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Interview pour la publication de “Driving Rain”

INTRODUCTION

Suite à la sortie de son album “Driving rain”, le 13 Novembre 2001, Paul accordait à la presse de nombreuses interviews. Yellow-sub.net vous propose d’en découvrir dans ses colonnes une. Interview vérité sur le retour de notre rock Star favorite.

L’INTERVIEW 1

 Comment décririez-vous votre dernier album ?
Soixante minutes de nouvelles chansons, que j’ai toutes écrites, à l’exception d’une d’entre elles, où mon fils James est un peu intervenu. Le seul mot qui me vient à l’esprit est « fraîcheur ». Cela me rappelle l’une des périodes de travail les plus créatives avec les Beatles. C’était pendant les premières séances d’enregistrement de Revolver et Rubber Soul. Nous étions arrivés un lundi matin, John et moi, et nous avions joué la chanson pour George et Ringo. Ils ne savaient pas ce que nous apportions ! Nous l’avions écrite pendant la semaine. Le temps manquait pour la répéter. Mais c’était inutile ! Nous étions des « pros », et le jour même la chanson était en boîte. J’ai donc dit à David Kahane, le producteur du nouvel album : « On va faire la même chose. »Quand je suis arrivé, ce lundi, tout était spontané parce que tout le monde ignorait ce que nous allions faire. J’ai lancé : « Bon, allons-y ! Voici la chanson. » Un grand moment ! Nous avons créé, je crois, dix-huit chansons les deux premières semaines. Chaque jour, je grimpais les escaliers en criant : « Donnez-moi dix minutes pour finir celle-ci. Je n’ai pas écrit la suite. Juste dix minutes… »Des gens ont dit qu’ils ne s’attendaient pas à ça de ma part. C’était flatteur !

Vous avez dit autrefois que certaines chansons, comme My Love et Maybe I’m Amazed, avaient une connotation personnelle. Est-ce le cas pour votre nouvel album ?
Quelques chansons sont inspirées par Heather. C’est tellement merveilleux d’être amoureux quand on écrit. On crée plus facilement.Heather a quasiment élevé sa sœur et son frère. Cela l’a privée d’une vie normale, elle a raté une partie de son enfance. C’est pourquoi elle ne connaît pas toutes les chansons des Beatles. Aujourd’hui, dans le taxi qui nous amenait ici, la radio jouait Back in the USSR. Elle m’a demandé si je chantais avec les Beatles. Comme je lui répondais quelque chose du genre : « Évidemment. Tout le monde sait ça », elle m’a rétorqué qu’elle ne le savait pas. Un matin, comme j’improvisais au piano un petit air, elle m’a demandé quelle chanson je jouais. Je lui ai dit : « Aucune. Je compose. » Elle s’est alors exclamée : « Tu composes ? Oh ! mais il faut vite trouver un magnétophone ! » On a appelé la réception, et les filles se sont mises à chercher partout un petit dictaphone. Heather ne voulait pas que j’arrête. Alors j’ai fini par écrire la chanson. Le lendemain, à sa question : « C’est quoi son titre ? » j’ai répondu : «  Heather. ».L’album contient aussi une chanson que j’ai écrite après la mort de Linda. C’est donc un mélange de ballades aigres-douces. L’une d’elles parle de la nuit où nous nous sommes connus, Linda et moi (il chante) : « Il devait y avoir de la magie dans l’air la nuit de notre rencontre. Si je ne t’avais pas abordée, je l’aurais toujours regretté. » C’était dans une boîte de nuit. Je l’avais aperçue de loin, et j’avais aussitôt aimé son regard. Comme elle allait partir, je me suis levé et j’ai dit : « Comment ça va ? » Le genre de chose que je ne fais jamais.J’ai toujours dit à mes enfants que, si j’étais resté assis, ils ne seraient pas là. D’où cette chanson basée sur la « magie ».

Ces dernières années ont été très productives pour vous. Quelle est la source d’une telle inspiration ?
Notre famille a bien sûr été très éprouvée par le décès de Linda. Je l’ai pleurée pendant un an. Les gens me disaient : « Plonge-toi dans le travail. » En fait je ne m’en sentais ni le droit ni la capacité.Mais cette période a pris fin lorsque je me suis soudain décidé à reprendre le collier. Et là, j’ai réussi à faire l’album de rock and roll Run Devil Run. Linda souhaitait que je le fasse. Je m’y suis remis. Je suis sorti de ma coquille et me suis senti plus en harmonie avec moi-même et avec la vie. Comme s’il y avait un futur. Un jour, je suis allé à une remise de prix à Londres, une cérémonie pour honorer des actes de courage : la cérémonie la plus émouvante à laquelle j’aie jamais assisté. Un garçon avait perdu la vue en essayant de sauver un type tabassé par trois voyous. Ils s’étaient retournés contre lui et l’avaient laissé pour mort. Il se trouvait là pour recevoir sa distinction.Tout le monde pleurait.Heather était là aussi. Elle décernait une récompense, et je l’ai trouvée bien jolie. J’ai même été surpris de ma propre réaction. Quand Linda était de ce monde, je n’ai, je dois le dire, jamais regardé une autre femme. Le travail caritatif de Heather m’a permis de la revoir. Nos rencontres sont devenues de plus en plus amicales, puis amoureuses.Cette rencontre a vraiment stimulé ma créativité, surtout pour ce nouvel album. J’avais davantage de raisons de vivre.Bien sûr, je me posais des questions : « J’ai vécu avec une femme pendant trente ans. Ai-je le droit ? » J’ai vite senti que oui. Si Linda avait été vivante, elle m’aurait tué. Je n’aurais pas pu lui échapper. Mais, si elle avait été là, rien de la sorte ne serait arrivé. Puisqu’elle n’était plus là, elle voulait que je sois heureux.

 On vous a déjà entendu dire que ce n’était pas facile, après les Beatles, d’enchaîner avec les Wings. Aujourd’hui, votre nouvelle relation succède à l’une des plus belles histoires d’amour de notre temps. Les comparaisons sont inévitables. Cela ne doit pas être évident.
Sans doute. Mais, si l’on s’apprécie, si l’on éprouve assez d’amour, ça ne compte pas. Bien sûr, il y a la différence d’âge. Mais quelle importance ? Vous voyez des gens mariés qui ont l’air faits l’un pour l’autre, et finalement ça ne marche pas entre eux. Ou des couples qui réussissent une relation harmonieuse dans les circonstances les plus bizarres.Je dois avouer que je ne pense plus à tout ça. Tout va bien.

Envisagez-vous d’avoir d’autres enfants ?
Je ne sais pas (rires). Vraiment pas. En soi, c’est déjà un aveu.

Vous avez dit que la chanson Yesterday était sortie d’un rêve sous sa forme définitive. Pour vous, l’inspiration c’est quoi ?
Je ne sais absolument pas comment ça fonctionne. Je crois que la vie est mystérieuse et miraculeuse. Et je ne veux pas savoir. Chaque fois que je commence à écrire, une petite musique magique m’entraîne. Je m’assieds au piano, je me laisse aller, et, soudain, une chanson naît.La créativité est une question de foi. Pas la foi au sens religieux, car je crains que les religions ne soient à l’origine des guerres. Plutôt une croyance spirituelle en quelque chose de vraiment magique. C’est ce qui m’a aidé à écrire Yesterday.

Avez-vous une philosophie de vie ?
Voilà une question difficile ! Il existe, selon moi, une forme de confiance dans les choses et le miracle de la vie. Elle permet de savoir que, dans les coups durs, il y a de grandes chances pour que tout s’arrange.Je viens d’un milieu où je n’ai pas été nourri avec une cuillère en argent. S’il m’arrive un coup dur, je m’y attelle en me disant : « Comment vas-tu t’en sortir ? Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » En ce sens, je suis un bagarreur. D’autres n’ont pas cette chance et pensent seulement que tout est fichu.

Pour beaucoup de gens, vous serez toujours l’un des Beatles. Nous vous voyons comme des frères, les membres d’une même famille. Qu’en pensez-vous ?
C’est exactement ça : les membres d’une famille. A la fin des années 60, nous avons traversé des difficultés qui étaient liées à nos affaires. Mais nous les avons surmontées. Nous nous aimons profondément. En ce sens, nous sommes comme des frères. On se téléphone et on se voit aussi souvent que possible. Ce sont des types formidables à qui je dois beaucoup. Chaque fois que j’en ai eu besoin, ils m’ont aidé à 1 000 %.Évidemment, je me souviens de John avec beaucoup d’amour et d’affection. On composait de belles chansons ensemble. J’étais celui qui écrivait avec John. Celui que John avait choisi pour écrire avec lui. C’était un immense privilège.

Pourquoi cette relation d’écriture avec John était-elle si particulière ?
Nous étions cool, lui et moi (rires). Comme tous les Beatles, en fait. Mais nous avions, tous les deux, l’énergie, le désir de réussir et d’écrire de la musique. Je suis particulièrement fier d’avoir composé avec John 194 chansons. Plus, d’ailleurs, si l’on compte celles qui datent d’avant les Beatles et qui n’ont jamais été publiées. Mais le plus génial c’est que, à chaque fois qu’on s’installait pour une séance d’écriture – ce qui durait normalement trois heures -, on n’en ressortait jamais sans une chanson. C’est comme si nous avions écrit pendant deux cents jours d’affilée sans une seule panne sèche.

C’était de la magie, de la chimie ?
En fait, je crois que nous étions sacrément bons. Je suis désolé de le dire, mais il y a un stade au-delà duquel on doit renoncer à la modestie. Nous avions un « plus ». Et je pense que c’est – que c’était – l’amour de la musique transformé en talent.

Peut-on dire que l’esprit de compétition exacerbait votre relation avec John ?
Oui. Et c’était bien ainsi. J’arrivais avec une chanson et je sentais John un peu crispé. Le lendemain, John apportait une chanson et c’était mon tour d’être agacé : «  Oh ! tu vas faire ça ? Attends de voir ce que j’amènerai demain. » C’est ce qui nous a conduits à nous surpasser, à grimper petit à petit vers le succès, plutôt que d’atteindre seulement un palier.La compétition était bonne et amicale, jamais trop sérieuse. Puis nous nous sommes déchirés avec l’éclatement des Beatles. Alors, c’est devenu pesant.

Est-il vrai que vous avez voulu modifier le « crédit » de certaines chansons, datant de l’époque des Beatles, pour que votre nom précède celui de John ?
Non, pas vraiment. A l’époque de l’anthologie, nous traversions, Linda et moi, une période assez difficile. La chanson Yesterday était dans l’anthologie. Quelqu’un a proposé de mettre les noms entiers au lieu de Lennon/McCartney, pour que toutes les chansons soient signées John Lennon et Paul McCartney.S’agissant de Yesterday, cette chanson en particulier, j’ai pensé : « Ce serait bien si, après toutes ces années, on pouvait changer l’ordre et signer Yesterday par Paul McCartney et John Lennon. » John a toujours dit qu’il n’avait rien à voir avec cette chanson.Mais les choses ont un peu dérapé quand j’ai appelé Yoko. Je lui ai demandé  : « Pourrais-tu me faire une faveur juste pour cette chanson  ? Je ne suis pas en forme en ce moment, et ça me ferait vraiment plaisir. »
Elle a d’abord dit oui. Puis elle a rappelé et c’était non. Voilà, entre autres, pourquoi nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde.Puis Linda l’a appelée à son tour, mais elle a encore refusé.Ma réputation est en cause, et ça m’ennuie. Les gens pensent que c’est devenu un contentieux majeur. Comme si John me faisait de l’ombre. Ce n’est pas le cas. J’aime profondément John, et je pense qu’il aurait fait ce que je demandais. Ce sont des choses qui arrivent dans la vie. Maintenant, ça va – il le dit avec un tic nerveux. Mais si tu lis cet entretien, Yoko, il est toujours temps.

Lire  Interview pour la publication de Wingspan

Comment vous êtes-vous impliqué dans le projet Adopt A-Minefield ? Et quel résultat en attendez-vous ?
Je ne savais pas grand-chose du problème, sinon à travers l’action de la princesse Diana. Heather, elle, s’était engagée avant Diana. L’essentiel de son travail consiste à aider des personnes amputées, comme elle. Plus particulièrement de grands sportifs ou des jeunes gens qui pouvaient tout faire et qui, brusquement, sont confrontés à un avenir très sombre.« Regardez-moi, leur dit Heather. Je fais du ski, du roller de l’exercice physique. Je cours. » Et ça soulage. Elle seule peut leur parler ainsi. C’est non seulement utile, mais important.En fait, les mines antipersonnel sont la principale cause d’amputation. Récemment, nous avons contacté Adopt A-Minefield. Ce programme de l’ONU permet à des communautés, des écoles, des villes et des organisations comme le Rotary Club de collecter de l’argent pour déminer un champ en leur nom. Heather et moi avons parrainé une action en Croatie. Cela signifie que les habitants d’un village peuvent désormais marcher dans un champ, ou entretenir les tombes de leurs ancêtres, sans risque de sauter sur une mine.

Si vous pouviez revenir en arrière et rencontrer le Paul McCartney de vos douze ans, quel conseil lui donneriez-vous  ?
Garde le sens de l’humour, mon garçon. Tu en auras besoin. Et amuse-toi. Tu ne sais pas pour combien de temps tu es là. Si tu profites du bon temps, ça t’aidera. Et ça aidera les autres autour de toi. Ça les aidera à en faire autant.

L’INTERVIEW 2

 

 Vous avez enregistré votre nouvel album, Driving Rain, en quinze jours. Pour démontrer qu’on peut encore faire de la musique sans passer des mois dans un studio ?
C’est venu d’une interview que j’ai donnée un jour, à propos des Beatles et de la façon dont nous avons enregistré des disques comme Rubber Soul et Revolver. A l’époque, John et moi arrivions en studio, on sortait nos guitares et on jouait les nouvelles chansons à George et Ringo, qui les découvraient juste avant de les enregistrer. C’était vraiment une époque agréable, j’avais le sentiment d’être un peu un jeune patron, un musicien encore vert, mais qui avait suffisamment d’expérience pour diriger. Je me suis dit que ce serait intéressant et amusant de recommencer aujourd’hui.
 C’est un disque très paisible, il y est surtout question d’amour…
Paisible et amoureux. Logique, puisque c’est l’état dans lequel je me sens. L’amour, n’en déplaise à certains, reste pour moi le sentiment le plus fort. Et sous toutes ses formes, comme celui d’un parent pour ses enfants et vice versa. Il n’y a que l’amour qui puisse nous maintenir en vie. Comme j’y pense tout le temps, il est normal que j’écrive souvent des chansons d’amour
 Peut-on voir ce disque comme le début d’une troisième phase de votre carrière : il y a eu les Beatles, puis vos disques avec Linda…
Après avoir travaillé sur la publication des anthologies des Beatles, puis sur Wingspan, je me sens soulagé, libéré, prêt à aller de nouveau de l’avant. J’ai perdu Linda il y a trois ans et demi et je suis de nouveau amoureux d’une femme ; c’est comme une nouvelle source de jouvence. Linda était tout pour moi, et je pensais que je ne revivrais jamais quelque chose d’aussi fort. Ma rencontre avec Heather (Mills) est pour beaucoup dans le ton et l’humeur de mon nouvel album.
 Depuis la mort de votre mère, en 1956, n’est-ce pas devenu une sorte de constante dans votre vie, cette forme de “deuil positif” ?
Il y a du vrai là-dedans. J’ai perdu ma mère, puis j’ai perdu John (Lennon), puis j’ai perdu Linda et aussi mon père et j’ai, d’évidence, une capacité à l’accepter. Je connais tant de gens qui se laissent abattre par la mort de leurs proches pour ne plus jamais s’en relever… Chez moi, il y a comme une force qui, au contraire, me pousse à continuer. Je sais que ma mère aimerait me voir heureux, aimant la vie, plutôt qu’en train de pleurer toute la journée. Même chose pour John : c’était plutôt un battant, quelqu’un qui aimait rire et agir. Je les décevrais si je me contentais de gémir sur une chaise. Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais eu le goût pour la tristesse, la mélancolie. Ca me déprime tellement d’être déprimé, que je fais en sorte que ça ne m’arrive pas ! La seule certitude que j’ai, c’est que c’est ma vie, et que je ne la vis pas pour d’autres.
 Pourtant, il y a des gens, des fans, qui eux vivent ou ont vécu par procuration, à travers vous et les Beatles.
Je ne pense pas que mon oeuvre ait pu aliéner qui que ce soit. Mes chansons sont toutes plutôt optimistes, les gens qui vénèrent les Beatles ont toujours l’air de les percevoir comme une force joyeuse, positive. Il y a souvent des fans qui me disent  : “Si vous saviez comme votre musique m’a aidé à vivre… Les Beatles ont changé le monde !” Et je suis bien obligé d’admettre que c’est vrai, que le succès phénoménal des Beatles est, directement ou non, responsable de bien des changements dans la société. Je ne peux qu’en être fier et m’en réjouir. Ce n’était pas notre intention de changer le monde, mais il se trouve que notre musique a eu cet impact prodigieux. Que peut-on rêver de mieux ? Après tout, c’est ce qu’Elvis Presley a fait pour moi. Je me souviens qu’avec mon copain James, quand nous étions adolescents, nous allions à la fête foraine et les filles ne s’intéressaient pas à nous. On se sentait minables et sans intérêt. Alors on rentrait à la maison et on posait All Shook Up de Presley sur le phono. En deux secondes, nos maux de têtes disparaissaient, on se sentait forts : nous étions face au pouvoir d’Elvis ! Alors quand les gens me disent que les Beatles leur ont procuré la même sensation, je suis heureux.
  Quelles ont été vos racines musicales ? Vous avez un jour cité Fred Astaire…
J’ai beaucoup écouté ce genre de musique grâce à mon père. Il jouait du jazz, mais du jazz vocal, populaire, plus proche de la comédie musicale. Il écrivait aussi de petits airs. J’étais gavé de ces mélodies que déversait la radio, c’était comme si, avant même de jouer d’un instrument, j’avais eu une formation musicale instinctive. A l’école, les cours de musique, tout le monde s’en fichait, à commencer par le prof. Je me souviens, il mettait un disque et sortait de la classe. Aussitôt, on postait l’un d’entre nous en sentinelle, on enlevait le disque et on allumait nos cigarettes. Puis le prof revenait, et il nous disait “quelle merveilleuse pièce musicale, n’est-ce pas les garçons ?” On répondait tous en chœur “Excellent, monsieur, tout à fait excellent  !”. Tout ça pour dire que ce n’est pas l’école qui a fait de certains jeunes de Liverpool des amateurs de musique… C’est donc la musique qu’écoutait mon père qui m’a d’abord imprégné. Puis le rock a débarqué avec Elvis, Little Richard et tous les autres, et je suis passé à la vitesse supérieure. A ces racines se sont ajoutés en même temps le blues et les tubes du hit parade. Ensuite, la soul de Motown a eu aussi une forte influence sur moi. Mais une chanson comme Cheek to Cheek d’Irving Berlin est toujours pour moi un modèle : cet art de former une boucle parfaite qui pourrait durer à l’infini, sans qu’on s’en lasse. C’est comme ça que je me vois, comme un artisan, presque un « compagnon » de la chanson, comme d’autres façonnent des pièces uniques de mobilier.

 Votre amour des mots, de la langue, de l’écriture, ça vient aussi de votre père ?
Même s’il a quitté l’école à 14 ans, c’était un homme de langage. Chaque fois que je butais sur un mot que je ne connaissais pas, il me disait de regarder sa définition dans le dictionnaire. C’est une habitude que j’ai pris très tôt, grâce à lui. A l’époque, la présence dans la plupart des foyers d’un bon dictionnaire et d’une encyclopédie étaient primordiales. C’était une bouée de secours pour beaucoup de gens pauvres qui n’avaient pu poursuivre leurs études. A l’école, j’étais bon en rédaction et en dissertation, j’aimais bien ça. Et quand je me suis mis à écrire des chansons, j’avais l’impression d’être dans le prolongement des pièces et des films que j’aimais, je racontais des petites histoires remplies de personnages. Par exemple, “Obladi oblada”, ça vient d’un type, un Nigérien, qui m’avait apostrophé dans un boîte en disant (Paul prend l’accent « pidgin ») : “Hey man, obladi oblada, life goes on, man, nothings too much, just outa sight, yek !”. En partant de ces expressions, j’ai inventé toute une histoire avec Desmond et Molly, des personnages fictifs. Je me suis fais mon petit roman. En fait, je peux écrire sur tout, au gré de l’inspiration. On me demande souvent quel était le secret de notre écriture avec John. C’est vrai que dans la plupart des tandems d’auteurs-compositeurs, il y en a un qui écrit les textes, l’autre la musique, mais nous avons toujours fait les deux en même temps. L’un écrivait une ligne, l’autre la complétait, et ainsi de suite. Et depuis toujours, même seul, c’est comme ça que je procède, au gré de la plume et de l’inspiration, sans idées préconçues.
 Ne pensez-vous pas que votre oeuvre personnelle a été quelque peu sous-évaluée par la critique ? Il y a même eu, à une époque, un véritable acharnement contre vous…
Je pense que c’est parce que les Beatles venaient de se séparer et que ça se passait mal entre John et moi : la rupture n’a pas été amicale. John s’est mis à me déglinguer et à me chambrer publiquement, alors j’ai commencé à répondre à ses attaques. C’était comme une petite guerre où il fallait choisir son camp et beaucoup ont choisi celui de John. Plus tard, à sa mort, c’est devenu encore plus fort : j’étais le méchant qui avait survécu. Mais progressivement, ce sentiment s’est éteint. Peut-être parce que même les plus farouches partisans de John ont du se rendre à l’évidence : il était impossible de dissocier notre travail. Après tout, si John était un tel génie, pourquoi aurait-il accepté d’écrire avec moi ? De même, il y a parfois eu cette idée fausse que j’étais l’homme des bluettes et John le vrai rocker. Sauf que j’ai écrit Helter Skelter, par exemple, probablement la plus sauvage de nos chansons… Je pense que nous étions talentueux et complémentaires, et que ça a donné un groupe qui n’était pas franchement mauvais, non ?
 Dans vos chansons, vous ne vous êtes jamais inscrit dans la tradition macho et sexiste du rock. C’est peut-être ce qui vous a valu l’étiquette de gnangnan.Quand j’ai rencontré Bruce Springsteen, il m’a dit : “Eh mec, avant je pensais que t’étais une vraie lavette, une midinette. Mais maintenant, que j’ai une vie de famille, des enfants, j’adore ce que tu fais !” Pour apprécier Paul McCartney, mariez-vous et faites des gosses, ha ha ha ! Mais c’est vrai qu’il y a eu des moments où j’ai douté. Je me disais qu’il faudrait peut-être que j’arrête de chanter l’amour, pour jouer les durs à cuire. Mais pourquoi me forcerais-je à nier mes sentiments, à ne plus être sincère  ? Alors j’ai persisté, malgré les ricanements et les sarcasmes. Le pire c’est quand John s’y est mis. Lui, mon quasi-frère, rejoignait la meute… Mais j’ai tenu bon. Plus tard, John m’a avoué qu’il regrettait, qu’il ne le pensait pas vraiment, qu’en fait il était plus en colère contre lui-même. Vous vous êtes réconcilié avec John avant sa mort. C’était important pour vous ?C’est ce qui m’a rendu sa disparition plus supportable. Parce qu’on avait renoué avec notre amitié. Ce meurtre a été une tragédie, pour moi et pour le monde entier. Dieu merci, nous avions enterré la hache de guerre et nous avions eu de longues conversations téléphoniques, comme de vieux copains. Je lui demandais ce qu’il fabriquait, il me répondait : “Du pain.«  »Du pain ? Moi aussi, je fais mon pain. Et c’est quoi ta recette ?” Et on discutait pendant une heures des mérites comparés des levures. Il me parlait tout le temps de son chat qui faisait caca partout, de l’éducation et de la façon de changer les couches de Sean, son dernier né. Alors quand j’ai appris qu’il avait été assassiné, j’ai reçu la balle en plein cœur, mais je me suis dit : « on a pu faire la paix auparavant. » Je n’ose Imaginer comment je me sentirais si ça n’avait pas été le cas. Je serais probablement encore à ressasser tout ce que je n’avais pas pu lui dire.
 Vous avez toujours eu, dès le début des Beatles, une sorte de distance, notamment cet humour un peu caustique que vous partagiez avec John.Je crois que c’est typique de Liverpool. Promenez-vous là-bas et vous verrez. On y trouve cette aptitude à rire de tout, surtout des choses dures. Ça permet de surmonter sa misère ou ses malheurs. Je pense que c’est un élément très fort de ma personnalité, encore aujourd’hui : je déteste prendre les choses trop au sérieux. Comme ce nouveau disque, c’est avant tout une façon de m’amuser, de me faire plaisir, sans me poser de questions sur ce qu’on attend de moi, sur ce que je devrais faire. A l’époque des sixties, quand les Beatles sont allé en Inde voir le Maharishi, il nous a offert à chacun un livre qu’il nous a dédicacé. Sur le mien, il avait écrit « Radiate bliss consciousness » (Irradie une conscience du bonheur). Puis il a ajouté « Enjoy » (apprécie). J’ai pris le mot, à l’époque, pour ce qu’il voulait vraiment dire : une approche toute simple mais efficace de la vie, apprécier chaque jour comme il vient.
 Lorsque vous étiez en âge d’entrer dans l’armée, le service militaire a été aboli en Angleterre. Au fond, c’est le rock qui l’a un peu remplacé, pour les jeunes anglais…Quel soulagement. Il était moins une ! Le service obligatoire a été arrêté pile l’année où Ringo, le plus âgé d’entre nous, aurait du partir. Ensuite, il y aurait eu John, puis moi, puis George. Sans ça, je pense qu’il n’y aurait jamais eu de Beatles. J’ai toujours eu l’impression d’avoir vécu l’épisode du passage de la Mer Rouge, dans la Bible. On se disait que c’était fini, on était cuit, bons pour le service et puis, soudain, miracle, les eaux se sont écartées devant nous et Dieu est apparu pour nous dire “Tout va bien les gars, allez-y filez !« , alors on a galopé en hurlant »She Loves You, yeah, yeah, yeah !”. Peut-être que la force des Beatles vient un peu de là : ce sentiment qu’on nous donnait une chance inespérée de faire autre chose que ce à quoi nous étions tous destinés. Un coup de pouce du destin qu’on a exploité. Nous étions les premiers, une nouvelle génération qui n’allait pas devoir faire la guerre comme nos parents, et ça, forcément, ça a fait de nous des êtres différents, dotés d’une vision nouvelle de la vie.

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 Aujourd’hui, être à tout moment confronté à son passé, n’est ce pas frustrant ? Pour la majorité des gens, vous êtes à jamais un ex-Beatles.
Ca ne me dérange pas. Tout le monde à un passé, non ? Personnellement, je suis ravi d’avoir fait partie des Beatles, j’adore ça même. Qu’est-ce qui pourrait me gêner ? Les Beatles, c’est la fierté de ma vie. Il n’y avait que quatre places et j’en étais ! Vous n’auriez pas aimé être un Beatle, vous ? On peut difficilement Imaginer quelque chose de plus génial. J’aurais pu n’être qu’un type parmi tant d’autres…
 Mais n’a t-on pas l’impression de se dédoubler, de se voir comme dans un vieux film ?
Mais ça, c’est le propre de la célébrité. Avec les Beatles, quand on a commencé, on était quatre types ordinaires et puis le succès a commencé à venir, et c’est ce qu’on voulait. On voulait gagner de l’argent, on voulait réussir dans cette profession atypique que nous avions choisi et puis un jour, on s’est rendu compte qu’il y avait des à côtés. Il faut alors évaluer les dangers et décider si on est prêt à les assumer ou pas. Je me souviens très bien quand, pour moi, cette question s’est clairement posée. J’allais souvent passer des vacances en Grèce. Il y avait un groupe local qui se produisait tous les soirs, juste quatre types qui jouaient du bouzouki, et moi j’adorais traîner avec eux, parce que ma passion c’était la musique, pas le bronzage. Ils me trouvaient sympa, je crois, mais un peu collant. Je leur disais “Vous savez, moi aussi, en Angleterre, je joue dans un groupe.« Et eux : »ouais,ouais, c’est ça.« Alors moi : »mais c’est sérieux, c’est un vrai groupe, je crois même pouvoir dire qu’on n’est pas mauvais, on s’appelle les Beatles.” Et eux ils se marraient : “arrête de baratiner, les Beatles, ouaf, ouaf ! ! !” Et au fond, je me disais, c’est super, je pourrais toujours venir en Grèce dès que j’aurai envie d’un peu de quiétude et d’anonymat. Peu après, j’ai reçu un coup de fil qui m’annonçait que les Beatles étaient N°1 en Grèce aussi. Et là j’ai compris que c’était fini. Que ça ne s’arrêterait jamais, qu’il n’y aurait bientôt plus jamais un endroit, même le plus reculé, où je pourrais passer inaperçu. Mais je savais qu’au fond je n’avais aucune envie de redevenir un inconnu, je voulais vivre ma passion pour la musique jusqu’au bout. Au fond, quoiqu’en disent certaines vedettes, il n’y a pas tant d’inconvénients que ça à la célébrité. Les gens connus se plaignent toujours de ne plus pouvoir faire ce qu’ils appellent “des choses ordinaires”, comme prendre le bus ou le métro. A Paris, je prends le métro, j’adore ça. Je suis là, accroché à la barre, je sifflote, l’air de rien. (il mime la scène). Je sens tous les passagers qui me regardent, genre “qui c’est celui-là« , ou bien »non, c’est pas possible, ça ne peut pas être lui.”. Je fais comme si de rien n’était, et tout ce passe très bien. On me demande toujours si je n’ai pas peur de me promener dans la rue, si je ne crains pas de me faire agresser. Ah bon ? Je risque plus que n’importe qui d’être attaqué ? Première nouvelle. A ma connaissance, toute personne est susceptible d’être à la merci d’un dingue. Il y beaucoup de gens inconnus qui se font descendre par des barges qui tirent dans le tas, au Mac Do du coin. Et il n’y a jamais de célébrités dans ces McDo, que je sache. Qui y avait-il de célèbre dans les Twin Towers ? Personne, juste des milliers d’anonymes. Tous le monde risque sa vie à tout instant, la vie est dure pour tout le monde.

Jouer dans des concerts de charité, comme vous en avez récemment organisé un pour les pompiers new yorkais, c’est un devoir quand on est une star ?
Non, mais en vieillissant, on devient forcément plus adulte, on prend conscience que l’on occupe une place dans la société… Le 11 septembre, comme beaucoup d’autres, j’étais à New York. J’ai donc vécu de près l’événement, et surtout, j’ai vu pour la première fois la peur envahir l’esprit des Américains. Ils se sentaient vulnérables, une sensation qu’ils ignoraient pratiquement. En France, vous avez l’ « expérience » d’attentats meurtriers, en Angleterre, on est presque habitué aux bombes de l’IRA, mais l’Amérique n’avait jamais connu ça. Ce n’était pas par devoir que j’ai organisé ce concert mais plutôt comme une bonne occasion d’utiliser ma notoriété pour quelque chose de plus utile que d’obtenir sans réserver une bonne table dans un restau. Après le concert, j’ai reçu énormément de témoignages et de remerciements de gens qui m’ont dit que ça les avait aidé, que ça les avait encouragé à ressortir de chez eux, à reprendre le cours de leur vie. Si la célébrité permet de transmettre des ondes positives, tant mieux.
 Vous en feriez autant pour les enfants afghans ?Évidemment, c’est d’ailleurs la prochaine étape. Je milite déjà contre les mines anti personnelles et si il y a bien un endroit où elles sont particulièrement concentrées, c’est l’Afghanistan. Mais tout ce qu’on peut souhaiter c’est qu’on réussisse à maîtriser la menace terroriste à un niveau mondial. Presque tous les pays souffrent d’attaques terroristes. En Angleterre, on vient d’annoncer à nouveau des risques d’attentats irlandais pendant les fêtes de Noël. C’est devenu pour nous comme une sorte de routine, et c’est atroce. En Afghanistan, l’autre espoir c’est surtout que les femmes puissent vivre comme elles l’entendent, qu’elle puisse aborder ce troisième millénaire libres de leurs destin, pas avec un tchador qu’elle ne souhaitent pas forcément porter. Il ne faut jamais oublier que la première victime de la guerre, c’est le peuple. La majorité des gens, en Afghanistan comme ailleurs, n’aspire qu’à la paix.
 Mick Jagger publie un disque en même temps que vous. Pour la presse, c’est lui le ringard et vous le branché…
Ça m’embête parce que Mick est un ami. Je ne trouve pas son disque nul, d’ailleurs. Mais ça m’a fait penser qu’on ne se voit presque plus. Dans les sixties on se fréquentait beaucoup et on s’arrangeait pour que les Beatles et les Stones ne sortent jamais leurs disques en même temps, pour éviter les comparaisons trop faciles et nourrir une inutile rivalité. Je me dis qu’on devrait continuer à faire la même chose. C’est la morale de cette histoire : Mick et moi devrions nous parler davantage. C’est stupide, la compétition. Je souhaite bonne chance à tout le monde, il y a de la place pour tous.

intdr

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