
Du haut d’une passerelle lancée entre les crassiers de Lorraine et ceux du nord de l’Angleterre, Jacques Colin explore le Liverpool des Beatles et renvoie à une jeunesse à cheval sur les années 60 et 70. Drôle et émouvant.
En « homme des bois psychédélique », Jacques Colin avait déjà hanté le Londres underground du début des années 70 avec une tenue alors de circonstance. Avec un recul salvateur qui sert de bout en bout de colonne vertébrale à son «Voyage à Liverpool», il se décrit affublé d’une « crinière hirsute, d’une moustache « brigade du tigre », chemise de satin bleu électrique, pantalon de velours feu et bottes mexicaines ».
Trente ans plus tard, il traverse à nouveau le channel pour explorer cette fois, et aux côtés de sa fille, l’Angleterre des Beatles. Son récit, un flash-back sentimental qui court du bassin minier lorrain où il est né aux maisons mitoyennes de l’Angleterre ouvrière où ont grandi les Beatles, mêle les souvenirs d’hier et d’aujourd’hui et se lit comme le tableau d’un peintre en plein travail. Toujours en demi-teintes, avec des gris tombés de murs de l’époque, il esquisse « l’innocente splendeur des années 60 » quand la grande Albion régnait sur l’échiquier de la musique. Quand en France, les premiers électrophones pick-up étaient souvent inaugurés en famille avec le « Minuit Chrétiens » de Tino Rossi.
Entre Londres, Liverpool et l’Écosse – où il tente d’apercevoir au milieu des collines qui se dressent face à la mer une des retraites de McCartney – Jacques Colin avance cartes à la main et le lecteur se délecte de ses jeux de pistes où chaque rue (« Abbey Road »), chaque carrefour (« Penny Lane »), chaque lieu (« La Cavern »), chaque maison (celles de John, Paul, George et Ringo enfants) sont bornés, identifiés, décrits et surtout restitués dans leur environnement et leur histoire.
On cherchera pourtant en vain, dans cet intimiste introspection littéraire, les colliers à fleurs et les limousines peinturlurées des Beatles de leur période hippisante. Dans le grand port anglais, face à l’Irlande et à l’Amérique, Jacques Colin déambule plutôt au milieu de cités « aux allures de corons », où la misère a aujourd’hui recréé le décor du début des années 40, quand le jeune Richard Starkey, alias Ringo Starr, jouait, « entre deux bombardements, dans de grand espaces vides, là où il y avait eu des maisons ».
Avec Pierre Moerlen
Avec ses incessants allers et retours entre l’Angleterre de « Chapeau melon et bottes de cuir » et celle de sa jeunesse, entre la France de son enfance et celle de son adolescence, le récit de Jacques Colin prend sans le dire les allures d’une passionnante étude sociologique, dont la musique des Beatles et le rock en général servent de trame autant que de prétexte.
Si au début des années 70 la France profonde se méfiait du rock, « l’Angleterre savait recevoir le rocker qui le lui rendait bien ». Tout le pays résonnait de musique raconte Jacques Colin, un temps roadie-assistant sonorisateur de Gong, un fameux groupe de jazz-rock qui faisait alors un carton avec le Strasbourgeois Pierre Moerlen à la batterie. « A Londres, des « beautiful people » déambulaient partout, alors que Paris sentait le caleçon molletonné et la chaussette à clous ».
Décryptage d’une époque
Ce périple au coeur de son propre passé doublé d’un subtil décryptage d’une époque, l’ex-rédacteur en chef de Rock ‘ Folk le livre avec bonhomie et humour, et surtout d’une manière inédite. A chaque page, il tend au lecteur un trousseau de clés pour mieux pénétrer ces fameuses sixties (et leur prolongement naturel au début des années 70) que le cycle de la mode a remis au goût du jour.
Ponctué par d’inattendues analyses sur les Beatles (par exemple sur « la dialectique rouillée » du couple Lennon/McCartney : lequel est le … social-traître ?), de témoignages (sur la vie des gens ordinaires, à Longwy, à la grande époque de « l’Usine ») et truffé d’explications sur les habitudes et les moeurs du temps, le bouquin de Colin a aussi le mérite de parfois réellement émouvoir. Car son «Voyage à Liverpool» est aussi une croisière assumée, avec des sentiments forcément mêlés, sur les éphémères vagues du temps, et la houle du rock. Heureux qui comme Ulysse…
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