Parmi les nombreux joyaux qui composent l’album Abbey Road, Sun King demeure un élément à part, baignant dans une atmosphère onirique et langoureuse, où la langueur musicale se mêle à une prose surréaliste. Deuxième morceau du mélange instrumental qui forme la face B du disque, Sun King incarne parfaitement l’esprit d’expérimentation et de jeu qui animait les Beatles dans leurs derniers mois d’existence en tant que groupe.
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Un rêve en musique
Si Sun King semble délicatement flotter dans une brume psychédélique, son origine, comme souvent avec les Beatles, remonte à un heureux hasard. John Lennon, à qui l’on attribue la paternité du morceau, aurait vu apparaître cette chanson dans un rêve. C’est ainsi qu’est né ce titre éthéré, qui ouvre avec un fondu de sons aquatiques et de clochettes, comme si l’on émergeait d’un songe.
Dès les premières notes, la guitare en arpèges offre une mélodie envoutante, rappelant fortement Albatross de Fleetwood Mac. George Harrison a d’ailleurs confirmé que les Beatles avaient consciemment cherché à reproduire l’effet de réverbération si caractéristique du morceau instrumental du groupe britannique. Cette influence confère à Sun King une atmosphère océanique, flottante, qui le distingue des autres titres du mélange d’Abbey Road.
Un titre emprunté au Roi-Soleil
Le nom de la chanson fait sans doute référence à The Sun King, la biographie de Louis XIV écrite par Nancy Mitford et publiée en 1966. Pourtant, loin de l’éclat fastueux de Versailles, la composition des Beatles nous plonge dans un univers décalé, où la lumière solaire semble se transformer en mirage hallucinatoire.
Lennon n’a jamais caché son peu d’estime pour Sun King, la qualifiant lui-même de « morceau de déchet ». Mais cette auto-dépréciation masque une réalité plus subtile : Sun King est un parfait exemple de la spontanité musicale du groupe, où le plaisir du jeu prévaut sur toute ambition de signification profonde.
Une langue inventée entre humour et mystification
Le plus fascinant dans Sun King demeure sans doute ses paroles, qui semblent naviguer entre l’absurde et la parodie. Lennon et McCartney, s’amusant comme des écoliers dissipés, ont inventé une langue hybride, mélange de pseudo-espagnol, d’italien et de portugais, entrecoupée d’expressions anglaises.
Le plus célèbre d’entre elles, « chicka ferdy », révèle toute l’ironie du groupe. Selon Lennon, il ne s’agissait que d’un « non-sens de Liverpool », mais McCartney a plus tard confessé qu’il s’agissait d’une façon euphémistique de dire une grossièreté locale.
L’enregistrement en studio : une alchimie collective
Débuté sous le titre provisoire Here Comes The Sun-King (finalement raccourci pour éviter toute confusion avec la composition de Harrison Here Comes The Sun), Sun King fut enregistré en même temps que Mean Mr. Mustard les 24 et 25 juillet 1969.
Le travail en studio révèle une dynamique propre à la fin de la carrière des Beatles : alors que les tensions internes étaient palpables, ces sessions restent marquées par un souci de perfectionnisme et une alchimie musicale intacte. Le groupe enregistra 35 prises du morceau avant de parvenir à la version finale. La basse de McCartney, la batterie de Ringo Starr, les guitares de Lennon et Harrison, ainsi que les arrangements d’orgue Lowrey de George Martin contribuent à l’effet vaporeux de la chanson.
Les overdubs de voix, ajoutés le 29 juillet, participent à l’effet chorale envoûtant du morceau. Chaque note semble suspendue dans l’air, renforçant l’illusion d’un rêve musical qui s’estompe progressivement dans les limbes du mélange d’Abbey Road.
Une empreinte durable
Si Sun King n’a jamais été considéré comme un chef-d’œuvre en soi, son influence résonne toujours dans la pop contemporaine. La mélodie et la production atmosphérique ont inspiré de nombreux musiciens cherchant à capturer cet effet de flottement sonore. En 2006, le morceau a été revisité sur l’album Love, sous une forme inversée et rebaptisé Gnik Nus, une expérimentation qui renforce son caractère mystérieux et hypnotique.
Au final, Sun King demeure une curiosité musicale unique, un détournement langagier et une atmosphère en suspens qui illustrent parfaitement la magie créative des Beatles, même dans leurs derniers instants ensemble. Un instant de rêve figé dans le temps, baignant sous un soleil imaginaire qui continue d’illuminer l’esprit des auditeurs près de soixante ans après.













