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Septembre 1980 : une vérité sur bande contre le mythe du contrôle

Interview Playboy 1980 : John Lennon et Yoko Ono démontent le mythe du “contrôle” et racontent, sans filtre, amour, retraite et retour en studio. Un face-à-face intime, drôle et tranchant. À lire maintenant.

Il y a des entretiens qui sentent la promo à plein nez, et d’autres qui capturent un moment où la parole pèse plus lourd que l’image. En septembre 1980, face au magnétophone de David Sheff, le couple le plus scruté de la pop cesse de jouer les icônes : il parle comme on respire, avec des blagues pour désamorcer, des angles morts qui dépassent, et une lucidité presque dérangeante. Le disque du retour n’est plus un “comeback” de star : c’est une conversation mise en musique, une alternance de répliques où la tendresse répond au désir, où la vulnérabilité devient une méthode. À mesure que l’échange avance, un mythe se fissure : celui du contrôle, ce scénario paresseux qui transforme l’artiste en victime et sa compagne en sorcière. On recroise le “YES” au plafond, les pères absents, la culpabilité, la décision d’être père au foyer, la mer comme cure, et cette phrase qui claque encore : « Personne ne me contrôle. Je suis incontrôlable. » Quarante-cinq ans plus tard, la bande n’a rien d’un mausolée : elle reste une vérité vivante, et une invitation à réécouter l’histoire autrement.


Il y a des interviews qui ressemblent à des séances de promo, avec le sourire figé, la phrase prête à l’emploi, le cerveau déjà tourné vers la prochaine couverture de magazine. Et puis il y a celles qui ont l’allure d’un testament sans le savoir, d’un instantané où la parole se met soudain à compter plus que l’image. L’interview de Playboy réalisée en 1980 par David Sheff appartient à cette seconde catégorie : un long face-à-face, presque domestique, où un couple devenu symbole planétaire se remet à parler comme on respire, c’est-à-dire avec des contradictions, de l’humour, des blessures qui dépassent, et une lucidité qui frappe encore aujourd’hui par sa modernité.

Le disque dont ils font la promotion, Double Fantasy, est présenté comme le premier véritable retour du couple à la musique “pop” après cinq années de silence créatif du côté de John. Mais, en réalité, tout est plus compliqué. Cet album n’est pas seulement un comeback : c’est une conversation. Une alternance de morceaux comme on alterne les répliques dans une pièce de théâtre, sous-titrée “A Heart Play”, une “pièce du cœur”, ce qui est à la fois naïf et terriblement courageux quand on a vécu sous un microscope et qu’on sait que chaque inflexion de voix sera disséquée, caricaturée, retournée contre soi.

Dans cet échange au long cours, Yoko avoue chercher chez les hommes quelque chose de “tendre” et de “faible” — non pas au sens de la lâcheté, mais au sens d’une fragilité ouverte, d’une vulnérabilité qui autorise son propre “instinct maternel” à s’exprimer. John, lui, désamorce par la blague : il se dit “le chanceux” qu’elle a choisi. Et, derrière le sourire, il y a une thèse entière sur leur relation : l’un n’a pas “capturé” l’autre, l’un n’a pas “ensorcelé” l’autre, ils se sont trouvés à l’endroit précis où leurs manques, leurs excès et leurs besoins pouvaient enfin cesser de jouer à cache-cache.

Ce qui fascine, ce n’est pas seulement ce qu’ils disent. C’est le fait qu’ils le disent en sachant que le monde entier a déjà écrit l’histoire à leur place. Le monde, à l’époque, veut un récit simple : l’artiste génial manipulé par une femme ambitieuse ; le groupe mythique brisé par une intruse ; le héros rock dépossédé de sa volonté. Eux répondent par une vérité plus gênante : personne ne contrôle personne, mais chacun tente de se guérir, de se réparer, de se choisir. Et ce choix, quand on s’appelle John Lennon, devient immédiatement un crime culturel.

Le “YES” au plafond : la rencontre et le malentendu originel

On raconte souvent leur rencontre comme un conte pop, un instant de cinéma : John tombe amoureux d’un mot, d’un geste, d’une œuvre. La scène se passe à Indica Gallery, à l’automne 1966. John est déjà l’un des hommes les plus célèbres du monde, mais il n’est pas encore cet homme “désillusionné” qu’on entendra plus tard, celui qui aura traversé les années psychédéliques, les batailles d’ego, les procès, les nuits blanches, les regrets. Il est encore, d’une certaine manière, un jeune roi sur son trône, curieux, joueur, méfiant aussi face aux impostures de l’art contemporain qu’il imagine volontiers comme un club fermé de snobs.

Et puis il y a cette œuvre, “Ceiling Painting/Yes Painting”, cette échelle, cette loupe, ce mot minuscule : “YES”. Ce n’est pas un slogan. Ce n’est pas une promesse. C’est un consentement fragile, une affirmation à taille humaine, presque un chuchotement adressé à quelqu’un qui a passé sa vie à entendre des hurlements. John montera l’échelle, regardera, et se sentira “soulagé” : enfin quelque chose de positif, enfin une porte qui s’ouvre au lieu d’un piège qui se referme.

Tout est déjà là, en germe, dans ce “YES”. Ce n’est pas seulement un déclic amoureux. C’est une brèche dans le récit de la célébrité. Le rock, dans sa mythologie la plus fatiguée, glorifie l’excès, la conquête, la domination, la certitude virile. L’art de Yoko, lui, propose l’inverse : l’expérience, la participation, l’incertitude, la fragilité, la phrase qui ne s’impose pas mais qui invite. Pour un type qui a grandi dans un monde d’hommes — et pas n’importe lequel, celui des tournées, des loges, des chambres partagées à quatre, des amitiés fusionnelles — rencontrer une femme qui ne lui demande pas d’être plus grand, mais plus vrai, c’est une secousse. Et c’est précisément cette secousse que tant de gens refuseront de lui pardonner.

Parce qu’à partir de là, la machine à mythes se met en marche. Dans le roman populaire, l’artiste masculin ne “change” pas : il est changé. Il ne décide pas : on décide pour lui. Il ne se déplace pas : on le déplace. La rencontre devient une prise de pouvoir. Le “YES” devient une manipulation. Et l’histoire du couple, dès ses débuts, est contaminée par ce fantasme collectif : l’idée qu’un homme célèbre ne peut pas choisir une vie différente sans être ensorcelé.

La séparation des Beatles : une tragédie à plusieurs coupables, un seul bouc émissaire

Quand le groupe se fracture, quand la vieille fraternité devient une guerre froide, il est tentant de chercher une cause unique. Les fans aiment les récits simples : un événement, un visage, une personne à blâmer. Pourtant, la fin des Beatles est une catastrophe lente, un glissement de terrain où se mêlent l’épuisement, les divergences artistiques, les problèmes de management, les rancœurs, les égos, l’argent, les blessures intimes. Yoko n’est pas “la” cause : elle est un élément visible, donc pratique. Elle est la silhouette au premier plan, donc commode.

Là où le récit devient franchement suspect, c’est quand on prétend que John, soudain, n’a plus de volonté. Comme si l’homme qui a tenu tête à tout le monde, de la presse britannique à l’establishment, des promoteurs aux politiciens, s’était transformé du jour au lendemain en pantin. Comme si l’ironie agressive, la fierté, la capacité de rupture, cette énergie de sabotage qu’il porte en lui depuis l’adolescence, avaient été évaporées par la présence d’une femme.

C’est oublier que John a toujours été un homme de coupures nettes. Il coupe avec l’école, il coupe avec Liverpool, il coupe avec les tournées, il coupe avec l’image du “gentil Beatle”, il coupe avec la politesse quand il se sent menacé. La “fin” n’est pas une anomalie : c’est dans sa nature. Ce qui change, avec Yoko, ce n’est pas qu’il devient faible. C’est qu’il accepte enfin de dire que sa violence intérieure existe, qu’elle l’a abîmé, qu’elle a abîmé les autres. C’est qu’il commence à chercher des outils pour ne pas être, toute sa vie, l’enfant furieux qui frappe parce qu’il ne sait pas pleurer.

Dans l’interview, ce point est implicite, mais il traverse tout : l’idée que la maturité consiste à arrêter de jouer au héros. La presse a voulu peindre Yoko comme une contrôlante. John répond par une phrase simple, presque enfantine de franchise : “Personne ne me contrôle. Je suis incontrôlable.” Et il ajoute, dans la foulée, que croire le contraire est une insulte envers lui. Le sous-texte est brutal : si vous avez besoin de me voir comme une victime, c’est que vous ne supportez pas que je choisisse une vie qui ne vous appartient pas.

À ce moment-là, dans l’imaginaire collectif, John “devrait” rester le partenaire de Paul McCartney, l’autre moitié du duo sacré, celui dont la complémentarité a produit des merveilles. Il “devrait” rester dans la grande maison familiale du mythe Beatles, même après l’incendie. Et, dans cette logique, Yoko devient l’étrangère qui a fait entrer l’air froid.

Sauf que l’histoire réelle est plus cruelle. John ne rompt pas seulement avec un groupe. Il rompt avec une identité totale, une position sociale, une place dans le monde. Il rompt avec une adolescence prolongée où quatre garçons vivaient comme une tribu. Et, quand cette tribu éclate, chacun saigne à sa manière. La différence, c’est que John, avec Yoko, met ce sang sur la table au lieu de le cacher sous un costume.

“Tendre et faible” : une phrase qui contient un couple entier

Dans le passage le plus commenté de leur échange, Yoko parle de ce qu’elle recherche chez les hommes. Elle explique ne pas chercher le “grand daddy”, le grand père symbolique, le patriarche. Elle dit vouloir autre chose : quelque chose de “tendre” et de “faible”, quelque chose qui réveille en elle l’envie d’aider. À l’oreille moderne, cette phrase peut heurter : on y entend une dissymétrie, comme si elle choisissait des hommes à réparer. John, lui, réplique en plaisantant qu’il est “l’éclopé chanceux” qu’elle a choisi.

Ce jeu de ping-pong verbal a l’air léger, mais il ouvre une porte sur leurs traumas respectifs. Yoko évoque un père qui l’a désillusionnée : l’homme supposé “fort” qu’elle a vu révéler son hypocrisie, sa faiblesse. John, à l’inverse, parle d’un père absent : pas de figure à idéaliser, donc pas de désillusion, seulement un manque. Deux enfances, deux blessures inverses : l’une a eu trop de père pour encore croire aux pères ; l’autre n’en a pas eu assez pour cesser d’en chercher.

Ce que Yoko appelle “faiblesse”, on pourrait le traduire par disponibilité émotionnelle. Dans un monde où l’homme est sommé d’être un roc, choisir un homme qui accepte de ne pas être un roc, c’est choisir la possibilité d’un langage. Et John, toute sa vie, a été un homme qui a mal parlé de ce qu’il ressentait. Il a su écrire des chansons splendides, oui. Mais parler, dire “j’ai peur”, dire “je suis perdu”, dire “je suis violent”, c’est autre chose. Avec Yoko, il trouve un espace où cette parole n’est pas humiliée.

Et c’est précisément là que les fantasmes de contrôle se forment. Parce que dans le regard de certains, une femme qui ouvre une porte émotionnelle à un homme est forcément en train de le manipuler. Comme si la vulnérabilité était une confiscation. Comme si le fait de sortir du rôle viril standard était une preuve d’emprise.

John va même plus loin : il dit que la plupart des gens cherchent des pères, et que les leaders politiques ou spirituels servent de substituts. Il moque ce “chenil à papas” qu’est l’arène politique, où l’on choisit son “daddy” comme dans une publicité. Derrière la satire, il y a une confession : lui aussi a cherché des pères, dans des figures d’autorité, dans des gourous, dans des mythes. Et, à un moment, il a compris que la véritable émancipation consistait à récupérer sa responsabilité.

Cette idée, dans le contexte de 1980, est explosive. Parce qu’elle met à terre l’argument le plus confortable : “John a été perdu à cause d’elle.” Non. John s’est perdu tout seul, souvent. Et il a tenté de se retrouver, avec elle.

Cynthia, la culpabilité et l’histoire qu’on ne veut pas entendre

Il est impossible de parler de leur couple sans effleurer le chapitre le plus inconfortable : ce que John a quitté pour être avec Yoko. Il y a le mariage avec Cynthia Lennon, il y a la paternité de Julian Lennon, il y a l’image publique du Beatle “marié”, presque bourgeois dans un monde de rockers. Et il y a la brutalité de la rupture, vécue par beaucoup comme une trahison.

Mais là encore, la version simplifiée sert à éviter le réel : John n’est pas arraché à sa famille, il s’en échappe, avec la violence d’un homme qui a toujours eu peur de l’enfermement. Il s’en échappe mal, en blessant. Et, plus tard, il aura des mots terribles sur son propre passé, sur sa capacité à frapper, sur son comportement avec les femmes. Ce n’est pas une excuse, c’est une mise à nu.

Ce qui rend l’histoire encore plus dérangeante, c’est que l’amour avec Yoko n’efface pas la culpabilité. Au contraire, il la met en lumière. John ne peut plus faire semblant d’être “gentil”. Il doit regarder l’homme qu’il a été. Et, dans la mythologie rock, ça aussi est un problème : on préfère les monstres romantiques aux repentirs lucides. Le repentir oblige à regarder la victime. Le monstre romantique, lui, reste un héros.

Dans l’interview, on entend un homme qui ne veut plus être un héros. Il veut être un mari, un père, un artiste libre. Il veut être un adulte. Et dans ce désir d’adulte, il y a forcément une remise en question du passé, des dégâts, des choix. C’est une dynamique de couple : l’autre, en face, vous empêche de vous raconter des histoires.

“Househusband” : cinq ans de silence comme une désintoxication

Quand John parle de sa retraite, il utilise une image qui frappe : arrêter de produire des disques après avoir tourné en continu depuis le début des années 60 lui donne l’impression de vivre ce que vivent les hommes qu’on met à la porte à 65 ans, quand on leur dit qu’ils n’existent plus. Cette comparaison est bouleversante parce qu’elle révèle la dépendance structurelle de l’industrie : exister, c’est sortir un disque. Ne plus sortir de disque, c’est mourir socialement.

Et pourtant, il décide de s’en aller. De devenir, selon son expression devenue célèbre, un père au foyer. De s’occuper de Sean Lennon. D’apprendre la cuisine, la routine, la lenteur. Là encore, ce choix est perçu comme une capitulation par une partie du public rock : un homme doit “brûler”, pas “s’éteindre”. Sauf que John renverse la logique. Pour lui, la vraie force n’est pas de continuer à jouer le rôle du génie sur commande. La vraie force, c’est de s’arrêter avant de se détruire.

Dans l’interview, il explique que la plupart des gens ne vivent pas avec Yoko, sous-entendant que cette décision a été possible parce qu’il avait à ses côtés quelqu’un qui lui répétait : “Tu n’es pas obligé.” Et John raconte la difficulté de l’intégrer : comme si on disait à un prisonnier que la porte est ouverte, et qu’il ne le croyait pas, habitué à ses barreaux. Cette phrase, “tu n’es pas obligé”, est une bombe. Elle attaque frontalement le cœur de la célébrité : l’idée qu’on doit, qu’on doit toujours, qu’on doit encore, qu’on doit pour les fans, pour l’argent, pour l’image, pour le mythe.

Ce qui se joue ici, c’est une désintoxication. John se retire pour ne pas devenir une caricature. Il refuse la nostalgie lucrative. Il refuse de transformer son passé en casino. Il refuse, en somme, l’idée que la vie doit être une répétition.

Et c’est là que Double Fantasy devient passionnant : parce que l’album n’est pas le retour d’un homme qui a “rechargé ses batteries”. C’est le retour d’un homme qui a changé de batteries.

Bermuda : la mer comme thérapie et la renaissance de l’écriture

Le récit le plus romanesque de cette période, c’est la parenthèse maritime. John, en 1980, embarque depuis Newport pour rejoindre Bermuda à bord d’un voilier, le Megan Jaye, avec un skipper, Hank Halsted, et quelques compagnons. Il traverse une mer qui ne ressemble pas à une carte postale : tempêtes, fatigue, peur, une sensation d’épreuve physique qui tranche radicalement avec la vie d’appartement au The Dakota. Et ce choc agit comme un reset. Il retrouve un rapport au corps, au temps, à l’horizon. Il n’est plus un monument, il redevient un homme qui peut avoir le mal de mer.

À l’arrivée, il écrit. Beaucoup. Comme si la mer avait arraché une couche de rouille. Comme si, loin des attentes, loin des opinions, loin des “tu dois”, il avait retrouvé l’envie primitive : fabriquer des chansons. Pas pour la légende. Pour la vie.

Cette renaissance n’a rien du miracle mystique. Elle ressemble plutôt à ce qu’on observe chez les gens qui sortent d’une période de dépression : la créativité revient quand l’air revient. Et chez John, l’air revient quand l’obligation recule. Ce qu’il raconte à propos de sa retraite et de son retour, c’est finalement simple : il a cessé de faire de la musique pour être “John Lennon”, puis il en a refait parce qu’il en avait envie. C’est une nuance énorme.

Le studio comme terrain neutre : Jack Douglas et le retour du son

Quand l’album se met en place, le couple s’entoure d’un producteur qui comprend autant la pop que les détails d’atmosphère. Le choix de Geffen Records comme label pour l’album ajoute une dimension symbolique : c’est un nouveau départ, une autre maison, un autre contexte industriel. Et le studio devient un lieu presque clandestin, un laboratoire où l’on essaie de reconstruire un son sans être écrasé par le passé.

Les séances se déroulent notamment à The Hit Factory. On y entend un John plus “propre” qu’en 1970, moins hargneux que sur Plastic Ono Band, moins halluciné que sur certaines errances du début 70. Sa voix est posée, presque souriante par moments, comme si l’homme qui chante a appris à respirer. Et, en même temps, il y a une tension sous la surface : un besoin de prouver qu’il n’est pas une relique, qu’il peut encore écrire des chansons qui tiennent debout dans un monde où la new wave a changé la donne.

Sur le plan musical, l’album joue un équilibre étrange : des titres très accessibles, des mélodies qui caressent, des clins d’œil au rock’n’roll ancien, et, à côté, les morceaux de Yoko qui injectent autre chose, un grain plus acide, plus expérimental, parfois plus sexuel, parfois plus froid. Cette cohabitation est précisément ce qui a crispé une partie de la critique à l’époque : certains auraient voulu un album “de John”, pur, sans interférence. Mais Double Fantasy refuse cette pureté. Il dit : nous sommes deux. Et nous faisons un disque à deux.

Double Fantasy : un disque qui parle comme un couple parle

Le principe de l’album est simple sur le papier : un morceau de l’un, un morceau de l’autre, comme une alternance de points de vue. Mais l’effet est plus subtil. Parce que, dans un couple, l’alternance n’est jamais neutre. Elle crée des échos, des réponses, parfois des contradictions. Une phrase tendre de John peut être suivie d’une phrase plus ironique de Yoko. Une chanson sur la domesticité peut être suivie d’une chanson sur le désir. On n’est pas dans l’unité lisse, on est dans la cohabitation vivante.

C’est là que la notion de “dialogue” devient réellement musicale. John écrit sur l’amour conjugal, sur la paternité, sur le fait de se sentir observé, jugé. Il y a des chansons qui ressemblent à des cartes postales envoyées au monde : “voilà où j’en suis”. Et Yoko répond, souvent, par une parole plus frontale, moins soucieuse d’être aimée.

Ce qui est frappant, c’est la façon dont l’album met en scène la tendresse sans en faire un produit. John, dans ses meilleurs moments, a toujours su écrire la tendresse sans sucre. Et ici, cette tendresse est traversée d’une conscience : la conscience qu’on ne recommence pas à zéro. Même quand on dit “starting over”, on recommence avec ses cicatrices. On recommence avec ses fantômes.

Et puis il y a le titre lui-même, cette idée de “double fantasme”, qui peut se lire comme un jeu d’amoureux, mais aussi comme une ironie : deux personnes projettent l’une sur l’autre des rêves, des rôles, des manques. Le couple est une fiction à deux qu’on tente de rendre habitable. Chez eux, cette fiction est devenue publique, donc parasitée, donc dangereuse. Double Fantasy est une tentative de reprendre possession de cette fiction.

La question du “contrôle” : la misogynie comme explication paresseuse

Revenons au cœur de ton texte initial : le mythe du contrôle. Quand on demande à John ce qu’il répond à ceux qui disent qu’il est “sous l’emprise” de Yoko, sa réaction est immédiate. Il ne négocie pas. Il ne nuance pas. Il dit que c’est “n’importe quoi”. Il dit qu’il est “incontrôlable”. Et il dit que croire qu’on lui “tire la laine sur les yeux” est une insulte envers lui.

Puis il ajoute quelque chose de capital : personne, à l’époque où il écrivait et vivait en symbiose avec Paul, ne disait que Paul avait un “sort” sur lui. Personne ne disait que leur proximité masculine était suspecte. On applaudit la fraternité masculine, on soupçonne la complicité amoureuse. On glorifie l’osmose entre hommes comme une aventure héroïque, on pathologise l’osmose avec une femme comme une faiblesse. Il pointe, sans le théoriser, une mécanique sociale : le regard collectif accepte mal qu’un homme change au contact d’une femme, parce que cela implique que l’homme n’est pas un bloc autonome. Or le mythe viril veut un bloc.

La critique de Yoko comme “sorcière” est donc souvent moins une analyse qu’un réflexe culturel, nourri de misogynie et, dans son cas, de racisme. Elle est l’étrangère, l’artiste conceptuelle, la femme plus âgée, la figure qui ne sourit pas toujours comme on l’attend. Elle devient le réceptacle idéal des frustrations.

Et le plus ironique, c’est que cette théorie du contrôle dédouane tout le monde. Elle dédouane John de ses choix, donc elle rassure ses fans : “ce n’est pas lui”. Elle dédouane aussi le public de sa violence : “ce n’est pas nous qui avons attaqué un couple, c’est elle qui a détruit notre rêve”. Le mythe du contrôle est un mythe de confort.

La dernière ligne droite : de l’espoir à la nuit

Il y a, dans cette interview, une énergie de futur. John parle comme quelqu’un qui croit encore à du temps devant lui. Il évoque la productivité, la possibilité de continuer, l’idée que la vie ne se résume pas à un “dernier disque”. Il refuse la nostalgie comme une prison. Il refuse l’idée que le passé est la seule chose que le public a le droit d’exiger.

Et puis l’histoire coupe. On sait ce qui arrive en décembre 1980, et cette connaissance reprogramme notre écoute. Tout devient présage, tout devient tragique. Mais il faut résister à cette tentation de relire l’interview comme une prophétie. Sa force, au contraire, vient de ce qu’elle n’est pas prophétique. Elle est vivante. Elle est pleine de disputes, de blagues, d’agacements, d’amour quotidien.

On raconte souvent que, la nuit de sa mort, John revenait du studio après avoir travaillé sur un morceau de Yoko, Walking on Thin Ice, et qu’il était particulièrement enthousiaste. Ce détail, s’il ne “raconte” pas tout, dit quelque chose : jusqu’au bout, le récit du couple n’est pas celui d’un génie isolé. C’est celui d’une collaboration, d’un échange, d’une friction féconde. Le dialogue de Double Fantasy ne s’arrêtait pas à l’album. Il devait continuer.

Ce que cette interview nous laisse, quarante-cinq ans plus tard

Ce qui reste, c’est une leçon d’adultes au milieu d’un monde qui préfère les enfants éternels. John et Yoko, dans cette conversation, ne sont pas des icônes figées. Ils sont un couple qui tente de vivre, de créer, de se défendre. Ils parlent de pères absents, de gourous, de la tentation de se laisser guider, puis de la nécessité de se guider soi-même. Ils parlent d’art, de business, de sexualité, de musique, de violence, de paix, sans demander la permission.

Et surtout, ils détruisent une idée persistante : l’idée qu’aimer, pour une star, c’est forcément trahir son public. Non. Aimer, c’est souvent trahir un mythe. Et le mythe, lui, se venge.

Dans leur cas, la vengeance a pris la forme d’une caricature : Yoko en manipulatrice, John en victime. Or cette interview, quand on l’écoute vraiment, dit autre chose : deux personnes se sont accrochées l’une à l’autre dans le tumulte, non pas par faiblesse, mais par instinct de survie. Elles ont trouvé, dans la tendresse et la vulnérabilité, une arme plus radicale que la posture rock : la possibilité de dire “je” sans se cacher derrière un rôle.

Et ce “je”, c’est peut-être la chose la plus subversive qu’un ex-Beatle pouvait offrir au monde.

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