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Interview de Yoko Ono lors de la publication d’IMA

Imaginons une minute Yoko Ono abattue par un déséquilibré, ou encore Courtney Love se tirant une balle dans la tête. Qui songerait alors à reprocher quoi que ce soit à John Lennon et Kurt Cobain, s’ils continuaient leur carrière malgré tout et s’occupaient de gérer le patrimoine de leur épouse disparue ?

On garderait certainement un fond de tendresse pour ces courageuses femmes, « disparues au combat », mais on ne s’offusquerait nullement de voir leur époux respectif reprendre une vie normale ? excès compris.

Le parallèle établi entre Yoko Ono et Courtney Love par une certaine presse rock proche des tabloïds anglais n’est, après tout, pas si stupide :des gens sensés et peu amateurs de bruits de chiottes sont convaincus que la séparation des Beatles est le résultat des manœuvres diaboliques d’une sorcière, japonaise qui plus est, nommée Yoko Ono.

Lors de la séparation des Beatles, on n’avait pas manqué de pointer un doigt accusateur vers Yoko Ono et, aujourd’hui, on la blâme pour avoir donné des maquettes de John afin de permettre cette réunion inespérée des Fab Four. II y a de quoi en perdre son Japonais.

Impassible face à l’adversité, Yoko Ono reste une femme remarquable de dignité. D’une voix douce et posée, elle parle de John, de Sean et même des Beatles avec tendresse et naturel.

 

Que signifie le mot Ima qui suit votre nom sur ce nouvel album ?
Ima est le nom du groupe, lequel comprend mon fils Sean (guitare, claviers, basse, choeurs), Timo Ellis (basse, guitares, batterie) et Sam Koppelman (batterie, basse, percussions). C’est Sean qui a trouvé nom. C’est un mot japonais qui signifie « maintenant », ou « présent ». Sean croit au présent et je l’approuve. Il est à moitié japonais et il s’intéresse énormément à la culture orientale.

L’album est basé sur la célébration du cinquantième anniversaire d’Hiroshima. Quels Souvenirs avez-vous gardés de cette tragédie ?

J’étais très très jeune et c’était tout simplement effrayant. Quelqu’un est venu nous voir en nous disant que la guerre était finie, c’était en août. Puis un fermier m’a ensuite expliqué qu’on avait lâché une bombe étrange à Hiroshima. Nous étions réfugie dans la montagne. Un grand nombre d’enfants avaient été réunis là cause des bombardements sur Tokyo. Je me souviens que nous mourrions de faim. Certains étaient désespérés et mangeaient des champignons vénéneux. Des familles entières mourraient empoisonnées. La faim m’avait rendue très faible. Je passais mes journées allongée à regarder le ciel.

Musicalement, « Rising » semble beaucoup moins expérimental avant-gardiste que la majorité de vos précédentes productions. Cet album est même le plus rock que vous ayez enregistré depuis « Plastic Ono Band ». Est-ce parce qu’il s’agit d’un travail de groupe et non plus d’un album solo ?
Je ne suis pas vraiment d’accord :j’ai enregistré plusieurs albums très faciles à aborder. Mais j’ai toujours gardé au moins un ou deux morceaux très expérimentaux. Rising est cependant très proche effectivement de mon album avec le Plastic Ono Band en 1970. En fait, des titres comme « I’m Dying« , »Rising« ou »Kurushi » se sont développés à partir
de jams avec tout le groupe. Nous avons laissé une large part à l’improvisation.

Sean semble s’être énormément investi dans ce projet. Pourtant, il a quelques années, il prétendait ne pas jouir de réelles aptitude pour la musique, expliquant que John avait essayé- en vain- de lu inculquer quelques notions de guitare.
On ne peut pas dire que l’enseignement de John se soit soldé par un échec. Mais Sean était trop jeune et la guitare était tout simplement trop grosse pour lui. Il n’avait que cinq ans lorsque John est mort, mais il toujours baigné dans la musique. John jouait souvent de la guitare, je jouais du piano et lorsque nous avons enregistré Double Fantasy, Sean nous accompagnait souvent au studio. Après la mort de John, j’étais très occupée… J’ai traversé des moments de désespoir et il fallait malgré tout continuer à gérer le business. Je ne me suis pas suffisamment consacrée à Sean et je m’en sens aujourd’hui très coupable. Mais, lorsque je le vois, je ne peux m’empêcher de repenser à John… Il lui a tant apporté. Je savais qu’il voulait faire de la musique, mais je ne voulais pas l’encourager plus que ça. Cela me paraissait insurmontable. Il doit porter le nom de son père et ce n’est pas une chose facile. Quand j’ai décidé d’enregistrer cet album, Sean m’a dit qu’il voulait y participer. J’ignorais complètement à quel point il avait progressé. Au départ je lui ai donc dit non, parce qu’une mère et un fils doivent continuer à avoir de bons rapports et lorsque des musiciens jouent ensemble cela crée souvent des conflits. J’ai ensuite découvert qu’il avait énormément de talent, j’étais très surprise. Finalement nous avons essayé et jamais nous n’avons eu le moindre désaccord. J’en suis très heureuse. C’était une expérience fantastique.

Beaucoup de gens restent convaincus que vous avez commencé la musique à cause de John, que vous n’auriez jamais fait carrière sans son concours. Ils ne savent pas que vous avez vécu avant de le rencontrer, avec notamment un concert au Carnegie Hall en 1961 et une tournée japonaise avec John Cage…
Oui, ou avec Omette Coleman. On m’avait commandé un très important concert à Berlin, lorsque j’ai rencontré John en 1966. Je lui en ai parlé et c’est là qu’est née l’idée du Plastic Ono Band. Finalement, je n’ai jamais donné ce concert à Berlin. John et moi sommes tombés amoureux et nous avons tout oublié.
Nous nous sommes mariés en 1968. Mais j’ai toujours donné des concerts pendant cette période, dix importants en 1967. Je pense qu’il n’y avait aucune raison que cela ne continue pas, même sans John.

Ne vous sentez-vous pas une musicienne, une artiste largement sous-estimée ?
Je ne sais pas… Je crois que j’ai simplement suivi mon instinct. Lorsque je suis inspirée, je compose ou je crée des oeuvres. Beaucoup de gens ont pensé que ma carrière était finie lorsque j’ai rencontré John et, dans une certaine mesure, c’était vrai. La société a ignoré mon travail à partir de ce moment là. Malgré cela, en terme de créativité, j’ai puisé une grande inspiration dans mon amour pour John et la vie que j’ai vécue avec lui. Cela m’a apporté énormément. Je pense qu’il n’y a rien de pire pour un artiste que d’être privé d’inspiration, de ne plus être capable de créer.

Vous préférez donc l’inspiration à la reconnaissance ?
Exactement ! Je n’étais absolument pas malheureuse. Bien au contraire, chaque jour, je débordais d’enthousiasme et d’idées.

Que ce soit lorsque Yoko Ono décide de sortir un album après la mort de John, ou que les Beatles se réunissent autour d’une de ses maquettes, les critiques sont nombreuses et souvent acerbes. Ne trouvez-vous pas qu’à la fin du vingtième siècle, la simple liberté de choix ou d’expression et encore loin d’être une réalité ?
Les gens sont souvent étroits d’esprit. Mais les artiste de notre âge , et lorsque je dis notre âge, cela comprend aussi bien des gens très jeunes, comme Sean, que d’autres plus mûrs, comme moi ont beaucoup de chance. Nous avons énormément de matière à notre disposition pour trouver de l’inspiration. La musique classique, le jazz sont toujours très présents, le rock a pris de multiples formes : on peut créer de nombreuses œuvres à partir de cette matière. Je dirais que c’est un âge d’or. Il est vrai que les critiques sont loin d’être aussi ouverts que les artistes. Ils aiment tout classer en catégories. Mais c’est leur droit. Cela n’empêche nullement les artistes de continuer à être inspirés, ou le public de leur répondre. Qui se plaindra que le public ait le choix entre la country, le jazz, le hard-rock, le punk-rock ?

N’avez-vous pas trouvé curieux que la réunion des Beatles, si attendue depuis vingt-cinq ans, soit finalement considérée avec tant de suspicion et de mépris, alors qu’il s’agit ni plus ni moins que de trois musiciens qui veulent rejouer ensemble ?
Je ne suis guère surprise. Cela n’a guère d’importance pour un artiste. J’ai été élevée dans une tradition où un artiste valable est rarement primer. Si les gens m’apprécient, c’est bien évidemment très gratifiant. Mais je ne m’attends pas à une reconnaissance aussi rapide et importante que celle des Beatles. Ma musique est beaucoup plus hermétique semble-t-il. Mais je me suis fait une raison. Inspiration et espoir.

Vous deviez être inquiète de ce qu’allaient faire les Beatles avec « Free As A Bird ». Que pensez-vous du résultat ?
Je trouve que la production est excellente. Cela sonne vraiment comme un titre des Beatles. Il y a la magie Beatles dans la musique. Il s’inscrit parfaitement dans les classiques du groupe. C’est du joli travail. Lorsque j’ai offert cette bande aux Beatles, j’étais consciente que des chansons comme « Free As A Bird » ou « Real Love » correspondaient parfaitement au style Beatles. Je n’étais cependant pas certaine que les Beatles puissent tirer quelque chose de ces chansons de John. J’étais quelque peu inquiète. Mais je suis très satisfaite du résultat.

Ce titre pose malgré tout un problème nouveau : jusque là, lorsqu’un musicien disparaissait, on pouvait tout au plus ressortir des morceaux inédits, mais on ne pouvait reprendre et compléter son travail comme s’il avait participé à l’enregistrement.
Je crois que ce qu’ont fait les Beatles est très intéressant. Lorsqu’ils ont émergé ils ont créé une véritable révolution. La société anglaise était très figée et les gens de Liverpool n’avaient aucune chance de s’en sortir. Ils ont apporté un espoir énorme pour cette classe ouvrière et ceux que ne parlaient pas un Anglais académique. Ils ont réellement révolutionné la société. A cette époque, les gens pensaient que l’on ne pouvait pas vivre un tel succès avant l’âge de quarante ou cinquante ans. Les Beatles ont représenté une réussite tant en termes financiers qu’en terme de communication alors qu’ils avaient à peine vingt ans. Cela a rendu une grande de fierté aux jeunes. Leur réunion n’est pas une histoire très différente à l’heure actuelle, la société est en pleine dépression, la violence règne dans la rue, de nombreuses maladies touchent les hommes. Les gens ne savent plus où va le monde. En cette période de crise, il est important que le message des Beatles se propage à nouveau auprès des gens qui aimes et respectent tant le groupe. John a toujours tenu à réaliser de grande choses pour le monde afin de redonner l’espoir aux gens. Ce qu’ont fait les Beatles est un nouveau pas en avant. Peu importe que certains s demandent si musicalement ou artistiquement, on a le droit de faire un telle chose. Pour moi, ce projet n’a rien de douteux. C’est une nouvelle révolution dans la mesure où les Beatles apportent à nouveau un peu d’inspiration et d’espoir.

Aussi difficile que cela puisse être de parler de ce qu’aurait fait un artiste disparu, pensez-vous que John aurait participé au projet Anthology, ne serait-ce qu’en Souvenir du bon vieux temps ou pour présenter une version personnelle de l’histoire du groupe ?
Oui, il n’est pas impossible que John ait participé à ce projet. II aurait probablement aimé .Depuis, la musique de John est diffusée partout et les gens comprennent beaucoup mieux ses messages.

Quelles ont été vos relations avec George, Paul et Ringo lors de la préparation de ce projet ?
Parfois elles étaient excellentes, d’autres fois moins. Nous sommes humains. Nous sommes quatre personnes fortes en caractère (rires) ! Aucun d’entre nous n’est du genre à faire des compromis. Malgré cela, The Beatles Anthology a vu le jour, ce qui est un miracle.

En fait il semble que vous ayez proposé cette bande de John à George et Ringo bien avant de la donner à Paul.
Effectivement, mais ce n’était pas très longtemps avant. Lorsque John a été honoré au Rock n’Roll Hall Of Fame, Paul est venu à New York et nous avons convenu que je lui donnerais personnellement cette bande à ce moment là.

Qu’est devenue la chanson, « Hiroshima Sky Is Always Blue », que vous avez enregistrée avec Paul et Linda en mars 1995 ?
C’était un moment merveilleux. Musicalement, le résultat était excellent. Paul m’avait dit qu’il désirait sortir cette chanson sur disque. Il savait que je préparais Rising et il était même. d’accord pour que le titre apparaisse sur mon album. Mais j’ai longtemps réfléchi car les enfants avaient participé à l’enregistrement : mon sentiment était que l’on ne pouvait les utiliser à des fins commerciales. La chanson était motivée par la tragédie d’Hiroshima, nous avions prévu de la sortir pour marquer le cinquantenaire de la tragédie. Finalement, la musique est passée sur NHK TV (la BBC du Japon) juste avant le début de la cérémonie, le 6 août. C’est la seule fois où j’ai autorisé la diffusion de ce morceau.

Vous préparez une importante rétrospective sur la carrière de John. Sa sortie est-elle déjà prévue ?
The Ultimate Box est encore en préparation, mais sa sortie ne sera probablement pas possible avant 1997. Je tiens à ce que son contenu soit excellent, y compris en ce qui concerne les textes qui l’accompagneront. Je pense donc que ce coffret ne sera pas disponible avant l’an prochain. Je ne peux en dire plus et promettre des choses que j’aurais peut-être envie de changer au dernier moment.

Paul, George et Ringo semblent avoir retrouvé une entente parfaite. S’ils décident finalement de remonter sur scène, pensez-vous que ce serait manquer de respect pour la mémoire de John ?
Je suis persuadée que s’ils éprouvent l’envie de donner des concerts, ils doivent le faire, quoi qu’en pensent les gens. Je suis une artiste et je ne me permettrais pas d’empêcher un autre artiste de s’exprimer. Ils auront ma bénédiction. Mais ce ne sera pas des concerts des Beatles, mais trois musiciens sur scène.

N’y a-t-il pas une certaine ironie à avoir largement contribué à la réunion des Beatles après avoir été considérée pendant toutes ces années comme la principale responsable de leur séparation ?
C’est assez étrange et, dans une certaine mesure, comique en effet. J’espère que les gens finiront par comprendre grâce à cela que je n’étais pas responsable de la séparation des Beatles. Bien au contraire, le fait que j’étais déjà une artiste à cette époque ne pouvait que leur apporter un peu inspiration, s’ils en avaient éventuellement besoin. La séparation des Beatles n’a pas grand chose à voir avec moi. C’est essentiellement la conséquence de problèmes d’ordre « politique ». Mais si l’on y réfléchit bien, cela rentre dans l’ordre des choses : les Beatles avait composé plus de cent-cinquante chansons et celles-ci exigeaient une nouvelle période pour être mieux appréciées. Aujourd’hui à force d’être jouées et rejouées, elles ont pris une autre dimension. S’ils avaient continué et composé plus de cinq cents morceaux, les gens n’auraient peut-être pas pris le temps de les écouter.

Aujourd’hui, il y a cette réunion et, une fois encore, tout se déroule de la meilleure façon. la séparation des Beatles ?
En effet… Socialement, c’est une situation très intéressante à analyser. La tristesse qu’ont éprouvé les fans à me voir en permanence aux côtés de John, main dans la main, était due, à la fois, au fait que j’étais une femme et que j’étais d’origine orientale. J’ai compris le malaise ressenti. Mais je crois que c’était une phase qu’il fallait nécessairement traverser ensemble. J’ai le sentiment que les fans des Beatles sont beaucoup plus tolérants de nos jours. Ils sont plus conscients des problèmes de racisme ou de chauvinisme. Lorsque John et moi, à la fin des années 70, avons inversé les rôles, cela a aidé beaucoup à comprendre que le fardeau que les femmes ont à porter habituellement peut être partagé. Les hommes participent plus à la famille, ils élèvent leurs enfants et j’espère de tout coeur que le monde en profitera pour être plus ouvert et tolérant.

Connaissez-vous Courtney Love ?
Oui, j’en ai entendu parler.

On la compare souvent à vous.
Elle semble se heurter au même genre de malaise et d’incompréhension de la part des médias ou des fans. A partir du moment où elle a épousé Kurt Cobain, et plus encore après la mort de ce dernier, on a difficilement admis qu’elle puisse être musicienne et qu’elle ait le droit de mener sa carrière et sa vie comme elle l’entendait. Comme dans l’ancienne Égypte où les veuves de Pharaons étaient emmurées avec la dépouille de leur époux, on éprouve des difficultés à accepter qu’une femme survive à son puissant mari. Là encore, nous avons beaucoup de choses à apprendre et de progrès à faire. Je pense que la société est toujours relativement barbare. Certes,
les femmes ne sont plus brûlées vives avec le cadavre de leur mari, comme cela se pratiquait en Inde, mais nous continuons à connaître le même genre de raisonnements dans nos esprits. Courtney Love doit vivre en étant la veuve d’un homme célèbre et c’est là un lourd fardeau. Elle doit endurer certaines souffrances et le monde devrait mieux comprendre toutes les difficultés que l’on peut rencontrer dans une telle situation. Mais si des journalistes comme vous sont réellement en mesure d’apprécier la comparaison que l’on peut faire entre Courtney et moi, je crois que c’est une bonne chose. Lorsque j’ai subi toutes ces attaques de la presse et du public, je n’avais aucun point de comparaison possible. J’ai tout pris de plein fouet. J’apprécie l’idée que l’on puisse mieux comprendre et ressentir ce que vit Courtney Love désormais.

Finalement, pensez-vous qu’un jour viendra où Yoko Ono sera respectée et appréciée pour tout ce qu’elle a apporté à John Lennon et probablement aux Beatles ?
… Est-ce vraiment une question (rires) ?

Oui, en guise de conclusion…
D’accord, je comprends. Disons que de façon générale, et pas seulement en ce qui me concerne directement, j’espère que tous ensemble, nous continuerons à être de plus en plus conscients et ouverts afin de mieux supporter la complexité de la condition humaine.

yokobiogr

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