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Du club moite à Buckingham : le jour où Ringo est devenu “Sir”

Le rock aime se croire né pour rester dehors, à distance respectueuse des dorures et des rites. Et puis le temps fait son œuvre : les anciennes menaces deviennent des trésors nationaux, les idoles des figures de protocole, et l’électricité finit par entrer au palais. Chez les Beatles, l’ironie est parfaite. Paul McCartney ouvre le bal en 1997 : “Sir Paul”, l’image est nette, presque cinématographique, comme si la pop acceptait soudain d’être un chapitre officiel de l’identité britannique. Ringo Starr, lui, s’est longtemps imaginé hors-jeu. Non par modestie pure, mais par superstition souriante : comment être adoubé après avoir chanté “Elizabeth Reigns”, petite satire de 2003 née dans l’ombre du jubilé, avec ses piques sur le théâtre royal et ce clin d’œil final qui sonne comme une auto-condamnation ? Et pourtant, en 2018, le scénario se retourne : Buckingham Palace, le prince William, la médaille, et Ringo qui ne sait même pas quoi faire de ce “Sir” tout neuf. Une histoire de récupération, de symbole, et de blague de Liverpool que l’Histoire a décidé de contredire.

Le rock aime se croire né pour rester dehors, à distance respectueuse des dorures et des rites. Et puis le temps fait son œuvre : les anciennes menaces deviennent des trésors nationaux, les idoles des figures de protocole, et l’électricité finit par entrer au palais. Chez les Beatles, l’ironie est parfaite. Paul McCartney ouvre le bal en 1997 : “Sir Paul”, l’image est nette, presque cinématographique, comme si la pop acceptait soudain d’être un chapitre officiel de l’identité britannique. Ringo Starr, lui, s’est longtemps imaginé hors-jeu. Non par modestie pure, mais par superstition souriante : comment être adoubé après avoir chanté “Elizabeth Reigns”, petite satire de 2003 née dans l’ombre du jubilé, avec ses piques sur le théâtre royal et ce clin d’œil final qui sonne comme une auto-condamnation ? Et pourtant, en 2018, le scénario se retourne : Buckingham Palace, le prince William, la médaille, et Ringo qui ne sait même pas quoi faire de ce “Sir” tout neuf. Une histoire de récupération, de symbole, et de blague de Liverpool que l’Histoire a décidé de contredire.


Le rock a longtemps aimé se raconter comme une force centrifuge, une énergie qui fuit les centres de pouvoir, qui se nourrit d’irrévérence, d’excès, de refus. Une musique née dans le grondement des amplis et l’odeur des clubs moites, qui se moque des institutions parce qu’elle se pense plus vivante qu’elles. Et pourtant, l’histoire a un sens de l’ironie presque cruel : à mesure que les années passent, les rebelles deviennent des monuments, les scandales deviennent du patrimoine, les idoles deviennent des figures officielles. Le rock, ce grand adolescent frondeur, finit souvent par s’asseoir à table avec les adultes.

Chez les Beatles, cette ironie est un motif récurrent, une ritournelle qui revient à chaque chapitre. Quatre garçons de Liverpool, issus d’un monde où l’on ne fréquente pas les salons feutrés, se retrouvent invités dans les cérémonials britanniques les plus codifiés. Ils bousculent la société, puis la société les récupère, les célèbre, les canonise. On peut y voir une trahison, une victoire, une domestication, un hommage. On peut surtout y voir une vérité simple : quand la musique change réellement le monde, le monde finit par vouloir lui remettre une médaille.

C’est dans cette contradiction que s’inscrit l’histoire des titres de chevalier : Paul McCartney, anobli en 1997, et Ringo Starr, fait chevalier plus de vingt ans plus tard, en 2018. Le premier est devenu Sir Paul à l’époque où la monarchie britannique cherchait encore à afficher une modernité de façade, en adoubant des figures populaires. Le second a reçu l’honneur à un âge où l’on vous félicite autant pour votre carrière que pour votre endurance, comme si la longévité elle-même était une forme de service rendu à la nation. Deux cérémonies, deux époques, deux manières de voir le même paradoxe : la pop, cette musique qui se voulait anti-système, finit par être reconnue par le système comme un trésor national.

Mais ce qui rend le cas de Ringo Starr savoureux, c’est sa propre surprise. Lui, le Beatle souvent décrit comme le plus “cool”, le plus débonnaire, le plus humoriste malgré lui, ne s’attendait pas à devenir “Sir”. Il avait même, pendant des années, la conviction intime que ce genre d’honneur ne lui était pas destiné. Non pas par modestie pure, mais parce qu’il pensait avoir commis, quelque part dans sa discographie, un petit crime de lèse-majesté. Un morceau de 2003 au titre explicite : “Elizabeth Reigns”.

Et voilà comment on se retrouve à parler d’un batteur qui plaisante sur son éventuelle disqualification, d’une chanson écrite sur le jubilé d’or de la reine, d’une phrase lancée en riant, “voilà la chevalerie”, et d’un destin qui, quinze ans plus tard, lui donne tort. Le rock adore les prophéties ratées, surtout quand elles sont drôles. Ringo, en 2003, se voyait condamné à rester un Beatle non anobli. En 2018, il se retrouve à Buckingham Palace, recevant le titre des mains du prince William, et à demander, presque enfantin, qu’on l’appelle “Sir” sans trop savoir comment s’en servir.

1997 : Paul, premier Beatle “Sir”, et le poids du symbole

Quand Paul McCartney est fait chevalier en 1997, l’image est puissante, presque cinématographique. Le compositeur qui a écrit des chansons entendues dans le monde entier, le survivant d’un groupe devenu un mythe collectif, franchit les grilles d’un palais qui représente tout ce que la culture rock a longtemps prétendu combattre : la tradition, la hiérarchie, la permanence, l’ordre. Il entre dans ce décor où le temps semble se figer, où la gloire est codifiée, ritualisée, épurée de tout excès. La cérémonie transforme le musicien en institution.

On peut bien sûr dire que Paul a “mérité” cet honneur. La formule officielle parle de “services rendus à la musique”, et il est difficile d’argumenter contre. Mais l’intérêt de ce moment dépasse la notion de mérite individuel. Ce qui frappe, c’est la manière dont l’État britannique, à travers la monarchie, avalise l’idée que les Beatles ne sont plus une perturbation culturelle, mais un élément constitutif de l’identité nationale. Comme si la pop avait cessé d’être une mode américaine importée et était devenue un pilier du récit britannique.

Paul, en 1997, incarne parfaitement ce glissement. Il est à la fois l’architecte mélodique de la plus grande révolution pop, et le musicien qui, depuis des années, construit une carrière respectable, stable, presque rassurante. Il n’a pas la réputation de l’iconoclaste absolu. Il est celui qui travaille, qui produit, qui se présente comme un artisan. Dans l’imaginaire public, Paul est le Beatle “acceptable”, celui qui peut entrer au palais sans provoquer un tremblement de terre symbolique. Sa chevalerie est logique, presque naturelle dans le récit officiel.

Et c’est précisément pour cette raison que Ringo Starr, pendant longtemps, a cru que Paul serait le seul Beatle à recevoir cet honneur. Dans une logique de hiérarchie culturelle, Paul est le candidat parfait : auteur, compositeur, figure morale relativement consensuelle, incarnant une version “polie” de la légende Beatles. Ringo, lui, est le batteur, le clown tendre, le type qui fait rire, l’homme de “peace and love”, moins identifié à l’idée de “service” au sens institutionnel. Dans une société qui aime classer, Paul semblait être le choix évident.

Sauf que cette lecture est trompeuse. Elle oublie une chose : l’histoire adore réécrire ses propres critères. À mesure que le temps passe, l’institution ne récompense plus seulement la “respectabilité”, elle récompense aussi le symbole pur. Et Ringo Starr est un symbole. Il est le dernier visage souriant de Liverpool dans une mythologie où deux membres sont morts, où le groupe n’existe plus, mais où la mémoire continue de rapporter un prestige incalculable à la nation. En 2018, la chevalerie de Ringo n’est pas seulement une récompense personnelle. C’est une manière de refermer une boucle.

Les Beatles et les honneurs : la vieille histoire du choc et de la récupération

Pour mesurer le sel de cette histoire, il faut se rappeler que les Beatles ont déjà vécu, très tôt, une relation ambiguë avec les honneurs officiels. En 1965, les quatre reçoivent le titre de MBE au sein de l’Ordre de l’Empire britannique. L’événement provoque des réactions outrées dans certains milieux conservateurs, au point que des décorés rendent leur médaille par protestation. L’idée qu’un groupe de rock — perçu alors comme une agitation adolescente, une menace morale, une hystérie collective — puisse recevoir une distinction traditionnellement réservée à des militaires, des fonctionnaires, des figures “respectables”, choque l’establishment. Et c’est précisément pour ça que c’est intéressant : l’institution commence déjà à comprendre que la musique pop est un outil de prestige national.

Les Beatles, eux, oscillent entre amusement, fierté et malaise. Ils sont jeunes, ils profitent de l’instant, ils posent devant les photographes. Mais le geste contient une ironie : le groupe qui incarne le changement est absorbé par le protocole. La culture officielle veut montrer qu’elle sait reconnaître ce qui compte, même si ce qui compte la bouscule. La récupération commence là.

Et cette relation ambiguë ne disparaîtra jamais vraiment. John Lennon, quelques années plus tard, rendra son MBE dans un geste politique et symbolique, transformant la décoration en objet de protestation. Paul, lui, suivra une trajectoire opposée : il acceptera la reconnaissance, s’inscrira dans le temps long, et deviendra un “Sir”. Ringo, fidèle à son tempérament, se situera entre les deux : un homme qui plaisante sur la monarchie, qui écrit une chanson ironique, mais qui, au fond, aime l’idée qu’on lui dise merci.

Ces trajectoires disent quelque chose de la psychologie Beatles. Chaque membre a construit une relation différente au pouvoir. Lennon voulait le défier. McCartney voulait le traverser et le retourner en respectabilité. Harrison cherchait à s’en détacher spirituellement. Ringo le regardait avec humour, comme un théâtre étrange, parfois absurde, où l’on peut rire sans forcément brûler le décor.

2003 : “Elizabeth Reigns”, ou l’ironie de Ringo face au théâtre royal

Le nœud de cette histoire, le petit caillou dans la chaussure, c’est donc “Elizabeth Reigns”, chanson parue en 2003 sur l’album Ringo Rama. Le titre est un jeu simple : “Elizabeth règne”, au sens politique, mais aussi “Elizabeth pleut”, “Elizabeth tombe”, “Elizabeth s’abat” — comme un climat, un destin, une météo britannique. La reine comme horizon constant, comme toile de fond du pays, comme présence immobile au milieu des agitations.

Le morceau naît dans un contexte précis : celui du jubilé d’or d’Elizabeth II, célébré au Royaume-Uni en 2002. L’Angleterre est envahie de bannières, de sigles, de festivités. Ringo, installé une partie du temps dans le sud de la France, à Rocca Bella, enregistre chez lui, reçoit des musiciens. Dans ce décor méditerranéen, la fièvre monarchique britannique apparaît presque comme un spectacle lointain, exotique à sa façon : le vieux pays et ses rites, vus depuis une villa où l’on fait du rock.

C’est là qu’intervient Dean Grakal. Dans le récit de Ringo, Grakal demande ce que signifie “ER”. Il voit ces initiales partout, sur des bannières, des emblèmes, des objets. Et à partir de cette question naïve, presque enfantine, une chanson se met en route. Ringo raconte qu’il est le seul Anglais dans la pièce, que les autres s’amusent de cet héritage britannique, qu’ils commencent à écrire “ce truc”, et qu’il finit par les rejoindre. Au départ, il ne veut pas écrire une chanson sur la reine. Puis il se laisse entraîner.

Le détail est révélateur : Ringo n’est pas un idéologue. Il ne se lève pas le matin en se disant qu’il va écrire un pamphlet contre la monarchie. Il se laisse porter par l’atmosphère, par une blague, par une impulsion. Il fait ce que font beaucoup de musiciens : il transforme une conversation en chanson. Et quand il se met à chanter, il apporte sa couleur : un mélange de second degré, de réalisme prosaïque, et de cette tendresse grinçante qui consiste à rappeler que même les rois et les reines sont des gens, avec leurs drames domestiques, leurs scandales, leurs fissures.

Les paroles qui font tiquer sont connues : Ringo chante qu’on n’a pas vraiment besoin d’un roi, évoque une armée de serviteurs qui frottent le sol du palais, glisse une phrase sur les péchés “aussi grands que ceux des Windsor”. Il y a là une critique sociale, presque ouvrière dans l’esprit : pourquoi tant de fastes, tant de domestiques, tant de cérémonial, quand le pays réel vit autrement ? Et il y a aussi une critique morale : les Windsor ne sont pas des êtres “au-dessus”, ils ont leurs divorces, leurs drames, leurs folies, leurs enfants cabossés, comme tout le monde.

Ringo expliquera d’ailleurs l’intention : rappeler que la famille royale est “comme tout le monde”. C’est une phrase ambivalente. Elle peut être lue comme une humanisation sympathique. Elle peut être lue comme une démystification. Dans tous les cas, elle enlève au mythe royal sa couche sacrée. Elle ramène la couronne sur terre.

Et puis il y a cette dernière pirouette, celle qui amuse Ringo lui-même : à la fin, il lâche une phrase du type “eh bien, voilà la chevalerie”. Autrement dit : “avec ça, je suis grillé.” Le batteur plaisante en disant qu’on ne verra jamais que Sir Paul McCartney. La blague est parfaite, parce qu’elle repose sur une hiérarchie implicite : Paul l’homme respectable, Ringo le gars qui s’est moqué du palais. C’est une blague de Liverpool, une manière de dire : “ne me prenez pas pour un gentleman de cour.”

En 2003, ça fonctionne comme un gag. En 2018, ça devient une prophétie démentie.

“Disqualifié par une chanson” : la peur drôle de Ringo, et la vraie mécanique des honneurs

Pourquoi Ringo a-t-il réellement pensé que “Elizabeth Reigns” pouvait le disqualifier ? Parce que, derrière la plaisanterie, il y a une intuition juste : les honneurs sont politiques, même quand ils prétendent ne pas l’être. Ils dépendent d’un climat, d’une image publique, d’une compatibilité symbolique. Dans un pays où la monarchie est à la fois adorée et contestée, écrire une chanson un peu irrévérencieuse peut sembler risqué. Surtout quand on n’est pas Paul McCartney, c’est-à-dire l’homme qui incarne la mélodie consensuelle.

Mais la vérité, c’est que la mécanique des honneurs est plus complexe. D’abord, parce que le Royaume-Uni aime aussi l’autodérision. La monarchie britannique elle-même a appris à survivre en acceptant une dose d’ironie. Ensuite, parce que Ringo n’a jamais été un ennemi de la couronne. Sa chanson n’est pas un brûlot révolutionnaire. C’est une satire douce, un clin d’œil, une manière de dire : “tout ça est un peu absurde, non ?” L’absurde, en Grande-Bretagne, est une langue nationale.

Enfin, parce que, dans les années 2010, la perception des Beatles est devenue presque entièrement patrimoniale. Ils ne sont plus perçus comme des agitateurs dangereux. Ils sont perçus comme un trésor. À partir du moment où un artiste est un trésor national, ses petites piques deviennent des anecdotes charmantes. Elles ne menacent plus l’institution, elles la colorent.

Ringo l’a compris à sa façon : il a été “heureux d’accepter”. Il a parlé d’une reconnaissance pour “les choses que nous avons faites”. Il n’a pas présenté cela comme une soumission au pouvoir, mais comme un remerciement. Comme si la chevalerie n’était pas une adhésion à la monarchie, mais un point final symbolique : l’État britannique vous dit officiellement que votre musique a compté.

Cette distinction est importante. Beaucoup d’artistes acceptent des honneurs non pas parce qu’ils aiment l’institution, mais parce qu’ils aiment l’idée que leur travail ait été utile, qu’il ait touché. Dans le cas de Ringo, il y a aussi le facteur humain : on vous remet une médaille, on vous dit merci, on reconnaît votre place dans l’histoire. À 77 ans, ce genre de moment a une charge émotionnelle différente.

2018 : Buckingham Palace, le prince William, et l’instant où Ringo devient Sir Richard

Le 20 mars 2018, Ringo Starr est fait chevalier lors d’une investiture à Buckingham Palace, et l’honneur lui est conféré par le prince William. La scène est presque trop parfaite : un Beatle, figure ultime de la culture populaire britannique, adoubé par un prince qui représente la continuité dynastique. Le rock et la couronne, l’électricité et la tradition, le swing de batterie et le protocole.

Ringo, fidèle à son personnage, réagit avec humour. Il dit que ça signifie beaucoup, qu’il est heureux d’accepter. Il plaisante sur le fait qu’il porterait la médaille au petit déjeuner. Il admet qu’il ne sait pas encore comment utiliser le titre, qu’il ne sait pas s’il doit être appelé “Sir”. Et puis, dans une réplique typiquement starrienne, il se tourne vers un journaliste de la BBC et lui dit, en substance : “j’attends que vous l’utilisiez.” C’est du Ringo pur : une manière de transformer un moment solennel en scène de comédie légère, sans jamais détruire la dignité de l’instant.

Ce mélange est sa signature. Ringo n’a jamais été l’homme des grandes déclarations idéologiques. Il est l’homme du désamorçage. Il prend les symboles lourds et les rend respirables. Il ne les nie pas. Il ne les attaque pas frontalement. Il les traverse avec un sourire.

Et c’est peut-être pour ça que la chevalerie lui va si bien, au fond. Parce que si l’institution veut récupérer le rock, elle a besoin d’icônes qui ne la feront pas exploser de l’intérieur. Ringo, lui, ne cherche pas à la faire exploser. Il cherche à la rendre moins tendue. Il est le Beatle qui, même dans l’hommage, reste un type de Liverpool.

“Elizabeth Reigns” relue après coup : satire, affection, et esprit de Liverpool

Une des choses les plus intéressantes, quand on relit la chanson “Elizabeth Reigns” après la chevalerie de 2018, c’est qu’elle change de couleur. En 2003, elle pouvait être entendue comme une petite insolence. En 2018, elle ressemble à une preuve de compatibilité culturelle : cette capacité typiquement britannique à plaisanter sur ce qui est sacré sans vouloir le brûler.

Il y a là une différence cruciale entre l’irrévérence et la subversion. Ringo n’écrit pas “abolissons la monarchie”. Il écrit : “regardez comme c’est étrange.” Il rappelle que derrière l’apparat, il y a des domestiques qui frottent le sol, des drames familiaux, des péchés, des contradictions. Ce n’est pas un appel à la violence symbolique. C’est une remise à l’échelle.

Et cette remise à l’échelle correspond à l’esprit de Liverpool. Liverpool n’est pas Londres. Liverpool est un port, une ville de mélange, de classe ouvrière, de sarcasme. L’humour y est une arme de survie. On se moque du pouvoir parce que le pouvoir est loin. On se moque des grands parce que les grands ne savent pas comment vous vivez. Les Beatles ont toujours emporté cet humour avec eux, même quand ils se retrouvaient dans les salons.

Ringo, plus que les autres, est resté le gardien de cet humour. John pouvait être cruel. Paul pouvait être diplomate. George pouvait être acide et spirituel. Ringo, lui, est celui qui coupe la tension avec une phrase absurde. Son irrévérence n’est pas une posture. C’est une manière de respirer.

Dans cette perspective, “Elizabeth Reigns” n’est pas une tache sur son dossier. C’est presque un argument en sa faveur : une preuve qu’il est britannique au sens le plus profond, c’est-à-dire capable de parler de la monarchie sans révérence excessive, avec ce mélange d’affection et de distance qui permet au pays de supporter ses propres contradictions.

Pourquoi Ringo a pensé que seul Paul serait Sir : l’ombre du “Beatle sérieux”

La croyance de Ringo — “il n’y aura que Sir Paul McCartney” — dit aussi beaucoup sur la manière dont les Beatles ont été perçus, et sur la manière dont eux-mêmes ont intériorisé ces perceptions. Paul a longtemps été vu comme le Beatle “sérieux”, celui de la musique, du travail, de la structure. John était l’artiste dangereux. George était le mystique. Ringo était le batteur drôle. Dans une logique de récompense officielle, on imagine plus facilement le “sérieux” être honoré.

Mais cette lecture oublie que l’histoire finit souvent par réévaluer les rôles. Aujourd’hui, on comprend mieux à quel point la batterie de Ringo est l’un des secrets de la musique Beatles. Sa manière de jouer n’est pas un service de base, c’est une esthétique. Un swing particulier, une façon de placer les accents, d’aérer, de raconter. Il ne frappe pas “fort”, il frappe “juste”. Il ne cherche pas à briller, il cherche à faire chanter le morceau. Cette modestie apparente est une intelligence musicale.

L’institution, en 2018, ne récompense pas seulement l’homme qui a “écrit” les chansons. Elle récompense un membre d’un phénomène historique. Elle récompense la contribution globale, l’influence, l’impact culturel. Ringo a joué sur des chansons qui ont changé la grammaire pop. Il a été une partie de ce mythe. Et dans une logique patrimoniale, cela suffit.

Au fond, ce que Ringo n’avait pas prévu, c’est que le temps transforme les catégories. Ce que l’on croyait secondaire devient essentiel. Ce que l’on croyait “juste le batteur” devient un pilier. Les Beatles, à force d’être disséqués, ont fini par être reconnus comme un système où chaque élément comptait. Ringo, l’élément souvent moqué à l’époque, est devenu un symbole d’authenticité.

Le rock, la monarchie, et la pacification du scandale

Il faut aussi accepter une idée un peu triste : l’anoblissement des rockstars est aussi un signe de pacification. Quand un système honore ceux qui l’ont contesté, il en neutralise une partie de la charge. Il transforme le scandale en folklore. Il transforme la rupture en tradition.

Mais cette pacification n’est pas seulement une stratégie cynique. Elle est aussi une reconnaissance réelle. Les Beatles ont fait rayonner la Grande-Bretagne comme peu d’ambassadeurs l’ont fait. Ils ont exporté une image moderne, créative, audacieuse. Ils ont créé une industrie culturelle gigantesque. Ils ont façonné une identité nationale contemporaine. Le pouvoir finit par dire merci, même si ce merci arrive souvent quand le danger est passé.

Dans le cas de Ringo, la pacification est totale : il n’est plus dangereux depuis longtemps. Il est une figure aimée. Il est un grand-père cool de la culture pop, avec sa devise de “peace and love”. La monarchie peut l’adouber sans risque. Et lui peut accepter sans avoir l’impression de trahir quoi que ce soit, parce que le rock qu’il a incarné n’est plus un mouvement révolutionnaire : c’est une mémoire partagée.

Cette transformation est peut-être le vrai sujet. Plus que la chevalerie elle-même, ce qui compte, c’est ce qu’elle raconte du temps. En 1965, une médaille MBE pour un Beatle choque des vétérans. En 1997, un Paul anobli ressemble à un triomphe national. En 2018, un Ringo anobli ressemble à une évidence tardive.

Le scandale a été absorbé. La musique a gagné. Et le système, en récompensant, proclame qu’il a compris.

“Sir Ringo” : la gêne du titre et la victoire du personnage

Ringo, face au titre, hésite. Il ne sait pas s’il va l’utiliser. Il dit que c’est nouveau, qu’il ne sait pas comment faire. Cette hésitation est touchante, parce qu’elle montre que même un homme qui a vécu l’hystérie mondiale peut être déstabilisé par un protocole. La gloire pop, Ringo la connaît. L’honneur officiel, c’est autre chose. La gloire pop est anarchique, émotionnelle, incontrôlable. L’honneur officiel est calibré, lent, codifié.

Et puis, il y a un autre aspect : le titre de “Sir” est, en soi, un objet de comédie potentielle. Surtout quand vous êtes Ringo. Le contraste entre l’image du batteur des Beatles et le titre aristocratique est comique. Ringo le sait. Il joue avec. Il dit qu’il portera la médaille au petit déjeuner. Il demande au journaliste de l’appeler “Sir”. Il transforme la chevalerie en gag.

C’est sa manière d’éviter le ridicule. Parce qu’un rockeur qui se prend trop au sérieux avec un titre de chevalier peut vite devenir un personnage caricatural. Ringo, lui, ne se prend pas au sérieux. Il laisse la dignité à la cérémonie, mais il conserve son humour. Il garde le contrôle en rendant le symbole léger.

Cette attitude est peut-être la plus “rock” possible face à une institution. Non pas la révolte spectaculaire, mais le rire. Le rock a toujours eu cette capacité : survivre en se moquant de ce qui veut le figer.

Conclusion : une chanson, une blague, une médaille, et la boucle Beatles

L’histoire de Ringo Starr et de sa peur d’être disqualifié par “Elizabeth Reigns” est une petite histoire, mais elle contient tout un monde. Elle parle de la manière dont les artistes se voient eux-mêmes. De la manière dont la nation réévalue ses symboles. De la manière dont le rock vieillit, devient patrimoine, et finit par être célébré par ce qu’il a autrefois perturbé.

En 2003, Ringo écrit une chanson mi-satirique mi-amusée sur la monarchie, et il plaisante : “voilà la chevalerie, je suis grillé.” Il imagine que seul Paul McCartney deviendra “Sir”, parce que Paul est le Beatle sérieux, le Beatle institutionnalisable. En 2018, l’histoire lui répond : non, Ringo, toi aussi. Le temps t’a transformé en trésor national, toi aussi. Ta blague n’était qu’une blague. Et ta satire n’était qu’une preuve de ton appartenance à cette étrange culture britannique où l’on peut aimer et moquer en même temps.

On peut trouver ça triste, on peut trouver ça beau, on peut trouver ça ironique. On peut surtout y voir une vérité lumineuse : les Beatles, même séparés, même vieillissants, continuent de raconter le Royaume-Uni à lui-même. Un pays qui a inventé une partie du rock moderne et qui, en même temps, conserve ses rites ancestraux. Un pays capable de produire “She Loves You” et de maintenir Buckingham Palace. Un pays de contradictions, donc un pays fertile.

Et dans cette fertilité, Ringo, désormais Sir Richard Starkey, reste ce qu’il a toujours été : un homme qui préfère le sourire à la posture, la blague à l’amertume, le rythme à la démonstration. Même quand on lui accroche une médaille, il trouve encore le moyen de vous rappeler que la grandeur, parfois, tient dans une phrase simple : “J’attends que vous l’utilisiez.”

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