En ce début d’année 1963, Love Me Do était entrée dans le Top 20, ce qui avait permis au duo de compositeurs McCartney-Lennon (ils ne signeront Lennon-McCartney qu’à partir du 45 tours She Loves You) de prendre de l’assurance, mais le projet d’album fut assez soudain et leur imposa de fournir rapidement de nouvelles compositions.
Ils n’avaient pas un album entier à remplir, puisque près de la moitié des titres étaient des reprises de compositeurs américains, mais étaient déterminés à lui apporter une importante touche personnelle et à ne pas être simplement un autre groupe anglais se contentant de reprises, ce qui pouvait être à l’époque considéré comme audacieux. Les groupes de rock anglais n’enregistraient pas de compositions originales et préféraient repiquer le son américain en reprenant des 45 tours américains prometteurs avant leur sortie en Angleterre.
Cliff Richard, la plus grande star du Royaume-Uni à l’époque du premier enregistrement des Beatles, avait fait exception à la règle en enregistrant quelques compositions de lan Samwell, l’un des anciens membres de son groupe, mais personne n’avait encore réussi à créer un rock and roll britannique original.
C’est dans ce contexte que Paul et John commencèrent à travailler sur les cinq nouvelles compositions originales qui devaient compléter l’album Please Please Me.
Le 26 janvier 1963, Paul et John s’installèrent dans un coin des coulisses du King’s Hall, sur Glebe Street, à Stoke-on-Trent, où ils allaient donner un concert, et composèrent Misery, sur une idée de John. La chanson débute par cette déclaration solennelle : « le monde me traite mal » (The world is treating me bad), et raconte l’histoire d’une fille qui l’a abandonné et rendu mal heureux. « Allan Clarke et Graham Nash des Hollies leur ont donné un coup de main sur cette chanson, se souvient Tony Bramweîl, qui était l’un des employés de Brian Epstein à l’époque. John et Paul voulaient à tout prix la terminer, mais ils bloquaient sur un des vers. Allan et Graham ont commencé à leur faire des suggestions. Paul et John voulaient qu’elle soit prête pour Helen Shapiro. »
Dans les jours qui suivirent, ils envoyèrent une bande de la chanson à Norrie Paramor chez Columbia, afin qu’il en considère l’usage pour Helen Shapiro, car ils savaient qu’elle devait bientôt se rendre à Nashville pour enregistrer. D ’ailleurs, Paul déclara à Alan Smith, le directeur éditorial du New Musical Express, que la chanson avait été écrite dans cet esprit.
Helen. qui n’avait que seize ans à l’époque, avait placé plusieurs 45 tours dans le Top 10 à partir de 1961, et les Beatles étaient l’un des sept groupes qui allaient compléter la tournée de quatorze dates qui la mènerait, en février 1963, dans le circuit des salles de cinéma. Les Beatles accédaient à ce circuit pour la première fois et étaient encore en bas de l’affiche. Ils furent promus, vers la fin de la tournée, en raison du succès phénoménal de Please Please Me dans le Top 10, mais cela ne leur permit que de jouer en fin de première partie. Les tournées de ce genre appartenaient encore au show business anglais de l’époque, mais elles n’étaient qu’une survivance de l’époque des variétés, où les chanteurs montaient sur scène après des jongleurs et des magiciens. Le set des Beatles, pendant cette tournée, ne durait que le temps de quatre chan sons et s’intercalait entre deux numéros comiques.
« Je me suis bien entendu avec eux. se souvient Helen, et John était comme un frère pour moi. Très protecteur. Lui et Paul m’avaient effectivement choisie pour Misery et l’ont proposée à Norrie. mais je n’en ai rien su jusqu’au premier jour de la tournée (le 2 février à Bradford, Yorkshire). Il semble que la chanson ait été refusée sans même que je l’entende. »
Misery fut finalement reprise par Kenny Lynch, un chanteur acteur noir anglais qui faisait également par tie de la tournée d’Helen Shapiro, et dont le plus grand succès avait été une reprise de LIp On The Roof des Drifters, qui était entrée dans le Top 10. Sa version de Misery ne fut pas un succès, mais il fut remarqué pour avoir été le premier artiste en dehors des Beatles à enregistrer une chanson signée Lennon et McCartney.