Des Beatles à Yoko, les deux temps créatifs d’un génie amoureux, tué par balle il y a vingt-cinq ans. Un parcours nostalgique et stimulant à la Villette, à Paris. Cité de la musique, jusqu’au 25 juin 2006 (sauf lundi). www.cite-musique.fr. Catalogue 30 euros. A écouter : « Working Class Hero – The Definitive Lennon » (38 titres en 2 CD Capitol, 2005).
Une expo John Lennon… pour y montrer quoi ? Question rituelle, quand un musée rend hommage à une « pop star ». N’est-il pas préférable de rester chez soi pour écouter ses CD ou visionner ses concerts en DVD ? En l’occurrence, non : « John Lennon Unfinished Music », l’hommage rendu par la Cité de la musique à l’ex-Beatle jusqu’à l’été prochain vaut bien le déplacement. Habitué à mettre en scène des pans marquants de notre mémoire musicale, le musée de la Villette joue sur du velours avec Lennon. Le génie multiforme du chanteur donne autant à entendre qu’à voir. Découpé en deux tranches de vie – John et les Beatles ; John et Yoko – le parcours intime proposé par les deux commissaires Emma Lavigne et Grazia Quaroni est un road-movie interactif, passionnant et pudique.
Dès la première salle, consacrée à l’enfance de John, le ton est donné. Tandis que, sur un écran, passe le « clip » de son émouvant folk song « Working Class Hero », on découvre, dans la pénombre, ses premiers journaux illustrés de dessins colorés et surréalistes – brouillons-manifestes d’un jeune poète tourmenté, qui a décidé très tôt d’être un héros. Des caves de Hambourg à la beatlemania mondiale, l’ascension de John Lennon est retracée avec concision et sobriété par des photos évocatrices et des images de concerts survoltés… Les Beatles étaient certes indissociables, mais un je-ne-sais-quoi dans l’attitude de Lennon – mélange d’arrogance et de candeur – résume à lui seul la béatitude du groupe, puis sa lassitude.
Public hystérique, salles trop grandes, son épouvantable… en 1967, les « Fab Four » décident de ne plus dévoyer leur art, abandonnent la scène pour la télé et le cinéma, et se consacrent prioritairement au studio. Un des musts de l’expo est la reconstitution du studio d’Abbey Road – où le groupe enregistra ses plus grands disques – avec ses tables de mixage préhistoriques et une grande photo montrant le producteur-arrangeur George Martin à l’oeuvre. Le public, qui occupe la place réservée au groupe, est plongé dans les subtilités sonores de « Sergeant Pepper’s » (et autres chefs-d’oeuvre) distillées par une couronne de haut-parleurs.
Ying et yang
Changement d’étage et de paysage. Les deux bolides qui roulaient à la même vitesse sont entrés en collision (pour reprendre la métaphore de Lennon) : John a découvert Yoko en 1966 lors d’une expo donnée à Londres par l’artiste conceptuelle reconstituée à la Cité de la musique. Il est conquis par la poésie et l’humour surréalistes de la japonaise. Tombe amoureux. Les Beatles, séparés en 1970, paraissent bien loin dans cette seconde partie. Le visiteur piochera avec amusement et nostalgie dans ces éclats de vie créative et trépidante, où John et Yoko – ying et yang – confrontent leur art : les plages expérimentales anecdotiques de « Unfinished Music » ; les films provocateurs – comme « Fly », qui montre les tribulations d’une mouche sur le corps nu d’une actrice endormie ; et l’inénarrable « Bed-in » d’Amsterdam – leur honeymoon-performance teintée d’agit-prop filmée dans une chambre d’hôtel…
Une salle entière est consacré à « Imagine », l’album solo le plus célèbre de Lennon. Un disque magique qui prouve que le génie n’est pas entièrement soluble dans les eaux bouillantes de la passion : l’ex-Beatle quand il enregistre ses propres chansons exploite une veine classique – ballades romantiques ou électriques, écho « spectorien » (1)… L’expo ne néglige rien de ces années folles et douces-amères : l’installation à New York malgré l’acharnement de l’administration américaine à lui refuser sa carte verte ; les luttes politiques ; le « lost week-end », où Lennon se sépare d’avec Yoko (1973-1974) ; les retrouvailles dix-huit mois plus tard ; sa vie d’homme au foyer ; et le dernier disque à deux voix « Double Fantasy ».
L’assassinat du chanteur par un déséquilibré, le 8 décembre 1980, est traité sans pathos. Sur un mur blanc passent en boucle les images de l’hommage rendu au chanteur par les New-Yorkais une semaine après le drame : dix minutes de silence à Central Park sobrement filmées par Raymond Depardon. Jusqu’au bout l’émotion d’une musique inachevée qui se dissout dans le silence.
Source : PHILIPPE CHEVILLEY












