Le paradis, c’est où ? Il y en a qui disent : dans le rétro. Derrière, perdu. Le malheur les connaît bien. Ce sont des romantiques. D’autres affirment : là où je suis. Le malheur les connaît moins. Ce sont des réalistes. Paul McCartney répond : là où je chante. C’est un romantique réaliste. Cinquante ans de rossignol, de petits cailloux sonores fondus dans un métal de tendresse l’autorisent à penser qu’en les semant il n’a jamais perdu son chemin.
De ses malheurs Beatles éteints, amis morts, temps qui passe, divorce à la banque et au couteau , il fait son dernier bonheur. Il le met là où il doit être : en mélodies ; et sur quelques chansons de son nouveau disque comme sur peu d’autres. La pochette montre un vieux fauteuil vide sur fond blanc. Il rappelle celui sur lequel, dans 2001 : l’Odyssée de l’espace , le cosmonaute traversait l’espace-temps. McCartney passe les époques en changeant, mais sans changer. Nous sommes tous des vêtements vintage , chante-t-il dans son nouveau disque. Les siens en sont l’essence. On ne l’écoute pas, comme d’autres pop stars, par nostalgie, comme on sort déguisé dans des panoplies de jeunesse : à son sommet, sa musique est si légère qu’elle déborde les souvenirs et les sources. Elle tutoie l’instant, exclusivement, éternellement. «On consulte l’oreille parce qu’on manque de coeur», écrivait Pascal. McCartney prouve le contraire. L’oreille s’ouvre et le coeur est si sensible qu’il devient sourd au temps qui passe.
Impalpable. Le disque s’appelle Memory Almost Full «mémoire presque pleine». Pas tout à fait : il reste toujours une place pour une lumière, un geste, une note. Pleine, pourtant, mais de quoi ? Quelque chose de transparent, d’impalpable, d’innocent. Rimbaud dirait : «La mer allée avec le soleil.» McCartney vieillit, il s’interroge : «Dis-moi/Avons-nous été là/ Etait-ce réel/Vraiment je me sens comme ça/Peut-être/Me diras-tu/Quand eut lieu cet été d’une douzaine de mots/où les papillons et les colibris volaient libres.» La chanson s’intitule You Tell Me . L’entrée évoque un vieil air du Sergent Pepper’s . La voix, plus aiguë que jamais, est roseau face aux chaînes toujours en limite de rompre. McCartney ? Presque plein, presque cassé. Mais pas tout à fait, et tout est là.
Des étés d’une douzaine de mots, depuis les Beatles et les Wings, combien en a-t-il donnés ? On ne les compte plus. Cinq chansons sur treize (You Tell Me, donc, Mr Bellamy, Gratitude, Vintage Clothes, le rock That Was Me), il donne encore cette émotion implacablement saisonnière, cette caresse sonore, un flottement de lingère légère. Ceux qui l’aiment savent qu’il révèle son meilleur à l’auditeur dans deux états : l’extrême bonheur, la crise dépressive. Il faut se consoler de la disparition de l’un, du labourage de l’autre : l’artiste unit par la consolation.
Laiteuse chaleur. Faites l’expérience : les nerfs sont suspendus à la transparence de l’air, des arrangements, et tous les chagrins filent derrière sa voix haute et brusquement cassée, comme des rats soudain tranquillisés, par grande et laiteuse chaleur, vers les étages supérieurs.
Dans ce disque, monsieur Paul se met en règle avec saint Pierre, qu’il y croit ou non. Il regarde son existence, ses amours, ce qu’il a vécu et chanté. Parfois, la réminiscence est sonore : Mr Bellamy est un bijou pop dont les combinaisons évoquent, sans chute, Dear Boy sur Ram (1970), son premier disque solo. That Was Me observe le panorama rétrospectif : «C’était moi/ Le même qui se tient là maintenant/ Si le destin en décide/ Tout ça devrait faire une vie/ Qui serais-je pour ne pas être d’accord/ C’était moi/ Et quand je pense que tout ça/ peut faire une vie, c’est plutôt dur à avaler.»
Mais il l’avale The End of the End : «A la fin des fins/C’est le début du voyage/Vers un lieu bien meilleur/Et ici ce n’était pas si mal/Si bien qu’un lieu bien meilleur/Doit être spécial/Aucun besoin d’être triste.» Ceux qui ne l’aiment pas dénonceront encore cette étrange capacité naturelle, originaire, à s’arranger avec la vie, le public, le commerce, et cette fois la mort à tout négocier en douceur pour faire du compromis l’enfance de l’art, depuis le début, depuis ses débuts, malgré des riffs et des rythmes qui, comme toujours, brisent le flux quand l’eau devient tiède.
Geste positif. Quant à nous, nous léviterons aux funérailles en respectant ses dernières volontés, dictées dans The End of the End : «Le jour où je mourrai/J’aimerais que sonnent les cloches/Et qu’on étende les chansons qui furent chantées/Comme des couvertures/Sur lesquelles les amoureux ont joué/Etendus en écoutant/Les chansons qui furent chantées.» Monsieur Paul est assez délicat, courtois, pour n’en faire que la douzième chanson du disque. La treizième et dernière finit naturellement sur un geste positif, un mouvement : Nod Your Head . Approuve du chef. Paradis perdu ? Jamais.
Source : Libération













Des actualités à découvrir
Depuis 1997, Yellow-Sub.net compile sur son site plus de 38 000 dépêches d'actualité. Découvrez nos derniers articles pour tout savoir des Beatles.
7 septembre 2018 : il y a huit ans, Paul McCartney entrait en gare avec « Egypt Station »
Sep
Yesterday : le secret du quatuor de George Martin et McCartney
Sep
Ce disque signé par les quatre Beatles vient d’être vendu 19 500 £
Sep
Il y a 30 ans, les Beatles publiaient Anthology : l’histoire du coffret qui a ressuscité leur légende
Sep
Il était partout : Peter Asher, des Beatles aux plus grands disques des années 1970
Sep
À deux pas de la maison d’enfance de Paul McCartney, les habitants veulent sauver un arbre historique
Sep
Paul McCartney chez les Hollywood Vampires : une séance de 2014 ressurgit dans un nouveau documentaire
Sep
À 86 ans, Ringo Starr entretient sa forme pour continuer à vivre sur scène
Sep