Près de trente ans après la création du Liverpool Institute for Performing Arts, Paul McCartney continue d’y exercer une fonction qui dépasse largement celle du prestigieux parrain que l’on inviterait aux cérémonies officielles. Régulièrement, l’ancien Beatle rencontre des étudiants, écoute leur travail et échange avec certains d’entre eux sur l’écriture et la composition.
En juillet 2026, la jeune autrice-compositrice britannique Emily Rhodes, tout juste diplômée de la LIPA, a ainsi été sélectionnée pour l’une de ces séances individuelles. Elle y a interprété deux de ses propres chansons devant McCartney.
Quelques semaines plus tard, interrogée par BBC Radio Lancashire, Rhodes a révélé le jugement que lui avait livré son auditeur :
« Il semblait vraiment apprécier et m’a dit que j’avais de très bonnes chansons et une grande voix. »
Une appréciation nécessairement marquante lorsqu’elle émane d’un homme dont l’œuvre repose depuis plus de soixante ans sur l’écriture de chansons. Mais au-delà de l’anecdote, cette rencontre rappelle surtout l’un des aspects les moins spectaculaires, et pourtant les plus constants, de l’activité de McCartney : son implication personnelle dans la formation de jeunes musiciens à Liverpool.
Sommaire
Emily Rhodes, deux chansons devant Paul McCartney
Originaire de Kirkham, dans le Lancashire, Emily Rhodes vient d’achever à la LIPA un cursus consacré à l’écriture et à l’interprétation. L’établissement la présente comme une autrice-compositrice évoluant dans un registre mêlant pop et influences country, installée à Liverpool au cours de ses études.
Son parcours avait commencé bien avant son entrée à l’université. Rhodes se produit depuis l’âge de 14 ans, d’abord comme musicienne de rue, puis dans plusieurs salles du nord-ouest de l’Angleterre. Son titre Weirdos, publié en 2020, lui avait notamment valu des diffusions dans le cadre de BBC Introducing et une présélection pour le concours Radio 1 Live Lounge Introducing. Plus récemment, elle s’est produite au Jacaranda de Liverpool et au Ferret de Preston. La LIPA rapproche notamment son univers de celui de Jade Bird ou CMAT.
La véritable singularité de son année 2026 tient toutefois à sa sélection pour une séance de travail en tête-à-tête avec Paul McCartney.
L’établissement confirme que Rhodes a pu lui présenter deux compositions originales. La jeune musicienne, qui considère McCartney comme l’un de ses modèles en matière de songwriting, a ensuite expliqué que l’ancien Beatle lui avait fourni plusieurs remarques sur son travail.
La BBC a obtenu quelques semaines plus tard une formulation plus précise de cette appréciation : McCartney aurait salué à la fois la qualité de ses chansons et celle de sa voix.
Le propos peut sembler anodin. Il l’est moins lorsque l’on considère le cadre dans lequel il a été formulé.
À la LIPA, McCartney n’est pas seulement une figure tutélaire
L’histoire de la LIPA et celle de Paul McCartney sont étroitement imbriquées.
Fondé en 1996 par Mark Featherstone-Witty avec Paul McCartney comme Founding Patron, le Liverpool Institute for Performing Arts occupe notamment les bâtiments de l’ancien Liverpool Institute for Boys, établissement fréquenté par McCartney et George Harrison dans les années 1950. Le Liverpool College of Art voisin, où étudia John Lennon, fait lui aussi aujourd’hui partie du campus.
La dimension beatlesienne du lieu est donc évidente. Elle ne résume pourtant pas son projet.
La création de la LIPA résulte d’une réflexion engagée pendant plusieurs années par Featherstone-Witty, McCartney et George Martin, qui joua un rôle essentiel dans la mise en relation des deux hommes et dans la définition de la philosophie pédagogique de l’établissement. L’ancien producteur des Beatles insistait notamment sur la nécessité de former ensemble musiciens, producteurs, techniciens et professionnels des arts du spectacle afin qu’ils comprennent les contraintes et les méthodes de ceux avec lesquels ils auraient ensuite à collaborer.
Cette philosophie explique en partie la présence persistante de McCartney.
À 84 ans en 2026, il n’intervient pas seulement lors des remises de diplômes. La documentation de la LIPA précise qu’il accompagne personnellement certains étudiants sélectionnés en songwriting, participe à des séances de questions-réponses et demeure le principal parrain de l’institution.
La rencontre avec Emily Rhodes s’inscrit donc dans une pratique établie, davantage comparable à une masterclass privée qu’à une opération de relations publiques.
Quand McCartney parle de « bonnes chansons »
Le commentaire rapporté par Rhodes mérite également d’être lu pour ce qu’il est : une appréciation de songwriter à songwriter.
McCartney possède une conception de la chanson forgée bien avant les Beatles, à une époque où John Lennon et lui observaient presque méthodiquement les mécanismes des succès qu’ils entendaient à la radio ou découvraient sur disque. Dès leur adolescence, les deux futurs partenaires s’intéressaient non seulement aux mélodies, mais à leur construction : introductions, changements d’accords, refrains, ponts, harmonies et capacité d’une chanson à retenir l’attention presque immédiatement.
Cette culture de l’écriture est l’un des fils continus de la carrière de McCartney.
Elle traverse les premiers morceaux composés avec Lennon dans les maisons familiales de Liverpool, la formidable accélération créatrice des Beatles entre 1963 et 1969, puis plus de cinq décennies de carrière solo.
Ce n’est donc probablement pas la dimension spectaculaire d’une prestation que recherche McCartney lorsqu’un étudiant de la LIPA se présente seul devant lui avec une guitare ou un piano. Dans ce contexte, la chanson elle-même redevient l’unité de mesure.
Mélodie, construction, texte, capacité à développer une idée et à la mener jusqu’à une forme achevée : autant de critères sur lesquels l’ancien Beatle possède naturellement une expérience difficilement comparable.
Dire à une jeune compositrice qu’elle possède « de bonnes chansons » n’équivaut évidemment pas à lui prédire une carrière. Mais le choix des mots n’est pas neutre.
McCartney ne semble pas avoir simplement complimenté sa prestation : il a salué son écriture.
De Liverpool à l’O2 Arena
L’année d’Emily Rhodes aurait déjà été singulière avec cette seule rencontre. Un autre épisode est venu lui donner une dimension inattendue.
Pour contribuer au financement de ses études, Rhodes travaillait depuis janvier 2023 comme assistante de production sur la tournée de l’humoriste Peter Kay.
Cette activité, menée parallèlement à son cursus musical, lui a indirectement ouvert une porte que peu de jeunes diplômés franchissent aussi rapidement.
En avril 2026, Andy Redhead, directeur de la tournée de Peter Kay, assiste à une prestation de Rhodes lors de 2ube Xtra, le festival et showcase organisé par la LIPA pour ses étudiants en fin de cursus. Il montre ensuite des vidéos de la chanteuse à Peter Kay.
Au début du mois de mai, alors que l’équipe travaille sur plusieurs spectacles à Birmingham, Kay propose à Rhodes de venir chanter lors de l’une de ses représentations.
Lorsqu’il lui demande quelle salle elle choisirait, la musicienne cite l’O2 Arena de Londres.
La réponse aurait pu relever de la plaisanterie. Peter Kay la prend au mot.
Quelques mois plus tard, Rhodes monte sur la scène de l’O2 devant environ 15 500 spectateurs et interprète son single Famous to Me. La LIPA situe ce concert au début du mois d’août, quelques semaines seulement après la remise de diplôme de la jeune chanteuse, le 21 juillet.
Famous to Me, une chanson façonnée pendant ses études
Le choix de Famous to Me n’est pas sans rapport avec son parcours à la LIPA.
Rhodes avait commencé à travailler sur cette composition pendant sa deuxième année d’études, dans le cadre d’un séminaire de songwriting avec Steve Parker, avant de reprendre le morceau l’année suivante avec Rich O’Flynn.
L’idée repose sur une formule relativement simple : l’être aimé peut acquérir, dans l’univers intime de celui qui l’aime, une importance comparable à celle d’une personnalité célèbre.
Rhodes explique que la chanson s’est véritablement organisée lorsqu’elle a trouvé son accroche centrale, construite autour de cette interrogation : « Am I famous to you? ’Cause you’re famous to me ».
L’anecdote est intéressante parce qu’elle permet de comprendre ce que la LIPA entend précisément par enseignement du songwriting. Il ne s’agit pas uniquement d’apprendre à jouer ou à chanter, mais de mettre une composition à l’épreuve, la reprendre, identifier ce qui constitue son centre de gravité et travailler sa forme jusqu’à ce qu’elle puisse exister indépendamment de son auteur.
C’est cette même chanson, commencée dans une salle de cours, que Rhodes a finalement interprétée devant 15 500 personnes.
McCartney et la transmission d’un métier
Le rapprochement des deux événements — la séance privée avec McCartney et le concert à l’O2 — pourrait aisément conduire à raconter l’histoire d’Emily Rhodes sous l’angle du destin ou de la réussite soudaine.
Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel.
Son parcours montre plutôt la réalité d’un métier où les frontières entre apprentissage, travail technique, composition et scène restent poreuses. Rhodes étudiait la musique tout en travaillant dans la production d’une tournée. C’est dans ce cadre professionnel qu’une vidéo de l’une de ses prestations est parvenue jusqu’à Peter Kay. Dans le même temps, son travail d’écriture lui permettait d’être sélectionnée par la LIPA pour rencontrer McCartney.
Rien, à ce stade, ne permet de savoir quelle place Emily Rhodes occupera dans la musique britannique au cours des prochaines années.
Le compliment de Paul McCartney doit donc être conservé dans ses proportions exactes : ce n’est ni une consécration ni un adoubement.
Il est néanmoins révélateur d’autre chose.
Soixante-neuf ans après sa rencontre avec John Lennon à Woolton, et plus de soixante ans après avoir commencé à imposer ses propres compositions avec les Beatles, McCartney continue de consacrer une partie de son temps à écouter de jeunes auteurs lui jouer des chansons encore inconnues.
Dans une industrie musicale qui a profondément changé depuis l’époque où Lennon et McCartney écrivaient ensemble à Forthlin Road, cette attention portée à l’acte élémentaire de composition possède une certaine cohérence.
Les outils, les modes de diffusion et les carrières ont changé.
Pour McCartney, semble-t-il, tout commence encore par une bonne chanson.













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