,
bien qu’aucune prise de ce jour-là ne soit utilisée sur l’album.
Dès le lendemain, le groupe enregistre les versions de Two
of Us , Dig a Pony et I’ve
Got a Feeling sélectionnées pour l’album Get
Back , et jamais publiées officiellement. La
version de Maggie Mae qui
apparaît sur l’album est mise en boîte le 24
janvier , entre deux prises de Two of Us .
Une chanson de McCartney, Teddy Boy ,
est également enregistrée et incluse sur Get
Back . Détestée par les autres Beatles, spécialement par John
Lennon, elle est évincée de l’album paru en mai
1970 et reprise un mois avant la sortie de Let
It Be sur le premier album solo de Paul,
intitulé McCartney .
Du 23 au 29 janvier , les Beatles
enregistrent plusieurs prises des chansons studio qui figurent sur
l’album, comme For You Blue le
25, mais aussi quelques versions de chansons qui sont finalement
interprétées le 30 janvier sur
le toit d’Apple, comme I’ve Got a Feeling .
La version de Dig It pré
sente sur le disque est un extrait d’un buf de plus de dix min
utes, enregistré le 26 ; le même jour, le groupe reprend é
galement des titres de ses anciens albums tels que You’ve
Really Got a Hold on Me , de l’album With
the Beatles . La version de Get
Back utilisée sur le disque, mixée avec celle
captée trois jours plus tard sur le toît du bâtiment Apple, est
enregistrée le 27.
Quant à Across the Universe ,
si elle est répétée par le groupe entier lors de ces sessions de janvier
1969 , c’est bien la version enregistrée aux studios
EMI par John Lennon avec sa guitare acoustique le 4
février 1968 , et complétée quatre jours plus tard, qui va paraitre
sur l’album, après retraitement par Phil Spector.
Concert sur le toit
Le temps de conclure le tournage du film approche, et le groupe
n’arrive pas à trouver de solution qui fasse l’unanimité. Le 26
janvier , les Fab Four tombent
d’accord sur l’idée de monter jouer sur le toit de l’immeuble d’Apple pour
un concert privé. Ils s’exécutent donc le 30
janvier vers midi.
Accompagnés de Billy Preston, les Beatles
interprètent Get Back , Don’t
Let Me Down , I’ve Got a
Feeling , One After 909 et Dig
a Pony , certaines chansons étant jouées plus d’une fois.
Ils concluent finalement par une troisième version de Get
Back .
C’est la dernière fois que les Beatles se produisent ensemble, en concert
et en dehors des studios, et bien que seuls le personnel présent autour
d’eux ainsi que les rares téméraires qui ont réussi à grimper sur les
toits voisins y assistent, le Rooftop Concert est
leur ultime prestation publique. Elle dure 42 minutes en
tout.
En contrebas de l’immeuble, les foules s’amassent. Des passants montent
sur les toits et bloquent les rues pour assister à cette prestation
improvisée. De fait, la police, qui reçoit des plaintes pour cause de
vacarme, finit par intervenir pour demander le retour à la normale. En
prévision d’un événement semblable, une caméra a été installée à l’entrée
du bâtiment d’Apple. Dans le film, on voit donc Mal
Evans, assistant du groupe, s’occuper de négocier avec les agents pour
que le groupe puisse terminer ses prises. Dans une interview, des années
plus tard, Ringo Starr déclare
à propos de cette intervention : « Quand
ils sont arrivés, j’étais en train de jouer, et je me suis dit : « Su
per, j’espère qu’ils vont m’embarquer ». Je voulais que
les flics m’embarquent « dégagez de cette batterie !
» parce qu’on était filmés et que ça au
rait vraiment eu de la gueule de les voir virer les cymbales et tout le
matériel. » Le concert
se conclut cependant de façon pacifique. Les versions jouées en plein air,
ce jour-là, de One After 909 , Dig
a Pony , I’ve Got a Feeling et
une partie de Get Back sont
celles que l’on entend sur l’album. «
Ce fut un des plus beaux et des plus excitants jours de ma vie » ,
témoigne celui qui est, à cette époque, un jeune ingénieur du son
assistant employé d’EMI, Alan Parsons. «
Voir les Beatles jouer ensemble et recevoir la réaction instantan
ée des gens autour d’eux, cinq caméras sur le toit, d’aut
res en pleine rue
c’était juste incroyable. Une journée magique, magique! »
Les enregistrements s’achèvent dans le studio de fortune du sous-sol de
l’immeuble, le lendemain. Trois chansons ( Two of Us , The
Long and Winding Road et Let
It Be ) sont de nouveau mises en boîte, et ce sont ces prises du 31
janvier 1969 qui apparaissent sur l’album.
Abandon et achèvement
Premiers essais et mise au placard
Après l’enregistrement de l’album, sa production s’annonce laborieuse.
En effet, les Beatles ne sont plus aussi motivés par cet aspect de la
réalisation qu’auparavant. Ils confient à Glyn Johns la
charge de tirer quelque chose de leurs prises. Comme l’explique par la
suite John Lennon, elles sont très nombreuses
dans la mesure où tout a été enregistré durant le tournage du film, au
sous-sol et sur le toit du bâtiment d’Apple, et les 29 heures de
bandes à trier découragent tout le monde. Il poursuit en disant : «
Je me suis dit que ça serait bien de la sortir, cette version merdique. Ça
casserait les Beatles, ça casserait le mythe » .
Glyn Johns commence à travailler sur l’album Get
Back en mars 1969 et
propose plusieurs projets. Cependant, ceux-ci sont plusieurs fois
repoussés. En effet, il est prévu que la sortie de l’album coïncide avec
celle du film, et aucune version satisfaisante
n’en est alors réalisée. Un single issu des
enregistrements de janvier sort cependant le 11
avril 1969 , Get Back/Don’t Let
Me Down .
Par ailleurs, les Beatles se désintéressent totalement du projet Get
Back , dont ils ne pensent rien tirer. Sentant la fin du groupe
proche, ils décident de terminer en beauté avec un album réalisé avec
l’aide de George Martin et de Geoff
Emerick, en revenant aux modes de production sophistiqués qui ont fait
le succès de leurs précédents opus. Les
enregistrements débutent fin février et se concentrent principalement en
juillet et août aux studios EMI,
pour aboutir à la sortie de l’album Abbey
Road le 26
septembre 1969 , repoussant de fait à nouveau une éventuelle sortie
de Get Back ,
dont les bandes restent au placard. Tout porte alors à croire que Abbey
Road est le dernier album des Beatles ;
bien que le grand public ne soit pas encore au courant, Lennon met fin au
groupe ce mois-là en annonçant son départ définitif à ses partenaires.
Reprise par Phil Spector
Depuis 1969, les Beatles ont un nouveau manager, Allen
Klein, qui ne fait pas l’unanimité dans le groupe. S’il a été
fortement recommandé par Lennon, et accepté par Harrison et Starr, il est
désapprouvé par McCartney qui lui préférerait son beau-père, Lee Eastman,
et qui refuse de signer le moindre contrat avec Klein. De grands
changements sont opérés par Klein, qui congédie notamment Mal
Evans, assistant et ami des Beatles depuis de nombreuses années.
Bien que John Lennon ait mis fin aux Beatles (ce qui restera secret
jusqu’au 10 avril 1970 ), Klein désire voir
sortir un dernier album. Puisque George Martin n’a
travaillé que partiellement sur le projet Get
Back , et que toutes les tentatives de Glyn
Johns ont été rejetées, il décide de faire appel à
un nouveau producteur. En attendant, c’est en trio que
George Harrison, Paul McCartney et Ringo Starr participent à leur ultime
séance studio en tant que groupe, en enregistrant une nouvelle version de I
Me Mine , les 3 et 4 janvier 1970 ,
au début de laquelle George Harrison lâche une plaisanterie concernant le
départ de Lennon : « Vous aurez tous lu
que Dave Dee n’est plus avec nous. Mais Micky, Tich et moi-même voudrions
juste poursuivre le bon travail qui a toujours été réalisé dans le
[studio] no2 » . Ces noms,
attribués à ses partenaires par George Harrison, faisant référence à un
groupe britannique populaire du moment : Dave
Dee, Dozy, Beaky, Mick & Tich .
Le producteur finalement choisi par Allen Klein, qui ne daigne pas
consulter Paul McCartney à ce sujet, est le très renommé Phil
Spector. Celui-ci est notamment apprécié par John
Lennon qui a l’occasion de travailler avec lui sur
son single Instant Karma! en janvier
1970 . Tandis que Spector se met au travail sur l’album, le dernier single des
Beatles sort le 6 mars 1970 . Il s’agit de Let
It Be/You Know My Name (Look Up the Number) . La
version de Let It Be présente
sur le single est celle qui a été travaillée auparavant par George Martin.
Le travail de Spector consiste notamment à appliquer partout de l’écho
de façon massive (un exemple frappant est le traitement du charleston de
Ringo Starr au début de la chanson Let It Be )
et en particulier à un certain nombre d’ajouts sur les chansons. Lors
d’une grande séance d’overdubs le 1er avril
1970 à Abbey Road, Spector ajoute ainsi un
orchestre de dix-huit violons, quatre altos,
quatre violoncelles, trois trompettes,
trois trombones, deux guitares,
et un chur féminin de quatorze
chanteuses sur The Long and Winding Road , I
Me Mine et Across
the Universe . Un seul Beatle est
présent, Ringo Starr, appelé à doubler ses parties de batterie sur
l’ensemble de ces titres. Les arrangements sont
écrits par Richard Anthony Hewson, qui se charge
aussi de diriger l’orchestre. À Abbey Road, Phil Spector recrée et
applique donc à la musique des Beatles ce qu’il a inventé et rendu célèbre
: le « mur de son » ( Wall of Sound ),
en contradiction totale avec ce qu’était au départ le projet Get
Back .
Les réactions au sujet du traitement réservé aux chansons par Phil
Spector sont partagées. John Lennon en est fort satisfait : selon lui, «
on lui a refilé le truc le plus minable, un tas de boue mal enregistré,
sans aucun feeling , et il en a tiré quelque
chose. Il a fait un super boulot. » George
Harrison et Ringo Starr sont
également satisfaits du travail de Spector. À l’inverse, Paul McCartney et
George Martin sont outrés, et voient dans ces ajouts une altération totale
du concept de départ, qui voulait que l’album reprenne l’essence des
performances live du groupe.
Les retouches faites à The Long and Winding
Road choquent particulièrement McCartney, qui
demande expressément à Allen Klein de les retirer. «
Ne refaites plus jamais ça ! » , écrit-il en conclusion de
la lettre qu’il lui expédie chez Apple. Mais Klein n’en tient pas compte.
En fin d’année, le traitement réservé à sa chanson fera partie des six
raisons évoquées en justice par Paul pour prononcer la dissolution
juridique du groupe.
Parution et réception
Succès commercial
Let It Be paraît donc le 8
mai 1970 sous la forme d’un coffret accompagné
d’un livret contenant des photographies du film du
même nom. L’album seul n’est disponible que le 6
novembre 1970 . Comme le commente Ringo
Starr, « en mai 1970, Let
It Be a été le dernier album édité, alors que bien sûr, Abbey
Road avait été le dernier enregistré
. Ça montre comme le monde est bizarre que l’avant-dernier
album sorte le dernier, et que le dernier sorte avant lui. On s’est
séparés après Abbey Road alors qu’on
n’envisageait pas vraiment de se séparer pendant qu’on faisait le
précédent. Tout ça est très étrange » .
Bien que le coffret soit vendu un tiers plus cher que les albums
habituels, il prend la première place des ventes dès le 23
mai 1970 , et ce pour les trois semaines suivantes. Si, du fait de sa forme inhabituelle, le coffret se vend
moins bien en Angleterre, aux États-Unis, il bat tous les records de
pré-commandes dans l’histoire de l’industrie du disque, avec 3 700 000 exemplaires commandés
à l’avance. Celui-ci,
comme la version simple de l’album parue en novembre, se maintient en tout 59 semaines dans
les hit-parades britanniques,
et pendant 55 semaines aux
États-Unis. Par ailleurs, les singles Get
Back , Let It Be et The
Long and Winding Road ce dernie
r est uniquement paru aux États-Unis atteignent le sommet des ventes.
Enfin, la bande originale du film Let It Be reçoit
en 1970 l’Oscar de la meilleure musique de film. Aucun membre du
groupe n’assiste cependant à la cérémonie.
Accueil critique
Pour certains critiques de l’époque, notamment le magazine Rolling
Stone , l’album se situe nettement en deçà des productions
précédentes du groupe L’album est, à l’époque, une
relative déception pour les fans, notamment en comparaison avec Abbey
Road , qui le précède. Richie
Unterberger d’ Allmusic explique
ainsi que Let It Be est
le seul album du groupe à avoir engendré des critiques négatives, et
parfois même hostiles. Dans une critique assez
sévère du Record Mirror , le 9
mai 1970 , David Skan met en cause le travail de Phil
Spector sur l’album : «
Le contenu a été trifouillé, ou, selon la pochette, « rafraîchi
». Pour certains, « castré » est le terme approprié
, à cause des churs ainsi que des harpes, violons,etc. L’idée
que les chansons de John et de Paul aient besoin d’une production lisse
est une impertinence »
Pourtant, l’album s’attire aussi des avis favorables, sur fond de
rumeurs de séparation définitive du groupe. McCartney a en effet, à
l’occasion de la sortie de son premier album solo,
rompu le secret qui tenait depuis septembre 1969 ,
à propos du départ de John Lennon. Ainsi, le Times écrit
le 8 mai 1970 : « Les oiseau
x de mauvais augure font courir le bruit que Let It Be serait
le dernier album des Beatles
Ne nous précipitons pas : pour l’inst
ant, leur vitalité, si l’on se base sur Let It Be ,
est toujours aussi éclatante. [
] Les Beatles n’en sont
pas encore à racler les fonds de tiroir » .
Plus nuancé, Derek Jewell qualifie l’album, dans le Sunday
Times du 10 mai ,
de « testament parfait, qui résume
ce que les Beatles ont été en tant qu’artistes : brillants et iné
galables à leur summum, négligents et complaisants à leur plus bas » .
Avec le temps, les critiques au sujet de l’album évoluent. Rolling
Stone , qui avait peu apprécié l’album à sa sortie, le classe,
dans les années 2000 , 86e plus
grand album de tous les temps. Ceci n’en fait pas moins, d’après ce
magazine, un album secondaire de la discographie des
Beatles, dans la mesure où trois des albums du groupe sont présents
dans les cinq meilleures places de ce classement.
Lors de la préparation de l’ Anthology , dans les
années 1990, les Beatles encore en vie ont eu l’occasion de faire le point
sur cet album. George Harrison a
ainsi déclaré que le travail de Phil Spector était «
une très bonne idée » . Ringo Starr dit,
pour sa part : « J’aime ce que Phil a f
ait. Il a amené la musique ailleurs. »
Paul McCartney et le producteur George
Martin ne renvoient pas du tout le même son de
cloche. Le premier déclare en effet, simplement : «
J’ai récemment réécouté la version Spector : c’était horrible » .
De son côté, Martin déclare que le travail de Spector revenait à « ram
ener les disques des Beatles au niveau du prêt-à-porter [
] C’était faire sonner leurs disques comme ceux des autres » .
Au début des années 2000 , avec l’accord de
George Harrison (juste avant sa mort) et de Ringo Starr, Paul McCartney
fait ainsi réaliser par les ingénieurs du son d’Abbey Road une version
dénudée de l’album, Let It Be
Naked ,
qui parait finalement le 18 novembre 2003 .
Elle présente un ordre des morceaux différent et des chansons sans les
orchestrations de Spector. Par ailleurs, les passages parlés, ainsi que Dig
It et Maggie
Mae , sont supprimés, tandis que Don’t
Let Me Down est réintégrée à l’album.
Les critiques sont mitigés : si certains voient là une redé
couverte totale de l’album, d’autres parlent plus d’un battage médiatique
important pour peu de chose.
Caractéristiques artistiques
Analyse musicale
Lors de sa réalisation, Let It Be ,
alors encore appelé Get Back , devait
marquer un retour aux fondamentaux des Beatles : un groupe uni jouant du rock.
La période psychédélique de Sgt. Pepper et Magical
Mystery Tour se referme, et il n’est pas
non plus question que, comme sur l’« album blanc »
, les membres jouent leurs morceaux chacun de leur côté. Ceci se ressent
dans les chansons de l’album : à l’exception de I
Me Mine , enregistrée après le départ de Lennon, toutes sont
interprétées par le groupe au complet. Deux des chansons, I
Me Mine et For
You Blue , sont composées et chantées par George
Harrison. Les huit autres sont signées par le duo Lennon/McCartney.
L’album est, avec A Hard Day’s Night ,
le seul à ne pas contenir de prestation vocale de Ringo
Starr.
Quatre des chansons de l’album sont des morceaux purement rock,
interprétés durant le Rooftop Concert : Get
Back , Dig a Pony , One
After 909 et I’ve
Got a Feeling . La première est une composition de McCartney
préalablement sortie en single. La seconde est
une composition de Lennon assez représentative de ses chansons de l’époque
puisqu’elle est consacrée à Yoko Ono. Comme il
l’avait fait auparavant sur I Am the Walrus ,
Lennon enchaîne des phrases sans véritable sens servant de préambule au
message véritable du texte : « all I want is you
» (« je ne veux que toi »). One
After 909 date pour sa part de plus de dix
ans, et a été composée peu après la rencontre entre les deux compositeurs,
en 1957. Déjà enregistrée en 1963, mais laissée de côté, elle est
finalement reprise pour cet ultime album Il s’agit
ainsi d’un retour aux sources du succès du groupe. I’ve
Got a Feeling est, enfin, un mélange de deux
chansons, composées séparément par les deux musiciens.
Two of Us et For
You Blue sont des chansons plus axées sur
la guitare acoustique, l’une folk et
l’autre blues, composées respectivement par
McCartney et Harrison. Let It Be ,
présentée au milieu de l’album, est une ballade de McCartney à dominante
de piano, qui contraste avec la plupart des
autres chansons de l’album. Lorsque celui-ci sort, la chanson est déjà
connue du public, étant sortie en single deux mois plus tôt.
Trois autres chansons se démarquent totalement de la volonté d’un album
proche des prestations en direct du groupe : Across
the Universe , I Me Mine et The
Long and Winding Road . Ces chansons sont en effet
totalement reprises par le producteur Phil Spector,
qui y ajoute orchestres et churs. Si ce choix satisfait John Lenno
n, il ne convient pas du tout à Paul McCartney. Ces chansons ne sont pas
les seules à avoir été retouchées par Spector, qui a retravaillé tout
l’album, mais ce sont sur celles-ci que les différences sont les plus
flagrantes, comme en témoigne la sortie, en 2003, de la version « déspectorisée
» de l’album, Let It Be
Naked
Let It Be se distingue enfin par
les dialogues éparpillés tout au long de l’album pour, justement, rendre
compte d’une certaine ambiance live typique
des concerts ou des studios d’enregistrement. C’est la seule et unique
fois que ce procédé est utilisé sur un disque des Beatles. L’album s’ouvre
ainsi par une annonce humoristique de Lennon avant d’enchaîner sur Two
of Us . De même, Dig a Pony débute
sur un faux départ du groupe. Ce concept trouve son apogée dans les deux
pistes qui entourent la chanson Let It Be . Dig
It est en effet un extrait d’une
improvisation du groupe au cours d’un « buf », tandis que Maggie
Mae est une rapide reprise d’une chanson
traditionnelle de Liverpool Get
Back , qui clôt le disque, est introduite par les échauffements
du groupe, et la performance se termine par les phrases prononcées par
McCartney et Lennon à la fin du concert sur le toit d’Apple : « Thanks
Mo’! » (« Merci Mo ! », à destination de Maureen
Cox, épouse de Ringo) et « I’d like to
say thank you on behalf of the group and ourselves, and I hope we passed
the audition! » ( « Je voudrais
vous remercier au nom du groupe et de nous-mêmes, et j’espère que nous
avons réussi l’audition ! » ).
Coffret et pochette
Let It Be est initialement paru
sous la forme d’un coffret, qui n’est aujourd’hui plus disponible. À
l’intérieur se trouvait le disque vinyle et
un livret de 164 pages , intitulé The
Beatles Get Back et contenant des photos
d’Ethan A. Russell, une transcription de quelques dialogues du film,
et un texte de Jonathan Cott et David Dalton.
La première version de l’album, alors intitulé Get
Back , parodiait le concept de la pochette du tout premier album
des Beatles, Please Please Me ,
pour marquer leur retour à leurs racines. En mai 1969, le groupe se
retrouve dans la cage d’escaliers des bureaux d’EMI, penché à la
rembarde et regardant le photographe en contrebas, six ans plus tard,
arborant des cheveux longs, ainsi que des barbes ou moustaches.
Cependant, le projet est abandonné, et lorsqu’il est repris en 1970, une
pochette différente est utilisée. Les deux clichés pris dans la cage
d’escalier d’EMI en 1963 puis en 1969 sont utilisés sur les compilations The
Beatles 19621966 et The
Beatles 19671970, parues en 1973
La pochette de l’album final est sobre et présente quatre photographies
carrées des quatre Beatles : John Lennon en
haut à gauche, Paul McCartney à
sa droite, Ringo Starr en bas à
gauche, et George Harrison à
ses côtés. Le reste de la pochette est noir, et le titre est écrit en
lettres capitales blanches. L’arrière de la pochette reprend la même
disposition de clichés, en présentant cette fois-ci d’autres
photographies, en noir et blanc, accompagnant la liste des chansons.
Celle-ci est introduite par un court texte, d’ailleurs rempli d’erreurs grammaticales,
présentant l’album. Celui-ci annonce «
une nouvelle phase dans les albums des Beatles » , présentant «
ce qu’ils jouent en live , reproduit sur disque
par Phil Spector » . Tout ceci n’est, cependant,
que du verbiage commercial. En effet, si le grand public ne le sait pas
encore, le groupe n’existe déjà plus depuis un certain temps. De plus, le
travail de Phil Spector, qui a effectué beaucoup d’ajouts aux morceaux,
trahit le concept initial du disque, comme présenté dans le texte de
pochette.













