INTRODUCTION
Cette interview, Linda McCartney aurait dû y répondre pour présenter son disque, « Wide Prairie » (Emi). Mais parce qu’un cancer a eu raison de sa formidable envie de vivre, il y a sept mois, Paul le fait à sa place. « La sincérité était le secret des Beatles, dit-il à son amie Chrissie Hynde, la chanteuse des Pretenders. Elle était aussi la nôtre, à Linda et à moi. » Sous le sceau de cette sincérité, il parle de son amour pour elle comme du combat qu’ils ont mené, ensemble, contre la maladie. Celui qui fut, avec John Lennon, le coauteur des Beatles puis le leader des Wings, était en privé un homme heureux. Pendant trente années de vie avec Linda, il affirme ne l’avoir jamais quittée plus d’une seule nuit. C’est pour que Linda soit près de lui, pendant les spectacles, qu’il lui avait demandé de l’accompagner aux claviers. Aujourd’hui, Paul McCartney se demande s’il pourra jamais remonter sur scène. « Comment chanter en pensant à Linda ? »
L’INTERVIEW
Comment est venue l’idée de cet album de Linda ?
Depuis les années 70, Linda écrivait et enregistrait ses propres morceaux. Mais, dans l’ombre des Beatles, elle avait des réticences à les éditer. Une lettre d’une fille qui avait aimé une de ses chansons l’a décidée. On a recherché les vieux enregistrements et on a profité des deux heures de trajet jusqu’à Londres, où on allait régulièrement pour le traitement de Linda. On a mis des paroles sur certaines mélodies. Cela nous faisait oublier le contexte médical. Quand on est partis pour l’Arizona, un mois avant sa mort, tout était terminé. En rentrant, je devais mixer l’album, qui était prévu pour Noël. Linda y tenait beaucoup. Elle en était très fière. Nous avions choisi le titre ensemble, « Wide Prairie ». Alors, deux mois après sa mort, je me suis occupé du mixage.
Vous avez été mariés trente ans et vous ne vous êtes jamais séparés une nuit, sauf quand vous avez été arrêté au Japon pour possession de marijuana. Aviez-vous fait un pacte avec Linda ?
Je l’ai toujours considérée comme ma petite amie, depuis le début. Quand j’avais travaillé tard, plutôt que de passer la nuit dans un hôtel de luxe, j’optais pour la solution la plus gaie, retrouver Linda. J’aimais être avec elle.
Votre style de vie est modeste. Vous avez une ferme et du terrain, mais votre maison n’est pas luxueuse. Quand Linda m’y a amenée, j’ai trouvé vos bureaux tout petits. Vous avez dessiné la maison. Pourquoi l’avez-vous faite ainsi ?
J’ai commencé par dessiner une pyramide. Aimerions-nous y vivre ? Non. J’ai fait un dôme. Non. J’ai étudié des milliers de possibilités avec Linda et on a fini par une maison traditionnelle avec cinq chambres, une pour chacun des enfants et une pour nous, Linda et moi. Parce que nous avons toujours détesté ces châteaux où les enfants sont à l’autre bout et où on ne les voit jamais. La famille était soudée, sauf que j’avais un petit coin à moi, et Linda aussi. On avait des goûts simples. Quand des amis venaient, on restait dans la cuisine. C’était confortable, et les gens s’y sentaient à l’aise.
Vous auriez pu envoyer vos enfants dans les meilleures écoles. Pourtant, vous les emmeniez tous les jours à l’école du village. Pourquoi ce choix ?
On avait vu des parents et des enfants souffrir quand les gosses devaient quitter leur mère à 8 ans pour partir en pension. On n’a pas voulu le faire. Pas de nounou non plus, parce que chez un ami qui en avait une, on avait vu un gosse se précipiter vers elle en s’écriant « Maman ! » De plus, Linda, qui venait du monde de l’argent, me parlait des problèmes dont elle avait été le témoin dans les grandes maisons, parce que les gens ne vivaient pas suffisamment ensemble. Nous avons décidé d’emmener les enfants, même en tournée. On nous considérait comme des fous, mais au moins, si l’un d’eux avait la grippe, il n’était pas en Angleterre et nous en Australie, rongés par l’inquiétude. Linda était près d’eux, ou moi, pour les mettre au lit. Nous avons quitté Londres parce que les choses allaient trop vite. Si les enfants sortaient, c’était tout de suite une grande boîte de nuit où la drogue circulait. Nous sommes partis pour la campagne. L’école ne comptait que 75 élèves. La communauté nous a adoptés et les gosses ont adoré.
Vous est-il arrivé de prendre des vacances sans eux ?
Non, nous avons même emmené Heather, la fille de Linda, pendant notre lune de miel.
Avant de vous rencontrer, Linda était une Photographe reconnue. Qu’est-il advenu de son travail après votre mariage ?
Je disais toujours en plaisantant que j’avais ruiné sa carrière, parce que « l’héritière Eastman-Kodak » que Paul avait épousée était devenue Mme McCartney. Si elle sortait un album de photos, au lieu de l’apprécier les gens disaient : « Paul a arrangé ça. » L’important est qu’elle a persévéré. Qu’il ait été compris ou non, le travail est là.
Je ne l’ai pratiquement jamais vue sans un appareil photo…
Une des choses que j’aimais chez elle, c’était sa façon de tenir l’appareil. Elle avait de longs doigts, des doigts magnifiques. Ça m’a frappé tout de suite. La première fois qu’elle a Photographié les Beatles, j’ai remarqué cette grâce. Elle savait aussi trouver le bon moment, autre impératif du talent. Je suis certainement partial, mais je crois qu’elle était un des plus grands Photographes que j’ai connus.
Linda était-elle une femme d’affaires avisée ?
Quand nous nous sommes mariés, elle ne voulait pas entendre parler de business. Elle ne s’y est mise que pour les animaux et l’écologie. Un jour, nous parlions de nourriture végétarienne, en soulignant comme ce serait pratique de trouver des plats tout prêts dans les magasins. Soudain, Linda a déclaré : « Oh, je n’ai qu’à en faire. » Elle s’y est mise, elle qui détestait les obligations, qui refusait les réunions pour rester dans son jardin, ou encore pour monter à cheval. Un autre jour, ma cousine Kate a dit : « Je ne saurais pas faire ce type de cuisine. » Une autre étincelle a jailli. Linda a décidé d’écrire un livre de cuisine végétarienne. Ce n’était pas pour l’argent, qui ne lui manquait pas. Elle pensait que cela en valait la peine si elle pouvait « sauver ne serait-ce qu’un animal ». Elle a dû en sauver des millions. On lui doit la révolution végétarienne en Grande-Bretagne.
Votre mère est morte d’un cancer du sein. Quand Linda a été atteinte du même cancer, comment avez-vous réagi ?
Linda avait vu notre médecin de famille, qui avait prescrit des antibiotiques en disant de ne pas s’inquiéter. Mais ses amies lui avaient conseillé de vérifier. Un jour où je n’étais pas à la maison, elle m’a téléphoné : « J’ai les résultats des tests. J’ai un cancer du sein. » Nos vies ont basculé. Elle a dit : « Tu ferais mieux de rentrer. » J’ai répondu : « Ne t’inquiète pas, j’arrive. » Je l’ai tout de suite emmenée à Londres afin d’en savoir plus et on s’est embarqué dans un programme de deux ans et demi. Quand on n’a pas de chance, le cancer du sein se déplace de la poitrine vers les ganglions. Du nombre de ces ganglions infectés dépend la gravité du cas. Nous ne cherchions pas vraiment à savoir, mais à rester positifs. Après la mort de Linda, je me suis renseigné auprès des médecins : le nombre de ganglions atteints était effrayant. Mais on pouvait lire les signes médicaux de deux façons ; on a choisi la lecture optimiste. Nous avons tout essayé. Nous craignions d’apprendre que c’était un cancer « agressif », mais, Dieu merci, le mot n’a jamais été prononcé du vivant de Linda.
Est-ce que Linda fumait de l’herbe pour alléger ses souffrances ?
En tant que génération des années 60, on en avait fumé longtemps et certains médecins ont suggéré timidement que ça pourrait aider à combattre les effets de la chimiothérapie. Elle a essayé après son premier traitement, dont elle s’est bien sortie. Puis elle s’est arrêtée. Elle était si dynamique, si robuste. Elle n’a jamais perdu l’appétit. Elle ne s’est jamais comportée en malade. Et puis, il y a eu son second traitement. On était à New York, pour des examens. On lui a fait une mammographie de l’autre sein. Il y avait quelque chose. Il a fallu tout recommencer ! Elle a perdu ses cheveux. Pour une belle femme, avec une chevelure magnifique, d’un blond vénitien naturel, c’était une tragédie. Elle a été très courageuse. Elle a dit : « D’accord, je les perds, coupons-les » et elle s’est fait coiffer en brosse, ce qui lui allait très bien parce qu’elle avait un crâne et un cou superbes. Finalement, quand même sa courte brosse n’a plus tenu, elle a tout rasé. On aurait dit un moine bouddhiste, avec un petit air sacré. Le pire est arrivé juste au moment où on commençait à respirer. C’était au retour des vacances. Ses cheveux repoussaient, un peu plus foncés mais toujours blonds. Mais elle ne se sentait pas très bien. Médecin de nouveau. Il a dit : « Vous avez le foie hypertrophié et, avec vos antécédents, c’est sans doute un cancer. » Nous étions atterrés. Une fois de plus, on a demandé s’il y avait quelque chose à faire, si des gens s’en remettaient. Les statistiques montrent que certains s’en sortent. On s’en est tenu là. Linda n’a jamais parlé de l’autre versant des chiffres. Elle nous disait, aux enfants et à moi : « Vous êtes le meilleur soutien qu’on puisse rêver. » On répondait : « Sans toi, on ne pourrait pas. » C’est vrai, on aurait craqué. Mais on était forts parce qu’elle-même l’était. Je pense que, jusqu’à la dernière semaine, elle n’a pas su. Cette semaine-là, en Arizona, on a encore fait une balade à cheval. Je lui ai dit : « Je vais préparer les chevaux, tu ne t’occupes de rien. Je vais les seller, tu monteras sur une grosse botte de foin et tu n’auras qu’à sauter en selle. » Elle et moi on s’était toujours dit que si, à 80 ans, on ne pouvait plus monter sans aide, on ferait fabriquer une grue spéciale. Dieu merci, elle a encore pu se mettre en selle, deux jours avant de mourir. Et, pendant cette dernière promenade, un gros crotale a traversé son chemin, comme un signe magique. Ensuite, grâce à Dieu, elle est entrée dans le coma, ce qui n’était pas le pire des scénarios. Elle s’est sentie fatiguée. Je lui ai demandé si elle voulait s’asseoir près de la pièce d’eau. Elle a répondu : « Non, je n’ai pas vraiment envie aujourd’hui. » Une heure plus tard non plus. J’ai plaisanté : « En fait, tu veux juste rester au lit.« Elle a dit : »Oui. » Le lendemain elle est morte. Le coma n’a duré qu’une journée. Linda a eu l’élégance de ne pas s’accrocher. Elle a donc passé sa dernière journée au lit. Quand je suis allé me coucher près d’elle, j’ai encore pensé : « Seigneur, la situation est alarmante mais on continue d’espérer. » Les médecins m’avaient prévenu qu’elle risquait de s’agiter au milieu de la nuit. C’est bien ce qui s’est passé. J’ai appelé l’infirmière vers 3 heures du matin. A 5 heures, Linda est morte. Dans ses derniers moments, elle était très calme et, tandis qu’elle s’en allait, quelque chose m’a poussé à lui parler. Au moment de ses anesthésies pour les opérations des années précédentes, je l’avais déjà fait. Je disais : « Tu es sur la plage, il fait beau, l’eau chante et on marche main dans la main. » Elle s’endormait en douceur. Alors, au moment où elle allait mourir, j’ai dit : « Tu es sur ton merveilleux étalon appaloosa ; c’est une belle journée de printemps, on chevauche dans les bois. Les jacinthes sont sorties et le ciel est d’un bleu limpide. » Voilà. Son départ est une tragédie, mais je ne pense pas que ça aurait pu se passer mieux.
Linda ne sera pas là quand vous aurez 64 ans [Ndlr. : allusion à la célèbre chanson des Beatles « When I’m 64 », écrite par Paul]. Comment avez-vous vécu votre deuil ?
Je m’en suis sorti grâce à mes enfants. On a été écrasé de douleur, on a beaucoup pleuré ensemble – et encore maintenant, presque tous les jours -, mais ils ont été très forts. J’ai aussi eu recours à l’aide d’un psychologue, pour me débarrasser d’une certaine culpabilité. Quand quelqu’un qu’on aime autant vient à mourir, on regrette de ne pas avoir été parfait à chaque instant de chaque journée. Je lui disais : « Je ne suis pas un saint mais un homme comme les autres. » Je me sentais donc coupable, en me souvenant de nos querelles. C’est là qu’il m’a fallu un soutien. Les amis aussi m’ont bien aidé. Ils sont nombreux et sincères. Enfin, et je ne m’y attendais pas, j’ai reçu des milliers de lettres qui disaient : »Nous ne l’avons pas connue, mais nous savions que c’était une femme bien. » Maintenant, quand je suis triste, souvent – par exemple quand je vais me promener à cheval et qu’elle n’est pas là -, je cède un moment à mon chagrin, parce qu’il le faut. Et puis j’essaie de me reprendre en pensant à l’optimisme de Linda, à sa gaieté, à son merveilleux sens de l’humour. Elle n’aimerait pas que je me laisse aller













