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Driving Rain, le disque que tout le monde a eu tort d’enterrer : plaidoyer pour l’album le plus mal-aimé de Paul McCartney

Pire classement de sa carrière, seize titres, deux semaines d’enregistrement : pourquoi Driving Rain de Paul McCartney mérite d’être réécouté en 2026.

Vingt-cinq ans après, l’album de novembre 2001 reste le plus mal classé et le plus mal aimé de la discographie de Paul McCartney. Il contient pourtant sa chanson la plus violente depuis « Helter Skelter », l’une de ses plus belles ballades du XXIe siècle, et surtout le groupe qui l’accompagne encore sur scène aujourd’hui. Enquête sur un malentendu de vingt-cinq ans.


Sommaire

En bref

  • L’album : Driving Rain, publié le 12 novembre 2001 au Royaume-Uni (le 11 selon certains référentiels), le 13 aux États-Unis. Producteur : David Kahne. Enregistré aux Henson Recording Studios de Hollywood, l’ancien A&M, à partir du 16 février 2001. Quinze titres annoncés sur la pochette, seize sur le disque.
  • Le désastre commercial : 46e place au Royaume-Uni — le plus mauvais classement d’album studio de toute sa carrière —, 26e aux États-Unis, 66 000 exemplaires écoulés la première semaine américaine.
  • Le contexte : premier album de compositions originales depuis la mort de Linda McCartney, le 17 avril 1998. Écrit en grande partie à Goa en janvier 2001. Enregistré en deux semaines avec trois musiciens que McCartney connaissait à peine.
  • Les accidents : un premier single mal choisi, les attentats du 11 septembre, l’ajout précipité de « Freedom » à un disque déjà pressé, et la mort de George Harrison le 29 novembre 2001, dix-sept jours après la sortie.
  • L’héritage : Rusty Anderson et Abe Laboriel Jr. sont entrés dans la vie musicale de McCartney par ce disque. Ils y sont toujours, vingt-cinq ans plus tard. La tournée qui a suivi fut la plus lucrative de l’année 2002.
  • La thèse de cet article : Driving Rain n’est pas un chef-d’œuvre méconnu. C’est un album estimable qui n’a jamais été jugé sur pièces.

Un classement, deux lectures : que veut dire « le pire album de Paul McCartney » ?

Il circule depuis quelques années, dans les forums et les groupes de fans anglophones, une affirmation qui a le mérite de la brutalité : Driving Rain aurait désormais dépassé Press to Play (1986) comme album studio le moins vendu de Paul McCartney. La phrase est frappante. Elle mérite d’être décomposée, parce qu’elle est vraie d’un côté de l’Atlantique et fausse de l’autre.

Au Royaume-Uni, le constat est incontestable. L’album culmine à la 46e place et devient, selon la formule reprise par l’ensemble des sources discographiques, le disque le moins vendu de McCartney dans son propre pays. Pour un artiste qui avait placé Flaming Pie à la 2e place quatre ans plus tôt et Run Devil Run à la 12e en 1999, la chute est vertigineuse. Aucun album studio de McCartney, avant ou après, n’a fait pire dans les charts britanniques — ni Press to Play (8e), ni Off the Ground (5e), ni même le très confidentiel McCartney II.

Aux États-Unis, le tableau s’inverse. Le disque s’écoule à 66 000 exemplaires la première semaine, atteint la 26e place du Billboard 200, et finit certifié disque d’or par la RIAA — soit un demi-million d’unités. Press to Play, lui, n’a jamais obtenu la moindre certification américaine. Sur le seul terrain des chiffres vérifiables, Driving Rain a donc vendu davantage que Press to Play aux États-Unis, et moins que tout le reste au Royaume-Uni.

Cette contradiction n’est pas un détail comptable. Elle raconte exactement ce qui est arrivé au disque : il n’a pas été rejeté partout de la même façon, il a été abandonné en cours de route. Le marché britannique l’a enterré avant de l’écouter ; le marché américain lui a offert une seconde vie, mais par la scène et non par le disque. La certification or n’est d’ailleurs arrivée que six mois après la sortie, portée par le succès de la tournée Driving USA.

Ce n’est pas un album qui a échoué devant un public. C’est un album qui n’a jamais vraiment existé comme objet public.

Voilà l’hypothèse de travail de cet article. Driving Rain n’a pas été écouté puis jugé. Il a été enseveli sous une accumulation d’événements extérieurs — un mauvais premier single, un attentat, une chanson de circonstance, un deuil mondial, un mariage puis un divorce médiatiques — dont aucun ne concerne les seize titres qu’il contient.


1998-2001 : les trois années où McCartney a réappris à écrire

Pour comprendre Driving Rain, il faut d’abord mesurer le trou qui le précède.

Le 17 avril 1998

Linda McCartney meurt à Tucson, en Arizona. Le couple aura duré vingt-neuf ans. Sur le plan strictement musical, cela signifie la fin d’une collaboration continue : Linda avait chanté sur Ram en 1971, tenu les claviers des Wings pendant une décennie, prêté sa voix aux chœurs de Flaming Pie en 1997. Cet album de 1997 est le dernier à porter sa trace.

Pendant les trente mois qui suivent, McCartney ne publie aucun album de chansons nouvelles. Ce n’est pas qu’il se taise — au contraire, il travaille énormément. Mais il travaille à côté de la chanson.

Trois échappatoires

Octobre 1999 : Run Devil Run. Un album de reprises de rock’n’roll des années 1950, augmenté de trois compositions originales, enregistré en une poignée de jours à Abbey Road avec David Gilmour, Mick Green et Ian Paice. Le disque est un refuge autant qu’un exercice : chanter des chansons qu’on n’a pas écrites, c’est chanter sans avoir à dire je. Le principe de rapidité qui gouvernera Driving Rain naît là — c’est explicitement en suivant l’exemple du calendrier expéditif de Run Devil Run que le nouvel album sera taillé en deux semaines.

Octobre 1999 : Working Classical. Un album orchestral, où McCartney fait arranger pour quatuor et pour orchestre des pièces écrites pour Linda, dont « The Lovely Linda », première plage de son tout premier disque solo en 1970. Boucler la boucle sans écrire une note nouvelle.

2000-2001 : la parole écrite et l’archive. McCartney publie Blackbird Singing, recueil de poèmes et de paroles, et donne des lectures publiques. Il expose ses peintures. Il assemble Wingspan, compilation en deux disques accompagnée d’un documentaire produit par sa fille Mary et réalisé par Alistair Donald, diffusé en mai 2001.

Autrement dit : entre 1998 et 2001, McCartney fait à peu près tout sauf écrire un album de chansons personnelles. Driving Rain est le moment exact où il s’y remet — et c’est aussi pour cela qu’il est si bancal, si inégal, si vivant.

L’autre événement

En 1999, McCartney rencontre Heather Mills. Ils se fiancent le 23 juillet 2001, alors que l’album est enregistré depuis cinq mois, et se marient le 11 juin 2002 au château de Castle Leslie, en Irlande. Le divorce, prononcé en 2008, sera l’un des plus commentés de l’histoire du show-business britannique.

Ce calendrier a une conséquence critique majeure et rarement formulée : la réception de Driving Rain a été rétroactivement contaminée par une séparation qui n’aurait lieu que sept ans plus tard. On y reviendra, parce que c’est probablement le principal mécanisme de son enterrement.


Goa, janvier 2001 : le carnet de notes d’un homme qui repart

En janvier 2001, McCartney part en Inde. Le séjour est décisif : une partie substantielle de l’album y est écrite. D’après les entretiens accordés à paulmccartney.com au moment de la sortie, « Lonely Road », « I Do », « About You » et le texte de « Riding Into Jaipur » y sont composés à Goa ; la musique de ce dernier titre était née auparavant aux Maldives.

Deux détails valent d’être relevés.

Le premier est vocal. McCartney raconte s’être fait rouler par un marchand de tapis indien : on lui vend une pièce présentée comme une rareté absolue, qu’il retrouve en une vingtaine d’exemplaires dans la ville suivante. En s’échauffant pour aller réclamer son dû, il abîme sa voix. Cette voix enrouée, râpeuse, sèche, est exactement celle qu’on entend sur « Lonely Road » et sur « Rinse the Raindrops ». Un accident de voyage devient une signature sonore.

Le second est géographique. Une seule ballade du disque échappe à l’Inde : « Your Loving Flame » a été écrite au 36e étage de l’hôtel Carlyle, à New York, parce que McCartney avait l’impression, dit-il, d’entrer dans un film de Cole Porter. Et une seule chanson naît sur place, à Los Angeles : le morceau-titre est écrit après une journée de pluie, lors d’une virée en Corvette de location sur la Pacific Coast Highway jusqu’à Malibu.

Un album écrit à Goa, aux Maldives, à New York et sur une autoroute californienne, enregistré à Hollywood par un producteur new-yorkais avec trois musiciens de Los Angeles : Driving Rain est, littéralement, le disque le moins britannique de la carrière de Paul McCartney. Cela n’a l’air de rien. C’est peut-être la première raison de son échec en Angleterre.


Le pari de David Kahne : deux semaines, seize pistes, aucune maquette

David Kahne n’est pas un choix évident en 2001. Producteur formé chez Columbia, il vient de travailler avec Sugar Ray et s’apprête à produire Is This It des Strokes. Il n’a rien d’un dépositaire de la tradition Abbey Road, rien d’un Jeff Lynne ou d’un George Martin. C’est précisément l’intérêt.

Le cahier des charges que lui fixe McCartney est simple et radical : supprimer l’étape de la maquette. Plutôt que de s’épuiser sur des démos, McCartney veut revenir à la méthode des Beatles du milieu des années 1960. Il l’a raconté au Reader’s Digest : John et lui arrivaient le lundi matin et montraient la chanson à George et Ringo. Et il en tire la conclusion qui l’intéresse — personne ne connaissait le morceau à l’avance, ni les musiciens, ni George Martin, ni l’ingénieur du son, d’où la fraîcheur. Il n’y avait pas le temps de répéter, dit-il, mais ce n’était pas nécessaire.

Le dispositif technique est cohérent avec cette philosophie. Les prises de base sont gravées sur bande analogique seize pistes, puis chargées dans Logic Audio pour les surimpressions. On enregistre à l’ancienne, on retouche à la moderne. C’est un compromis étonnamment intelligent, et c’est aussi, en 2001, l’un des rares disques de superstar à assumer publiquement ce mélange.

Le groupe : trois quasi-inconnus

Le casting est en grande partie l’œuvre de Kahne, et c’est probablement la décision la plus lourde de conséquences de tout le projet.

  • Rusty Anderson, guitariste de session californien, passé par les Wallflowers, Ednaswap et de multiples séances.
  • Abe Laboriel Jr., batteur, fils du bassiste de studio Abraham Laboriel, formé à Berklee, alors trentenaire.
  • Gabe Dixon, claviériste, le plus jeune de tous, qui apporte au disque son piano électrique Wurlitzer et son orgue Hammond.

McCartney choisit délibérément des musiciens qui étaient prévus pour l’accompagner en tournée. C’est-à-dire : il ne monte pas un groupe de studio, il auditionne un groupe de scène. Cette inversion explique une bonne part du son du disque — cette impression de quatre types dans une pièce plutôt que d’un homme-orchestre en surimpression — et absolument tout ce qui a suivi.

Le plus grand héritage de Driving Rain n’est pas sur le disque. Il est sur toutes les scènes où McCartney est monté depuis 2002.


Henson Studios, février 2001 : anatomie d’un enregistrement éclair

Les Henson Recording Studios de La Brea Avenue, à Hollywood, sont l’ancien complexe A&M — le terrain où Chaplin tournait, puis le studio bâti par Herb Alpert, racheté par la famille Henson à la fin des années 1990. C’est là que tout se passe, à partir du 16 février 2001.

Le rythme est celui d’un tournage : une à deux chansons par jour, en prise directe, avec surimpressions dans la foulée.

Date (2001) Titre travaillé
16 février « Lonely Road »
17 février « Your Way », « Tiny Bubble »
18 février « Back in the Sunshine Again » (base)
19 février « Rinse the Raindrops »
20 février « From a Lover to a Friend » (piano)
21 février « Spinning on an Axis »
25 février « Magic »
27 février « Driving Rain », « From a Lover to a Friend »
28 février « Back in the Sunshine Again » (finitions)
19 juin « Your Loving Flame »
20 et 23 octobre « Freedom »

Les dates de séance proviennent des relevés du Paul McCartney Project et des notes de pochette. L’ordre exact des titres au sein d’une même journée reste parfois discuté d’une source à l’autre.

La méthode, décomposée

Le détail de la fabrication du morceau-titre, publié d’après les notes de pochette, est un excellent condensé de la méthode. McCartney joue une basse Höfner et chante en direct ; il surimpose ensuite une guitare acoustique Martin et une seconde voix. Abe Laboriel joue son propre kit, puis surimpose la batterie Ludwig de Paul. Rusty Anderson joue une Gibson douze cordes électrique, puis surimpose une Danelectro. Gabe Dixon tient le Wurlitzer. David Kahne ajoute les synthétiseurs.

Deux choses sautent aux yeux. D’abord, la voix principale est captée en direct avec la basse — ce qui, chez un chanteur de soixante ans, est un pari. Ensuite, la strate de surimpressions reste mince : deux ou trois par instrument, pas davantage. Le disque ne cherche pas la perfection. Il cherche la trace.

C’est aussi cela que la critique de 2001 a mal compris. Le NME a reproché à l’album de se vouloir brut et spontané tout en restant, en pratique, poli et prévisible. Le reproche a du sens sur certains titres. Il est injuste sur d’autres — et il ignore que la brutalité de Driving Rain n’est pas dans la production, mais dans la manière de chanter.


Les seize titres, un par un

Voici le cœur du dossier. On ne peut pas plaider la réhabilitation d’un album sans le regarder plage par plage, en séparant ce qui tient de ce qui ne tient pas. Ce qui suit ne cherche pas à défendre les seize titres : il y a du remplissage sur ce disque, et le nier serait le meilleur moyen de le desservir.

1. « Lonely Road » (3:16)

Enregistré le 16 février, premier jour de séance. Le disque s’ouvre sur un décompte laissé en place et sur une ligne de basse marchante, presque jazz, qui reste seule quelques secondes. C’est une entrée de blues plus que de pop.

Écrit à Goa, le texte est une adresse directe à quelqu’un qui n’est plus là, et une déclaration d’intention : ne pas repartir seul sur la route. McCartney y chante à la limite de la rupture, avec cette voix abîmée par l’Inde. Le morceau a été le seul du disque à ouvrir la tournée 2002 en position de force, et il possède quelque chose que peu de chansons de McCartney assument : de la colère.

Un clip a été tourné par Jonas Åkerlund — le réalisateur de « Smack My Bitch Up » de Prodigy et de « Ray of Light » de Madonna. Le choix, là encore, dit une volonté de rupture d’image que personne n’a relevée à l’époque.

2. « From a Lover to a Friend » (3:49)

Enregistré au piano le 20 février, complété le 27. C’est la chanson la plus discutée du lot, et la plus mal utilisée.

Musicalement, c’est un objet étrange : une ballade au piano qui refuse obstinément de se résoudre, une mélodie qui change de direction trois fois, une production sèche où la voix est presque trop près du micro. Sur le fond, le texte est généralement lu comme une demande d’autorisation adressée à la disparue : le droit de reprendre une vie. C’est l’une des chansons les plus nues que McCartney ait publiées.

Le problème n’est pas la chanson. Le problème est qu’elle a été choisie comme premier single, sortie le 29 octobre 2001, dans un monde qui venait de basculer sept semaines plus tôt. Elle plafonne à la 45e place britannique et n’y reste que deux semaines. Elle atteint en revanche la 6e place au Canada — signe qu’ailleurs, avec un autre timing, elle aurait pu fonctionner.

Détail savoureux et révélateur : lorsque Cameron Crowe est venu demander à McCartney une chanson pour Vanilla Sky, c’est « From a Lover to a Friend » que Paul a d’abord proposée. Crowe a préféré une composition nouvelle. Il a eu raison pour son film ; l’histoire du disque en a peut-être souffert.

3. « She’s Given Up Talking » (4:57)

Le morceau le plus étrange de l’album, et celui qui a le mieux vieilli. Basse sourde et obsédante, batterie lourde, voix traitée, effets qui apparaissent et disparaissent, guitare fuzz. Kahne y fait le meilleur travail du disque : il ajoute puis retire, ajoute puis retire, sans jamais laisser l’arrangement se stabiliser.

Le texte est un portrait — celui d’une enfant qui parle à la maison mais se tait à l’école. C’est un McCartney de la veine des personnages nommés, celle d’« Eleanor Rigby » et de « Lady Madonna », mais transposée dans une esthétique quasi trip-hop.

Fait remarquable, souligné par les commentateurs de l’album : c’est le seul titre de Driving Rain que McCartney a retenu dans The Lyrics: 1956 to the Present, son grand livre-somme de 2021. Sur seize chansons, une seule a passé le filtre de sa propre postérité. C’est peu. Mais c’est aussi une indication : lui-même sait que ce titre-là tient.

4. « Driving Rain » (3:27)

Enregistré le 27 février. Le morceau-titre est un rock moyen tempo, mené par le Wurlitzer, avec un refrain construit sur un décompte de un à cinq — une astuce que plusieurs critiques ont rapprochée d’« All Together Now ». Écrit sur la Pacific Coast Highway, il n’a pas d’ambition majeure et n’en a pas besoin. C’est une chanson de trajet, littéralement.

Il a été joué tout au long de la tournée 2002, souvent en ouverture, et la version du United Center de Chicago du 11 avril 2002 figure sur Back in the U.S. et Back in the World.

5. « I Do » (2:56)

Écrite à Goa. Ballade brève, mélodie fragile, basse très mélodique sous la voix, production que Kahne charge délibérément d’un peu d’emphase « beatlesienne ». Elle passe souvent inaperçue. Elle est pourtant, avec « Your Loving Flame », l’un des deux points où McCartney retrouve son métier de mélodiste pur.

6. « Tiny Bubble » (4:21)

Enregistrée le 17 février. C’est, en toute honnêteté, le maillon faible. Une figure répétitive, un texte volontairement minimal, une chanson qui tourne sans jamais décoller. Les partisans les plus ardents du disque eux-mêmes la classent parmi le remplissage. On peut la défendre comme exercice d’atmosphère ; on ne peut pas la défendre comme chanson.

7. « Magic » (3:58)

Le seul titre de l’album explicitement confirmé par McCartney comme portant sur Linda : le récit de leur première rencontre, plus de trois décennies plus tôt. Arrangement lumineux, très proche de l’esthétique Jeff Lynne, avec de beaux breaks de batterie de Laboriel.

C’est un morceau qu’on peut trouver trop sage. C’est aussi celui qui interdit de lire Driving Rain comme un simple « album Heather ». Sur seize titres, la femme disparue est nommée par la musique aussi souvent que la nouvelle venue.

8. « Your Way » (2:55)

Enregistré le 17 février. Une chanson country, voix haut perchée, pedal steel de Rusty Anderson. Plusieurs critiques ont noté qu’elle renvoie directement au son des deux premiers albums solo de McCartney, McCartney (1970) et Ram (1971). C’est exact, et c’est une réussite modeste : le disque avait besoin d’une respiration à cet endroit précis.

9. « Spinning on an Axis » (5:16)

Cosignée avec James McCartney. C’est l’un des deux seuls titres du catalogue solo de Paul coécrits avec l’un de ses enfants — l’autre étant la plage 12 du même album.

L’origine de la chanson est domestique : une conversation entre le père et le fils sur le coucher du soleil, l’idée que ce n’est pas le soleil qui descend mais la Terre qui tourne. Enregistrée le 21 février, elle repose sur un riff joué par James à la guitare Parker. Musicalement, elle hésite — trop longue, structure floue — et c’est le reproche le plus fréquent qui lui est adressé. Mais elle contient l’une des rythmiques les plus intéressantes du disque, et son intérêt biographique est considérable.

10. « About You » (2:54)

Écrite à Goa, elle est ouvertement destinée à Heather Mills et se donne comme un remerciement : celui adressé à la personne qui a aidé à traverser le deuil. Deux minutes cinquante-quatre, un orgue Hammond superbe, un tempo qui ne ralentit jamais. C’est une chanson de gratitude, pas une chanson d’amour — nuance qui change tout, et que la réception ultérieure a totalement écrasée.

11. « Heather » (3:25)

L’histoire de ce morceau est l’une des meilleures anecdotes de studio de la période, racontée par McCartney lui-même sur son site officiel : un matin, il improvise au piano ; Heather Mills, trop jeune pour connaître tout le catalogue des Beatles, lui demande de quelle chanson des Beatles il s’agit. Il répond qu’il est en train de l’inventer. Elle refuse de le croire, puis exige qu’il l’enregistre immédiatement. Ils trouvent un dictaphone.

Le résultat est une pièce essentiellement instrumentale, quasi néo-classique, avec un bref segment chanté à la fin, que plusieurs critiques ont comparée aux miniatures de la face B d’Abbey Road. C’est, avec « Rinse the Raindrops », le titre le plus souvent cité par les défenseurs de l’album.

12. « Back in the Sunshine Again » (4:22)

Second titre cosigné avec James McCartney, écrit en Arizona vers 1996 — donc avant la mort de Linda —, achevé et enregistré le 28 février 2001. James fournit le riff et le pont. Le morceau est un blues traînant, ironique, avec une pedal steel qui pleure.

Sa position dans le disque est plus intéressante que sa musique : placée juste après « Heather », elle rappelle que l’album n’est pas linéaire et qu’il mélange des strates temporelles très différentes.

13. « Your Loving Flame » (3:43)

Voici le point où l’analyse standard s’effondre. Cette ballade au piano, la plus classiquement belle du disque, est presque systématiquement rangée parmi les « chansons pour Heather ». Or elle a été jouée en public pour la première fois le 3 décembre 1999, lors d’un passage de McCartney à l’émission Parkinson, avec David Gilmour au solo de guitare.

Autrement dit : cette chanson existe depuis 1999, elle a été écrite à New York dans une esthétique assumée de standard américain, et elle a été enregistrée seulement le 19 juin 2001, avec un quatuor à cordes. La lire uniquement comme un cadeau de fiançailles, c’est se tromper de deux ans et de plusieurs continents.

C’est probablement, avec « From a Lover to a Friend », la plus grande ballade de McCartney du XXIe siècle avant « Here Today » revisitée et avant Chaos and Creation in the Backyard.

14. « Riding Into Jaipur » (4:07)

Musique écrite aux Maldives, texte écrit à Goa. Tambura tenue par Rusty Anderson, esthétique indienne, drone, voix flottante. On y a beaucoup vu, rétrospectivement, un salut à George Harrison — le disque sortant trois semaines avant sa mort, la tentation est irrésistible. Elle est aussi anachronique : rien n’indique que McCartney ait composé ce morceau en pensant à lui.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le titre est le seul du catalogue solo de McCartney à assumer une écriture modale indienne aussi frontale. Sur ce terrain, il est unique.

15. « Rinse the Raindrops » (10:08)

Le morceau qui, à lui seul, justifie la thèse de cet article.

Enregistré le 19 février. McCartney raconte la genèse sans détour : arrivé au bout de ses chansons préparées, il décide de faire quelque chose de fou. Il a deux couplets, écrit un pont à la va-vite plus un pont instrumental, montre les fragments à la guitare acoustique, prend la basse, et le groupe part en improvisation pendant une demi-heure environ.

Le chiffre qu’il retient est vertigineux : d’après Kahne, il aurait chanté le même couplet environ quarante-huit fois, en le tordant de toutes les manières possibles, pour laisser au producteur de la matière à monter. Le groupe rentre chez lui. Kahne reste au studio jusqu’à quatre heures du matin. Le lendemain, il annonce qu’il n’a pas réussi à descendre en dessous de dix minutes. McCartney, cité par son propre site, y entend les festivals d’été, les hippies, les groupes qui improvisent — et une bonne énergie.

Le résultat est un collage de dix minutes et huit secondes, mené par le Wurlitzer martelé de Gabe Dixon et la guitare hurlante de Rusty Anderson, sur lequel McCartney chante comme il n’a plus chanté depuis « Helter Skelter ». Il l’a expliqué lui-même : il aime cette rudesse quand il parvient à l’atteindre ; sa voix n’a jamais été une voix travaillée, elle a été formée par les tournées des Beatles et par la route.

C’est le titre le plus long publié par McCartney depuis « Secret Friend » en 1980. Il n’a jamais été joué sur scène. Une version courte de cinq minutes a été pressée pour les juke-boxes américains, et le morceau a connu une seconde vie en 2005 sur Twin Freaks, l’album de remixes réalisé avec Roy Kerr, alias The Freelance Hellraiser.

Sur un album réputé fade, il y a dix minutes d’improvisation vocale non domestiquée par un homme de cinquante-huit ans. C’est le fait le plus mal connu de la discographie solo de Paul McCartney.

16. « Freedom » (3:33, non listée)

Et voici le sabordage.

La chanson est écrite le lendemain des attentats du 11 septembre 2001. McCartney se trouvait ce matin-là dans un avion immobilisé sur le tarmac de JFK — l’aéroport où les Beatles avaient atterri en février 1964 — et a vu les tours brûler depuis son hublot. Il a raconté n’avoir pas cru ce qu’il voyait.

Il coorganise ensuite le Concert for New York City, au Madison Square Garden, le 20 octobre 2001, et y interprète « Freedom » deux fois : d’abord avec son groupe, puis en rappel avec l’ensemble des participants, Eric Clapton à la guitare solo. Il emporte la bande au Quad Studios de New York le 23 octobre, refait la voix, ajoute une basse et un nouveau solo.

Puis il fait arrêter le pressage de Driving Rain, déjà en cours, pour y intégrer le titre. La pochette étant imprimée, la chanson figure comme piste cachée, mentionnée seulement par un autocollant sur le boîtier. Le single « From a Lover to a Friend », sorti trois semaines plus tôt, est retiré et remplacé par « Freedom » sous le même numéro de catalogue, le 5 novembre 2001.

Le résultat est un désastre éditorial en trois temps. Un : le disque perd son single. Deux : il gagne une chanson qui n’a musicalement rien à voir avec les quinze autres. Trois : cette chanson devient, dans la mémoire collective, l’identité de l’album entier.

McCartney lui-même a fini par s’en éloigner. Il a joué « Freedom » cinquante-cinq fois entre 2001 et 2002, dernière fois à Mexico le 5 novembre 2002, et ne l’a plus jamais reprise. Il a expliqué en 2007 qu’il l’avait écrite comme un « We Shall Overcome », dans l’esprit de l’immigrant qui arrive en Amérique, et qu’il regrettait que des responsables politiques s’en soient emparés. Il a dit souhaiter la voir revenir un jour. Vingt-quatre ans plus tard, elle n’est pas revenue.


Automne 2001 : chronologie d’un naufrage en quatre actes

Il faut regarder les dates les unes après les autres pour saisir l’ampleur de la malchance.

Acte I — 11 septembre 2001

L’album est terminé depuis l’été. Le plan de sortie est arrêté : « From a Lover to a Friend » en single en octobre, l’album en novembre. Les attentats font sauter le plan.

Acte II — 20 octobre au 5 novembre 2001

Le Concert for New York City propulse « Freedom ». Le single de « From a Lover to a Friend », sorti le 29 octobre, est retiré des bacs une semaine après sa parution. Un single de ballade au piano est remplacé par un hymne, sur un disque de ballades au piano.

Acte III — 12-13 novembre 2001

Sortie de l’album. 66 000 exemplaires la première semaine aux États-Unis, 26e place. 46e place au Royaume-Uni. La presse est plutôt bonne : le score agrégé Metacritic s’établit à 75 sur 100, Mojo parle d’un ensemble satisfaisant et souvent très émouvant, Blender d’une joie prudente chez un homme en convalescence, Rolling Stone salue l’esprit de petite formation hérité de Run Devil Run. Le public, lui, ne suit pas.

Acte IV — 29 novembre 2001

George Harrison meurt. Dix-sept jours après la sortie du disque. À partir de cet instant, aucun média musical anglophone n’a plus une ligne à consacrer au nouvel album de Paul McCartney, et McCartney lui-même n’a plus la tête à le défendre.

L’album meurt là. Le 29 novembre 2001.


Ce que la critique a réellement écrit en 2001

C’est le point le plus contre-intuitif du dossier, et il faut y insister, parce que la légende s’est construite à l’envers.

En 2001, Driving Rain a reçu de bonnes critiques. Score Metacritic : 75 sur 100. Entertainment Weekly : B. Spin : 7 sur 10. Drowned in Sound : 7 sur 10. NME : 6 sur 10 — le plus sévère du lot, reprochant à l’album de revendiquer une rugosité qu’il n’atteint pas. Rolling Stone et Mojo sont franchement favorables. Billboard note prudemment que le disque ne satisfera pas tous les fans mais devrait plaire à ceux qui espéraient voir McCartney sortir d’un son trop sûr.

La détestation est postérieure. Elle s’installe dans les années 2010, avec les classements en ligne. Paul Sinclair, de Super Deluxe Edition, le juge en 2016 franchement mauvais et le classe dernier du catalogue. Ultimate Classic Rock le range 21e sur 21. Far Out Magazine publie en novembre 2021, pour les vingt ans du disque, un article dont le titre parle de « pire album » de McCartney, et relève un argument difficile à contester : McCartney lui-même a pratiquement ignoré Driving Rain depuis sa parution. Aucune de ses chansons ne figure dans son répertoire de scène actuel. Aucune n’apparaît sur la compilation Pure McCartney de 2016, pas même dans l’édition longue de quatre heures.

Le contraste entre l’accueil de 2001 et le verdict de 2021 est donc total. Et il n’est pas dû à une réévaluation musicale : personne, entre-temps, n’a réécouté le disque et changé d’avis. Il est dû à la constitution progressive d’un récit.


Ce que Driving Rain a fondé : un groupe, une tournée, vingt-cinq ans de scène

Si l’album n’avait produit que ses seize chansons, on pourrait clore le dossier. Mais il a produit autre chose, dont l’importance dépasse de très loin celle du disque.

Le groupe

Rusty Anderson et Abe Laboriel Jr. rejoignent la formation de scène en 2002. S’y ajoutent le guitariste et bassiste Brian Ray — qui n’était pas sur le disque — et le claviériste Paul « Wix » Wickens, déjà présent sur les tournées de 1989-1990 et 1993, nommé directeur musical. Gabe Dixon, lui, ne suit pas.

Ces quatre musiciens deviennent le groupe permanent de Paul McCartney, sur scène comme en studio. Ils le sont encore aujourd’hui. C’est, de très loin, la formation la plus durable de sa carrière — plus longue que les Beatles, plus longue que les Wings, plus longue que les deux réunies.

La tournée

La tournée Driving USA démarre le 1er avril 2002 à Oakland, en Californie. C’est le premier retour de McCartney sur scène depuis la New World Tour de 1993, et le premier depuis la mort de Linda, celle de George Harrison et le 11 septembre.

Les chiffres sont spectaculaires. La première partie américaine compte vingt-sept concerts pour un peu plus de 407 000 spectateurs et environ 53 millions de dollars de recettes, dont un montant record pour deux soirées au Madison Square Garden. L’ensemble de la tournée mondiale — cinquante-huit concerts, jusqu’à Osaka le 18 novembre 2002 — dépasse les 125 millions de dollars et devient la tournée la plus lucrative de l’année 2002.

Deux albums live en sont tirés : Back in the U.S. (2002) pour le marché américain, Back in the World (2003) pour le reste de la planète.

Le paradoxe

Il faut le formuler nettement. L’album le moins vendu de la carrière de Paul McCartney a engendré la tournée la plus rentable de son année et le groupe le plus stable de sa vie. Quatre chansons seulement du disque figuraient au programme : « Lonely Road », « Driving Rain », « Your Loving Flame » et « Freedom ».

Autrement dit, le public n’est pas venu pour Driving Rain. Mais sans Driving Rain, il n’y avait ni groupe, ni tournée, ni les vingt-cinq années de scène qui ont suivi.


Pourquoi le disque a été enterré : cinq raisons qui n’ont rien à voir avec la musique

1. Le mauvais single

« From a Lover to a Friend » est une belle chanson et un mauvais single : lente, non résolue, sans refrain saillant. Dans un contexte normal, elle aurait été la troisième plage extraite du disque. Elle en a été la première, et la seule à porter l’album avant sa sortie.

2. Le retrait du single

Un single retiré des bacs une semaine après sa parution, c’est un album privé de sa vitrine. Le remplacement par « Freedom » n’a pas rechargé la machine : le nouveau single n’a pas reclassé le titre.

3. « Freedom » comme carte de visite

Une chanson de circonstance, écrite en un jour, placée en piste cachée, est devenue le visage public d’un disque enregistré huit mois plus tôt et qui n’a rien à voir avec elle. Le malentendu a été total et durable : encore aujourd’hui, les classements qui rangent Driving Rain en dernière position citent « Freedom » comme pièce à conviction principale.

4. La mort de George Harrison

Dix-sept jours. L’attention médiatique disponible pour un nouvel album de Paul McCartney est tombée à zéro, et pour de très bonnes raisons.

5. Le divorce rétroactif

C’est le mécanisme le plus insidieux. Le disque contient deux titres explicitement liés à Heather Mills — « About You » et « Heather » — plus quelques allusions. Après 2008, l’écoute de l’album a été reprogrammée par la connaissance de la fin. Ce qui était une gratitude est devenu une naïveté ; ce qui était un élan est devenu une erreur. C’est une opération critique parfaitement illégitime — on ne juge pas Ram à l’aune de ce que Linda est devenue — et pourtant elle a été appliquée à Driving Rain de manière quasi universelle.

On reproche à Driving Rain d’avoir eu tort sur un mariage. C’est une faute de critique musicale.


Le procès en réhabilitation : sept arguments

Il ne s’agit pas de proclamer que le disque est un chef-d’œuvre. Il s’agit de le juger sur pièces. Voici les sept arguments qui plaident en sa faveur.

1. Il contient la performance vocale la plus brute de la carrière solo de McCartney. « Rinse the Raindrops », dix minutes et huit secondes, quarante-huit versions d’un même couplet, une voix abîmée exprès. Rien de comparable après 1970.

2. Il contient l’une de ses trois meilleures ballades du XXIe siècle. « Your Loving Flame », écrite dans l’esprit du grand standard américain, aux côtés de « From a Lover to a Friend ».

3. Il contient le titre le plus aventureux de sa production des années 2000. « She’s Given Up Talking », seul morceau du disque que McCartney a lui-même retenu dans The Lyrics.

4. Il documente un moment biographique unique. C’est le seul album de McCartney enregistré au milieu d’un deuil non résolu et d’un recommencement amoureux simultanés. Les deux se croisent parfois dans la même plage.

5. Il contient les deux seules chansons du catalogue solo de Paul coécrites avec l’un de ses enfants. « Spinning on an Axis » et « Back in the Sunshine Again », avec James McCartney. C’est un fait unique, et curieusement absent de la plupart des discussions sur l’album.

6. Il a fondé le groupe. Anderson, Laboriel : vingt-cinq ans de scène, plus long que les Beatles et les Wings réunis.

7. Il a reçu de bonnes critiques à sa sortie. Metacritic 75. La détestation actuelle est une construction postérieure, et personne ne l’a jamais justifiée par une réécoute.

Ce qu’il faut concéder

L’honnêteté exige aussi la liste des faiblesses réelles.

  • Il est trop long. Soixante-sept minutes, seize titres. Un album de onze titres et quarante-cinq minutes, sans « Tiny Bubble », sans « Freedom », avec « Spinning on an Axis » raccourci, serait considérablement plus fort. Il existe d’ailleurs, chez les fans, une tradition de remontages de ce type.
  • Il souffre d’un déficit d’écriture au centre. Les plages 6 à 9 forment un creux réel.
  • La production date par endroits. Certains traitements de voix et certains sons de clavier renvoient sans ambiguïté à 2001, et pas de la meilleure manière.
  • « Freedom » est un accident industriel. Il n’y a pas de plaidoyer possible pour son intégration au disque.

Un album de sept titres excellents, quatre titres corrects et cinq titres dispensables : ce n’est pas le pire album de Paul McCartney. C’est un album normal, dont la moyenne est tirée vers le bas par une plage de circonstance ajoutée en catastrophe.


Ce qui manque encore : l’absence de l’Archive Collection

Depuis 2010, la Paul McCartney Archive Collection réédite le catalogue solo en coffrets documentés : Band on the Run, McCartney, Ram, Venus and Mars, Tug of War, Flowers in the Dirt, Flaming Pie, McCartney III… Vingt-cinq ans après sa sortie, Driving Rain n’a jamais reçu ce traitement.

C’est doublement regrettable.

D’abord parce que le matériau existe. Les sessions de février 2001 ont produit bien plus que les quinze titres retenus : les circuits de collectionneurs font circuler depuis longtemps des compilations non officielles de prises alternatives et de morceaux écartés. Une édition documentée, avec les notes de séance, les dates jour par jour et les prises de travail de « Rinse the Raindrops » avant montage, transformerait la perception du disque.

Ensuite parce que l’expérience montre que ce type d’édition fonctionne. La réédition de Flaming Pie en 2020 a considérablement relevé la réputation d’un album qui n’était pas contesté mais qui n’était pas non plus central. Celle de McCartney II a réhabilité un disque longtemps traité en curiosité. Il n’y a pas de raison mécanique pour que Driving Rain échappe à ce mouvement — sauf une : McCartney lui-même ne semble pas y tenir.

C’est peut-être là, au fond, le nœud du problème. Le principal obstacle à la réhabilitation de Driving Rain n’est ni la critique, ni le public. C’est son auteur.


Guide d’écoute en dix étapes

Pour qui voudrait reprendre le disque sans les filtres accumulés depuis vingt-cinq ans, voici un parcours.

  1. Commencer par « Rinse the Raindrops », pas par la plage 1. Dix minutes, au casque, fort. C’est le point de départ correct.
  2. Repérer le décompte laissé en place à l’ouverture de « Lonely Road ». Il n’est pas là par hasard : il annonce le principe de tout le disque.
  3. Isoler la ligne de basse de « She’s Given Up Talking ». Sourde, obsédante, presque hostile. McCartney bassiste y fait quelque chose qu’il ne fait nulle part ailleurs.
  4. Écouter « From a Lover to a Friend » en suivant uniquement la mélodie. Compter les fois où elle refuse de retomber là où l’oreille l’attend.
  5. Écouter « Magic » juste après « About You ». L’une est pour Linda, l’autre pour Heather. Elles sont séparées par deux plages. C’est la structure émotionnelle réelle du disque.
  6. Écouter « Heather » en pensant à la face B d’Abbey Road. La parenté formelle est explicite.
  7. Suivre le riff de guitare Parker de James McCartney sur « Spinning on an Axis ». C’est un fils de vingt-trois ans qui joue sur l’album de son père.
  8. Comparer « Your Loving Flame » avec la version de Parkinson de décembre 1999, si on la trouve. Deux ans d’écart, deux intentions.
  9. Écouter « Driving Rain » en voiture. La chanson a été écrite au volant. Elle fonctionne dans son habitat naturel.
  10. Garder « Freedom » pour la fin, ou la sauter. Elle n’appartient pas au disque. La traiter comme un bonus, ce qu’elle est techniquement.

Chronologie

Date Événement
17 avril 1998 Mort de Linda McCartney à Tucson (Arizona)
3 décembre 1999 Première interprétation publique de « Your Loving Flame » dans Parkinson, avec David Gilmour
Octobre 1999 Sortie de Run Devil Run et de Working Classical
1999 Rencontre avec Heather Mills
Janvier 2001 Séjour en Inde : écriture de « Lonely Road », « I Do », « About You », texte de « Riding Into Jaipur »
16 février 2001 Première séance aux Henson Recording Studios, Hollywood : « Lonely Road »
19 février 2001 Enregistrement de « Rinse the Raindrops » ; Kahne monte le morceau la nuit suivante
21 février 2001 « Spinning on an Axis », cosignée avec James McCartney
27 février 2001 « Driving Rain » et « From a Lover to a Friend »
28 février 2001 « Back in the Sunshine Again »
Mai 2001 Sortie de la compilation et du documentaire Wingspan
19 juin 2001 Enregistrement de « Your Loving Flame »
23 juillet 2001 Fiançailles de Paul McCartney et Heather Mills
11 septembre 2001 McCartney assiste aux attentats depuis un avion immobilisé à JFK
12 septembre 2001 Écriture de « Freedom »
20 octobre 2001 Concert for New York City, Madison Square Garden : création de « Freedom », deux interprétations
23 octobre 2001 Surimpressions de « Freedom » au Quad Studios, New York
29 octobre 2001 Sortie du single « From a Lover to a Friend » (45e au Royaume-Uni)
5 novembre 2001 Retrait du single, remplacé par « Freedom » sous le même numéro de catalogue
12-13 novembre 2001 Sortie de Driving Rain (46e au Royaume-Uni, 26e aux États-Unis, 66 000 exemplaires la première semaine)
24 novembre 2001 « Freedom » interprétée à CD:UK
29 novembre 2001 Mort de George Harrison
4 décembre 2001 Sortie de la bande originale de Vanilla Sky, avec la chanson-titre de McCartney
11 décembre 2001 Concert du centenaire du prix Nobel de la paix, Oslo
3 février 2002 Super Bowl XXXVI, Louisiana Superdome : « Freedom »
1er avril 2002 Ouverture de la tournée Driving USA à Oakland
11 avril 2002 Concert du United Center de Chicago, source de plusieurs plages live
26-27 avril 2002 Deux soirées au Madison Square Garden, recette record
11 juin 2002 Mariage de Paul McCartney et Heather Mills à Castle Leslie
5 novembre 2002 Dernière interprétation connue de « Freedom », à Mexico
11 novembre 2002 Sortie de Back in the U.S.
18 novembre 2002 Fin de la tournée à Osaka. Bilan : 58 concerts, plus de 125 M$, tournée la plus lucrative de l’année
2003 Driving Rain certifié disque d’or par la RIAA ; sortie de Back in the World
2005 « Rinse the Raindrops » remixée sur Twin Freaks
2007 McCartney explique pourquoi il ne joue plus « Freedom »
2016 Pure McCartney : aucun titre de Driving Rain, même en édition longue
Novembre 2021 Vingt ans du disque : vague de classements le rangeant dernier du catalogue
2021 The Lyrics: 1956 to the Present : « She’s Given Up Talking » est le seul titre de l’album retenu

Questions fréquentes

Pourquoi Driving Rain est-il considéré comme le pire album de Paul McCartney ?
Le jugement est postérieur à sa sortie. En 2001, la presse était plutôt favorable (75 sur 100 sur Metacritic). C’est dans les années 2010, avec la mode des classements en ligne, qu’il a été systématiquement rangé en dernière position. Trois éléments extérieurs à la musique expliquent ce basculement : la présence de « Freedom », l’omniprésence rétrospective du divorce d’avec Heather Mills, et le fait que McCartney lui-même n’ait jamais défendu ni rejoué ce répertoire.

Est-ce vraiment son album le moins vendu ?
Au Royaume-Uni, oui, et de loin : 46e place, aucun autre album studio n’a fait pire. Aux États-Unis, non : il a été certifié disque d’or, alors que Press to Play n’a jamais obtenu de certification américaine.

Combien de temps a duré l’enregistrement ?
Environ deux semaines pour l’essentiel, à partir du 16 février 2001, plus deux séances tardives : « Your Loving Flame » le 19 juin et « Freedom » en octobre.

Qui joue sur le disque ?
Paul McCartney (chant, basse, guitares, piano, batterie sur certains titres), Rusty Anderson (guitares, pedal steel, tambura), Abe Laboriel Jr. (batterie, percussions, accordéon), Gabe Dixon (Wurlitzer, piano, orgue Hammond), David Kahne (claviers, synthétiseurs, échantillons, guitare). En invités : James McCartney (guitare), Eric Clapton (guitare sur « Freedom ») et un petit ensemble à cordes.

Pourquoi « Freedom » n’est-elle pas listée sur la pochette ?
Parce que McCartney a fait arrêter le pressage de l’album pour l’ajouter alors que le livret était déjà imprimé. Elle figure donc en piste cachée, signalée par un simple autocollant sur le boîtier.

Quelle est la chanson la plus longue de l’album ?
« Rinse the Raindrops », dix minutes et huit secondes. C’est le titre le plus long publié par McCartney depuis « Secret Friend » en 1980. Il est issu d’une improvisation d’environ trente minutes, montée par David Kahne en une nuit.

McCartney joue-t-il encore des chansons de cet album sur scène ?
Non. Quatre titres figuraient au programme de la tournée 2002 — « Lonely Road », « Driving Rain », « Your Loving Flame » et « Freedom » — mais aucun n’a survécu dans les répertoires ultérieurs.

Quelles chansons sont pour Linda et lesquelles pour Heather ?
« Magic » est la seule que McCartney a explicitement confirmée comme portant sur Linda, et plus précisément sur leur rencontre. « About You » et « Heather » sont liées à Heather Mills. Les autres résistent à ce classement binaire : « Your Loving Flame » date de 1999, « Back in the Sunshine Again » d’environ 1996.

Existe-t-il une édition Archive Collection de Driving Rain ?
Non. C’est l’un des rares albums majeurs du catalogue solo à n’avoir jamais été réédité dans la collection documentée lancée en 2010.

Comment la pochette a-t-elle été réalisée ?
Avec une montre-bracelet Casio à caméra intégrée, portée par McCartney. Toutes les images du livret proviennent du même appareil. La très basse définition est native, pas ajoutée.

Qui est David Kahne ?
Un producteur américain, alors connu pour son travail avec Sugar Ray et bientôt avec les Strokes. Il retravaillera avec McCartney sur Memory Almost Full en 2007.

Quel est le lien avec Vanilla Sky ?
Cameron Crowe est venu voir McCartney pendant les séances des Henson Studios pour lui demander une chanson. McCartney a d’abord proposé « From a Lover to a Friend » ; Crowe a préféré une composition originale, qui a valu à McCartney une nomination à l’Oscar de la meilleure chanson.


Glossaire

Archive Collection — Collection de rééditions documentées du catalogue solo de Paul McCartney, lancée en 2010 avec Band on the Run. Chaque volume comprend des inédits, des documents et un livret d’archives.

Certification or (RIAA) — Aux États-Unis, seuil de 500 000 unités expédiées ou vendues, selon la période. Driving Rain l’a obtenue environ six mois après sa sortie.

Henson Recording Studios — Complexe de studios de La Brea Avenue, à Hollywood, anciennement A&M Studios, racheté par la famille de Jim Henson à la fin des années 1990.

Logic Audio — Station de travail audionumérique utilisée pour les surimpressions de Driving Rain, les prises de base ayant été gravées sur bande analogique seize pistes.

Metacritic — Agrégateur de critiques. Le score de 75 sur 100 obtenu par Driving Rain correspond à un accueil globalement favorable.

Piste cachée — Plage non mentionnée sur la pochette d’un disque. « Freedom » en est un cas particulier, puisqu’elle a été ajoutée après impression du livret et signalée par un autocollant.

Quad Studios — Studio new-yorkais où les surimpressions de « Freedom » ont été réalisées le 23 octobre 2001.

Tambura — Instrument à cordes indien à fonction de bourdon, joué par Rusty Anderson sur « Riding Into Jaipur ».

Twin Freaks — Album de remixes paru en 2005, fruit de la collaboration de McCartney avec Roy Kerr (The Freelance Hellraiser), qui contient une relecture de « Rinse the Raindrops ».

Wurlitzer — Piano électrique à anches, très présent sur Driving Rain, notamment sous les doigts de Gabe Dixon.


Bibliographie et sources

  • Notes de pochette de Driving Rain (MPL / EMI, 2001), reproduites et commentées par la Beatles Bible et le Paul McCartney Project.
  • Entretiens de Paul McCartney publiés sur paulmccartney.com, novembre 2001, dont « The Driving Rain interview » : origine des chansons, récit du montage de « Rinse the Raindrops », anecdote du dictaphone pour « Heather ».
  • Entretien de Paul McCartney au Reader’s Digest sur la méthode d’enregistrement sans maquette, cité par Ultimate Classic Rock.
  • The Beatles Bible, fiches Driving Rain, Rinse The Raindrops, Freedom, Vanilla Sky, Back In The US.
  • The Paul McCartney Project, fiches album, chansons et tournées : dates de séance, distribution instrumentale jour par jour.
  • Wikipédia (EN), articles Driving Rain, Freedom, From a Lover to a Friend, Your Loving Flame, Driving World Tour, Back in the World Live, pour les données de classement et de personnel.
  • Metacritic, recension des critiques de 2001 (Mojo, Blender, Rolling Stone, NME, Billboard, Entertainment Weekly, Spin).
  • Far Out Magazine, « Driving Rain at 20 », novembre 2021, pour l’argumentaire à charge et le constat de l’abandon du répertoire par McCartney.
  • Super Deluxe Edition (Paul Sinclair), classement du catalogue solo, 2016.
  • The Macca Report, relevés de tournée 2002 : recettes, fréquentation, incidents de scène.
  • Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (2021), pour la sélection de « She’s Given Up Talking ».
  • Yellow-sub.net, fiches et traductions existantes sur Rinse the Raindrops et le répertoire McCartney des années 2000.

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