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John, Paul, Blake & Mortimer

Avec «Les Sarcophages du 6e Continent», les héros se perpétuent mais cultivent le principe de leur abrogation. Antoine Duplan décrypte ce paradoxe.

Pour afficher avec éclat ses convictions antimilitaristes, cet adolescent rebelle avait bouté le feu à son édition originale du Secret de l?Espadon. Plus tard, maudissant ses excès, il a bien sûr racheté l?album. Ce geste symbolique et son repentir illustrent bien l?ambivalence de Blake & Mortimer.

Franchement, il y a plus attachant que ces deux badernes. Le colonel Francis Blake, «l?as des services secrets britanniques», et le professeur Philip Mortimer, le «génial inventeur de l?Espadon», prônent des valeurs comme l?Empire britannique ou le célibat qui sont tombées en désuétude. Mais tous en redemandent: les enfants qui, en 1946, ont découvert Le Secret de l?Espadon dans le premier numéro du journal de Tintin et grandi avec ces aventures manichéennes ponctuées de «By Jove!» tonitruants, et les enfants d?aujourd?hui, toujours fascinés par la qualité du graphisme.

Au sortir de la guerre, quand les couleurs étaient ternes et l?évasion rationnée, Edgar P. Jacobs a su créer une série mythique. Le monde a changé. La bande dessinée est devenue un marché. Dargaud a payé cher les droits d?exploitation, mais les nouvelles aventures des deux ganaches britiches lui ont rapporté gros. Aujourd?hui, à l?artisan crayonnant dans son atelier des aventures d?anticipation, ont succédé des artistes rompus aux techniques narratives qui ont pour mission de recréer un mythe délicatement suranné: Van Hamme et Ted Benoît d?un côté (L?Affaire Francis Blake, L?étrange Rendez-Vous), Sente et Juillard de l?autre (La Machination Voronov, Les Sarcophages du 6e Continent).

Ces experts savent que, jetés au XXIe siècle, Blake & Mortimer seraient frappés d?obsolescence spontanée. Alors, rusés, ils les renvoient dans les années 50, au temps béni de leur enfance, quand le monde était simple, partagé en deux par la guerre froide, bons Occidentaux contre vilains communistes. En ressuscitant les deux héros, ils réinventent leur propre jeunesse.

With the Beatles

Pour précipiter l?effet de jouvence, ils pratiquent l?art du clin d??il et du second degré. Dans La Machination Voronov, Mortimer est parachuté en 1957. Le 6 juillet, dans une fête paroissiale à Liverpool, il demande son chemin à un sympathique petit gars vêtu de blanc, une guitare sur l?épaule. Le c?ur du babyboomer chenu ne fait qu?un bond sous la laine. Cet adolescent, c?est Paul McCartney. Et voici un grand kid à chemise carrelée qui gratte sa guitare sur une estrade. Il s?appelle John. John Lennon! Paul regarde John. La suite appartient à l?histoire.

Ainsi, Mortimer était présent le jour où John et Paul se sont rencontrés. Le personnage de fiction est en train de sauver le monde libre de l?épidémie et du feu nucléaire. Quelques années plus tard, les Beatles vont transformer à jamais le monde, contribuant à ratatiner les valeurs que défendent Blake & Mortimer, à précipiter la caducité des deux personnages de papier. A la tangente de deux mythes qui nous ont aidés à grandir, les certitudes vacillent.

Dans Les Sarcophages du 6e Continent, Sente et Juillard creusent le vertige. Ils situent l?action en 1958, dans le cadre de l?Exposition universelle de Bruxelles, c?est-à-dire à un point culminant de l?antagonisme Est-Ouest, mais aussi à l?âge d?or de la BD belge: Franquin vient de créer Gaston Lagaffe et Peyo les Schtroumpfs, Tintin part au Tibet?

L?enseignement du Mahatma

Les auteurs mettent en scène Gandhi. Pour la petite histoire, le Mahatma aurait dû figurer sur la pochette de Sgt Pepper?s Lonely Hearts Club Band des Beatles (1967); le «fakir séditieux», comme disait Churchill, a été jugé trop subversif. Dans Les Sarcophages, l?apôtre de la non-violence sensibilise Blake et Mortimer à l?indépendance de l?Inde, un problème qui ne les a jamais effleurés au temps de Jacobs. Nos héros fraternisent même avec un indépendantiste congolais.

Comme notre nouveau millénaire est friand de régression infantile, nos héros retombent en enfance. Un long flash-back dans les années 20 permet de les découvrir imberbes, à l?âge des premiers émois amoureux et des grandes espérances professionnelles. «Découvrir que Mortimer a été un jeune homme amoureux les rapproche de nous», estime Juillard.

Sans doute. Mais, Blake et Mortimer, on les aime sans peur, ni reproche, arc-boutés contre les forces du mal. De savoir que sous les gabardines bat un c?ur, que ces parangons de l?âge adulte ont été des enfants, que ces bastions de l?Empire connaissent des doutes n?ajoute rien à leur grandeur. Harmonieux exercice de survie, la reprise de Blake & Mortimer avoue ses limites. |

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