1964, c’est l’année où tout le monde croit que les Beatles gagnent sans transpirer. En réalité, ils avancent en apnée : avions, plateaux, tournées, studios, et la chanson suivante doit être prête avant que la précédente ait fini de brûler. Dans cette course folle, A Hard Day’s Night ressemble à un disque de film destiné à l’efficacité — sauf qu’on y entend autre chose apparaître, presque en douce : une gravité, une pudeur, l’envie de dire “je t’aime” sans se cacher derrière la blague. Et au milieu du vacarme, And I Love Her fait l’effet d’une pièce où l’on ferme la porte. McCartney y signe sa première grande ballade, celle où il découvre qu’il peut toucher en ralentissant, en tenant une atmosphère au lieu de courir après un refrain. Mais la magie n’est pas un solo : elle se fabrique à plusieurs. Harrison pose quatre notes d’introduction qui deviennent la signature du morceau, George Martin pousse la chanson à respirer, et un simple “tea break” débloque ce qu’il manque au récit : un middle eight, une fenêtre au milieu de la boucle. Revenir sur ces sessions de février 1964, c’est écouter les Beatles apprendre à respirer — et comprendre comment une chanson intime peut naître au cœur de l’année la plus bruyante de leur vie.
L’année 1964 est souvent racontée comme une marche triomphale : les Beatles débarquent en Amérique, renversent la pop, imposent leur coupe de cheveux et leur humour, et, accessoirement, redessinent la planète musique comme on redessine un plan de métro. Dans le récit officiel, tout va vite, tout est facile, tout est gagné. La réalité, elle, ressemble davantage à une course en apnée. On court d’un avion à un plateau, d’une tournée à un studio, d’une conférence de presse à une scène, et la chanson suivante doit être prête avant même que la précédente n’ait cessé d’être un tube.
Ce qui est fascinant chez les Beatles, c’est que cette pression ne les écrase pas immédiatement : elle les sculpte. Elle les contraint à inventer des solutions, à trouver des raccourcis vers l’excellence, à faire de la spontanéité un art majeur. Et 1964, de ce point de vue, n’est pas seulement l’année de la conquête : c’est aussi l’année où l’on voit apparaître, derrière les cris de la Beatlemania, une autre dimension. Une gravité. Une pudeur. Une envie de dire « je t’aime » sans grimacer, de chanter le sentiment sans se cacher derrière la blague.
Dans ce basculement, A Hard Day’s Night joue un rôle pivot. Parce que c’est un album de film, donc un album censé être lumineux, efficace, “grand public” au sens industriel du terme. Mais parce que c’est aussi, paradoxalement, le disque où l’écriture de Lennon et McCartney commence à se diversifier franchement. Il y a des chansons d’attaque, des chansons de nerfs, des chansons qui courent. Et il y a, au milieu, une ballade qui n’a pas l’air de vouloir courir avec les autres : And I Love Her.
Sommaire
And I Love Her : la première grande ballade de Paul McCartney
On a tellement intégré l’idée d’un Paul McCartney “roi de la ballade” qu’on oublie qu’il a fallu un commencement. Avant Yesterday, avant Hey Jude, avant la longue galerie de chansons où il devient l’architecte suprême de l’émotion mélodique, McCartney est d’abord, dans l’imaginaire de 1963-1964, le gars “charmant”, le contrepoids plus solaire d’un Lennon plus sarcastique, plus nerveux. Il écrit déjà des merveilles, évidemment, mais la ballade “adulte”, la chanson qui assume le ralentissement, qui fixe le regard et qui dit les mots simplement, n’est pas encore un territoire où on l’attend.
C’est précisément pour cela que And I Love Her compte. McCartney lui-même en parle comme d’un seuil. Dans ses souvenirs, c’est la première fois qu’il se surprend, qu’il se regarde écrire et qu’il se dit, en substance : “Ah. Là, j’ai fait quelque chose.” Il dira plus tard, en parlant de ce morceau, que c’est la première ballade qui l’a réellement impressionné. Ce n’est pas de l’autocélébration : c’est un constat d’apprentissage. McCartney comprend qu’il peut toucher autrement que par l’énergie ou l’espièglerie. Qu’il peut séduire sans courir. Qu’il peut installer une atmosphère et la tenir.
Et puis il y a la phrase la plus révélatrice : Lennon, lui aussi, a compris la bascule. Quand il regarde en arrière, John décrit And I Love Her comme le premier “Yesterday” de Paul, une sorte d’échauffement prestigieux, la préfiguration d’un futur où McCartney deviendra une machine à ballades immortelles. C’est un compliment, mais c’est aussi une manière de situer la chanson dans une généalogie : elle ouvre une porte, et derrière cette porte, il y aura un pan entier de l’histoire des Beatles.
Ce qui ajoute de la beauté à l’affaire, c’est que cette ballade n’est pas la victoire solitaire d’un auteur. Elle est, au contraire, une démonstration de la manière dont les Beatles fabriquent leur magie : en arrivant avec un noyau, puis en laissant le groupe, le studio et l’instinct collectif transformer ce noyau en objet définitif. And I Love Her est une chanson de McCartney, mais c’est aussi un morceau où l’on entend, très nettement, l’empreinte des autres.
La chanson avant la chanson : un brouillon électrique, une recherche de douceur
On imagine souvent les grandes chansons des Beatles comme des apparitions parfaites : Paul arrive au studio, joue le morceau, George Martin sourit, on enregistre, merci, au suivant. Or la naissance de And I Love Her raconte l’inverse : c’est une chanson qui a résisté. Une chanson qui a demandé des essais, des corrections, des déplacements d’instrumentation, comme si le groupe sentait qu’il tenait quelque chose de précieux mais qu’il ne savait pas encore comment le vêtir.
Les premières sessions de fin février 1964 montrent justement cette hésitation. Le morceau est tenté d’abord avec un dispositif plus électrique, plus “groupe rock” classique. Mais ce n’est pas ça. Il y a quelque chose de trop dense, de trop appuyé, de trop frontal. La chanson, elle, réclame un autre climat : une douceur sans mollesse, une intimité sans mièvrerie. Alors on recommence, on retravaille, on affine, on cherche la bonne lumière.
Ce détail est important, parce qu’il montre à quel point les Beatles, dès cette époque, ne se contentent plus d’enregistrer “une chanson”. Ils enregistrent une version de la chanson, une forme particulière, un choix esthétique. Et ce choix n’est pas seulement une affaire de tempo ou de tonalité : c’est une affaire de texture. Il faut que l’air circule entre les notes. Il faut que la voix de Paul ait de la place. Il faut que la guitare puisse raconter quelque chose sans bavarder.
Dans ce travail de recherche, un paradoxe apparaît : les Beatles vont vite, très vite, mais ils savent aussi s’arrêter quand ça ne marche pas. Ils ont beau être pris dans un calendrier délirant, ils ne sont pas encore cyniques. Ils ne se disent pas : “Ça ira, le public hurlera de toute façon.” Ils veulent que ce soit juste. Et quand ce n’est pas juste, ils s’acharnent jusqu’à trouver la forme.
Le miracle du studio : le riff d’ouverture de George Harrison
C’est ici qu’entre en scène la trouvaille qui rend la chanson immédiatement reconnaissable : le riff d’ouverture de George Harrison. Quatre notes. Quatre marches posées au bon endroit. Et soudain, l’univers du morceau apparaît. On ne vous prend pas par la main pour vous expliquer l’émotion : on vous la suggère dès la première seconde, avec une évidence tranquille.
McCartney le dira clairement des années plus tard : ce riff, c’est “la chanson”. Il raconte qu’au moment d’enregistrer, le producteur George Martin suggère qu’une introduction serait la bienvenue. Et Harrison, sans dissertation, sans démonstration, propose ce motif sur-le-champ. McCartney insiste : l’accroche change tout, le morceau n’est “rien” sans elle. Il faut entendre l’aveu derrière l’éloge : Paul admet que l’idée qui signe la chanson, celle qui la rend unique au premier battement, n’est pas de lui.
C’est un moment typiquement Beatles. Ce genre de moment où l’on comprend que le groupe ne fonctionne pas comme une addition de talents, mais comme un organisme. Quelqu’un propose, un autre répond, un troisième améliore, et l’ensemble devient supérieur à ce que chacun aurait pu faire seul. Et la beauté du riff de Harrison, c’est qu’il ne s’impose pas comme un solo ou comme une démonstration : il s’impose comme une signature. Un geste d’arrangeur, pas un geste d’ego.
Ce motif est d’autant plus frappant qu’il touche à quelque chose de très difficile à expliquer : comment quatre notes peuvent-elles porter une chanson entière ? Parce qu’elles fixent la couleur. Parce qu’elles installent la scène. Parce qu’elles donnent à Paul un écrin et au public une porte d’entrée. C’est un crochet discret, mais c’est un crochet absolu : on entend ces quatre notes, et on est déjà dedans.
Deux Georges et un thé : comment le morceau a trouvé sa forme
On pourrait croire que l’histoire s’arrête là : Paul écrit, George Harrison trouve l’intro, on enregistre. Mais And I Love Her est plus intéressante que ça, parce qu’elle révèle une autre couche de la fabrique Beatles : la présence décisive de George Martin, non pas comme “chef” autoritaire, mais comme catalyseur.
Dans le récit des sessions, un élément revient : la chanson est jugée trop répétitive, trop linéaire. Elle est belle, mais elle tourne un peu sur elle-même. Et c’est là qu’intervient une scène presque cinématographique : Martin et l’éditeur Dick James échangent un regard, comprennent qu’il manque “un milieu”, quelque chose qui casse la boucle. Ils le disent aux Beatles. John, selon ce témoignage, propose une pause, un “tea break”. Et pendant que le thé arrive, Lennon et McCartney se mettent au piano et inventent une section centrale en quelques dizaines de minutes. Juste ce qu’il faut. Pas une grande suite, pas un changement monumental : quelques mesures qui ouvrent une fenêtre, qui aèrent, qui donnent au morceau une respiration.
Ce passage est précieux pour comprendre les Beatles à cette époque. Ils sont capables d’écrire vite, oui, mais pas n’importe comment. Écrire vite, chez eux, ne signifie pas écrire au rabais : cela signifie que la mécanique est tellement entraînée qu’elle peut produire de la qualité sous pression. Et ce n’est pas un miracle mystique, c’est un miracle de discipline et d’osmose. Lennon et McCartney ont tellement écrit ensemble qu’ils savent, en une demi-heure, fabriquer une charnière qui transforme une bonne chanson en chanson durable.
Et puis il y a l’autre intervention de Martin, plus subtile encore : la modulation au moment du solo. L’idée d’un demi-ton qui se décale, d’un glissement harmonique qui donne au solo de Harrison une sensation de bascule, comme si le morceau changeait d’angle sans changer d’histoire. McCartney parlera plus tard de “deux Georges” qui renforcent la chanson : Harrison avec l’introduction, Martin avec la modulation. Et derrière cette formule, on entend une fierté très Beatles : l’idée que leur pop n’est pas seulement accrocheuse, elle est “un peu plus musicale” que la moyenne, plus soignée, plus consciente de ses effets.
Le « middle eight » : mémoire, ego et mécanique Lennon-McCartney
La question du middle eight de And I Love Her est un petit champ de bataille dans l’histoire des Beatles. Rien de dramatique, rien de comparable aux guerres civiles de 1969-1970, mais un exemple parfait de la manière dont la mémoire et l’ego peuvent réécrire le passé.
Lennon, à la fin de sa vie, dira qu’il a aidé à cette section centrale. McCartney, lui, nuance, et affirme que le passage est essentiellement le sien, tout en concédant que John a pu contribuer, comme souvent, à polir ou à orienter. Ce flou n’est pas forcément de la mauvaise foi : il est la conséquence logique d’une collaboration intense. Quand on écrit tous les jours, quand on se vole des idées, quand on termine la phrase de l’autre, il devient parfois impossible, vingt ans plus tard, de dire où commence exactement l’apport de chacun.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que And I Love Her n’est pas née “finie”. L’histoire du thé, de la pause, du piano, raconte un moment de studio où l’écriture se poursuit en direct, sous le regard des adultes du business, et où Lennon et McCartney prouvent qu’ils peuvent ajuster leur matériau avec un sens presque professionnel de la dramaturgie pop. Il manque quelque chose ? On le fabrique. Et on le fabrique vite. Et on le fabrique bien.
On peut même y voir une miniature de ce qui fera la grandeur future des Beatles : la capacité à considérer une chanson comme un objet évolutif. Un objet qu’on peut monter, démonter, remonter. Ce n’est pas encore la méthode des années Revolver où l’on expérimentera des semaines sur une texture sonore, mais c’en est déjà l’embryon : le studio n’est plus seulement un lieu d’enregistrement, c’est un lieu de décision.
La science de la simplicité : harmonie mineure, modulation et lumière finale
Ce qui donne à And I Love Her sa beauté durable, c’est aussi sa construction harmonique, ce mélange de simplicité apparente et de raffinement discret. La chanson avance en mode mineur, avec une douceur mélancolique qui ne se complaît pas dans la tristesse. Elle n’a pas besoin de grands mots : elle peint une scène, une présence, une certitude amoureuse. Et dans cette scène, le moindre détail musical compte.
La modulation au moment du solo, ce demi-ton qui se déplace, agit comme un frisson. On n’a pas l’impression qu’on change de chanson, on a l’impression qu’on change d’air. Comme si la pièce où l’on se trouvait était la même, mais que la lumière avait tourné. C’est un procédé très “classique” dans l’esprit, mais appliqué à une pop de 2 minutes 30. Cette manière de condenser des astuces musicales savantes dans un format minuscule, c’est l’une des grandes forces des Beatles.
Et puis il y a la résolution finale, cette sortie qui revient vers une clarté inattendue. Le morceau a vécu dans une couleur mineure, et il s’achève sur une note plus lumineuse, comme si l’amour, après avoir été dit avec pudeur, s’autorisait une dernière affirmation sereine. Là encore, ce n’est pas un effet spectaculaire, c’est un effet de finition. Une manière de refermer le morceau en vous laissant sur une sensation d’apaisement plutôt que sur une tension.
C’est dans ce genre de détails qu’on comprend pourquoi McCartney parle de fierté quand il évoque la chanson. Il n’est pas seulement fier d’avoir écrit une “jolie” mélodie. Il est fier d’avoir fabriqué, avec les autres, un objet musical où chaque élément a une fonction, où l’émotion naît de l’économie, où rien ne déborde.
Harrison, l’homme des accroches : riffs, contrechants et magie collective
Le riff de And I Love Her n’est pas un accident isolé. Il s’inscrit dans une constante : George Harrison a souvent été, chez les Beatles, l’homme qui trouve “la chose à jouer”. Celui qui, au moment où une chanson risque de n’être qu’une suite d’accords bien chantée, ajoute un détail qui la rend mémorable.
Il y a une anecdote racontée par Tom Petty qui résume bien ce talent. Un jour, en voiture, une chanson des Beatles passe à la radio, et Harrison fait remarquer qu’il a inventé le riff d’introduction. Petty lui demande comment. Harrison répond, avec ce mélange de modestie et de pragmatisme : il était là, debout, et il s’est dit qu’il fallait bien faire quelque chose. Cette phrase a l’air de ne rien dire, mais elle dit tout : le génie de Harrison n’est pas celui qui théorise, c’est celui qui agit. Il ne cherche pas à prouver qu’il est brillant. Il cherche à résoudre un problème musical concret, au bon moment.
Et cette manière de penser est profondément rock. Le riff, c’est la poésie de l’efficacité. C’est l’idée que, parfois, une chanson ne tient pas seulement à sa mélodie ou à ses paroles, mais à un motif instrumental qui la signe. Harrison a compris ça tôt, peut-être parce qu’il était, dans le groupe, celui qui devait exister autrement : il n’était pas l’auteur principal, il n’était pas la star vocale numéro un, il était le guitariste, donc il devait imprimer sa personnalité dans la matière sonore.
On retrouve ce rôle d’arrangeur dans des tas de moments clés, y compris plus tard dans la carrière. Prenez Octopus’s Garden : ce n’est pas une chanson de Harrison, c’est une chanson de Ringo, mais Harrison y crée des idées de guitare qui donnent au morceau une dimension presque psychédélique et enfantine à la fois, une sorte de décor marin en notes. Là encore, il fait “quelque chose” au bon endroit, et le morceau s’illumine.
Ce qui rend And I Love Her si émouvante, c’est qu’elle capte cette qualité de Harrison à une époque où il n’a que vingt-et-un ans. Vingt-et-un ans, et déjà capable de trouver l’accroche parfaite d’une ballade qui ne lui appartient pas. C’est un geste de musicien collectif, pas un geste d’auteur jaloux.
La question du crédit : arrangement contre composition chez les Beatles
Évidemment, dès qu’on parle de riffs décisifs, une question se pose : pourquoi Harrison n’a-t-il pas de crédit d’écriture sur And I Love Her ? Pourquoi ces quatre notes, aussi déterminantes soient-elles, restent-elles englobées dans le label Lennon-McCartney ?
La réponse est à la fois simple et frustrante : le système des Beatles, à cette époque, ne valorise pas l’arrangement comme une part de la composition. Lennon et McCartney signent, parce qu’ils apportent la structure et les paroles, et les autres apportent des idées instrumentales qui sont considérées comme des contributions “de groupe”, donc non créditées individuellement. Ce n’est pas une injustice volontaire dans chaque cas : c’est un cadre, un contrat, une manière de fonctionner. Mais c’est un cadre qui a des conséquences humaines. On peut comprendre que, sur le long terme, Harrison ait pu ressentir une forme de frustration : il donne parfois des éléments aussi mémorables qu’un refrain, mais il reste “le guitariste”.
Ce débat dépasse les Beatles. Dans l’histoire du rock, la frontière entre composition et arrangement est souvent floue, et elle est parfois définie moins par l’art que par le droit. Un riff peut être une identité, mais juridiquement, il n’est pas toujours reconnu comme tel. Les Beatles, eux, ont longtemps vécu sur une idée presque “ancienne” de la chanson : la chanson, c’est la suite d’accords et les paroles. Tout le reste relève de l’interprétation.
Sauf que chez eux, “tout le reste” est souvent l’endroit où se cache l’unique. Chez eux, l’arrangement n’est pas une décoration : c’est une écriture parallèle. Et And I Love Her en est la démonstration éclatante. La chanson est de McCartney, oui, mais la chanson telle qu’on la connaît, telle qu’elle existe dans nos oreilles, est l’œuvre de quatre personnes et d’un producteur.
De And I Love Her à Yesterday : naissance d’une signature McCartney
Si Lennon parle de And I Love Her comme d’un premier Yesterday, ce n’est pas seulement parce que c’est une ballade. C’est parce que McCartney y découvre une posture d’écriture : celle du mélodiste qui ose la retenue. Dans le rock des débuts Beatles, tout est mouvement, tout est urgence, tout est conquête. Ici, on s’arrête. On regarde. On affirme, sans cris.
Et ce qui est beau, c’est que cette retenue n’est pas froide. Elle est incarnée par la voix de Paul, par sa manière de chanter avec une douceur qui n’est pas une faiblesse, mais une forme de confiance. C’est peut-être ça, le cœur de la chanson : elle ne supplie pas, elle ne dramatise pas, elle n’argumente pas. Elle dit : voilà. Et cette simplicité devient un style.
On entend déjà, dans cette chanson, la future trajectoire des ballades McCartney : la capacité à écrire des mélodies qui semblent anciennes dès leur naissance, comme si elles avaient toujours existé, et pourtant parfaitement pop, parfaitement modernes. And I Love Her n’a pas besoin d’ornements pour être efficace, parce que la mélodie suffit. Le reste, riffs compris, sert à la mettre en relief.
Et il y a quelque chose d’encore plus intéressant : McCartney apprend, avec ce morceau, à accepter que sa chanson puisse être améliorée par les autres. Ce n’est pas un détail psychologique, c’est une clé de son art Beatles. Le McCartney solo sera parfois présenté comme un homme qui contrôle tout, qui veut tout arranger. Mais dans les Beatles, il est aussi celui qui sait accueillir. Celui qui sait entendre Harrison jouer quatre notes et dire : “Oui. C’est ça.”
Une chanson de film qui refuse le stade : rareté scénique et aura intime
Autre paradoxe savoureux : And I Love Her devient rapidement un morceau admiré, une chanson phare d’A Hard Day’s Night, et pourtant les Beatles ne la joueront quasiment jamais en dehors du studio. Elle apparaît dans le film, dans une séquence de “performance” mise en scène, mais elle n’est pas destinée à devenir un moment de concert triomphal. Elle reste une chanson d’intérieur. Une chanson de chambre, presque, au milieu d’un album qui doit pourtant soutenir un film bruyant et un phénomène planétaire.
Cette rareté scénique renforce son aura. Le public de 1964 connaît la chanson par le disque, pas par la sueur du live. Elle n’est pas associée à des hurlements de stade, mais à une écoute plus attentive. Elle appartient davantage au fantasme intime de la chambre d’adolescent qu’au grand cirque collectif.
Et cela correspond parfaitement à son identité. And I Love Her est une chanson qui tient dans les détails : une guitare, une percussion légère, une voix proche. Elle ne cherche pas à écraser, elle cherche à caresser. C’est une ballade qui ne veut pas être un slogan : elle veut être une confession.
Ce que raconte le morceau aujourd’hui : la preuve que les Beatles sont quatre
Revenir à And I Love Her, ce n’est pas seulement célébrer le talent de Paul McCartney. C’est aussi se rappeler une vérité qu’on oublie parfois quand on parle de Lennon-McCartney comme d’un duo mythique : les Beatles, ce n’est pas deux cerveaux et deux exécutants. C’est un quatuor où l’écriture se prolonge dans l’arrangement, où chaque instrumentiste peut, en une seconde, déplacer le centre de gravité d’une chanson.
Dans cette histoire, Harrison n’est pas un simple “guitariste qui fait un solo”. Il est celui qui crée l’ouverture, donc l’identité. Ringo n’est pas un batteur qui suit : il choisit une approche de percussion qui évite l’emphase, qui laisse respirer. Lennon n’est pas seulement l’autre compositeur : il est l’oreille, le partenaire, celui qui peut aider à trouver une section centrale, à rendre la chanson plus narrative. Et George Martin n’est pas un simple technicien : il est l’homme qui sait dire “il manque quelque chose” et qui pousse les Beatles à se dépasser sans leur voler leur âme.
C’est pour cela que ce morceau, pourtant si simple, est un symbole. Il montre la chaîne de décisions invisibles qui se cache derrière une chanson “évidente”. Il montre que la facilité apparente est souvent le résultat d’un travail collectif, rapide mais précis, instinctif mais exigeant.
Épilogue : quand un riff devient un destin
Il est tentant de réduire And I Love Her à sa beauté romantique. Mais sa vraie leçon est ailleurs. Elle nous dit que la pop, quand elle est faite par des gens exceptionnels, peut être un art de l’infime. Quatre notes qui ouvrent un monde. Un demi-ton qui fait frissonner. Un “Et je l’aime” placé au bon endroit, sans insister. Une pause pour le thé qui devient un moment d’écriture historique.
Et elle nous dit aussi quelque chose de très humain sur les Beatles : au cœur de l’année la plus folle de leur carrière, au milieu des avions et des cris, ils trouvent encore le temps de fabriquer une chanson qui ressemble à un chuchotement. Ils s’autorisent l’intime. Ils s’autorisent la lenteur. Ils s’autorisent la tendresse, non pas comme une posture, mais comme une vérité.
Si McCartney voit dans And I Love Her un tournant, c’est parce qu’il y entend sa propre naissance en tant que grand auteur de ballades. Mais si nous, auditeurs, y revenons encore, c’est pour une autre raison : parce que cette chanson est une miniature parfaite de la magie Beatles. Une magie qui ne tient pas à un seul homme, mais à cette alchimie rare où, quand quelqu’un se dit “il faut que je fasse quelque chose”, il fait exactement la bonne chose.














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