Au tournant des années 1990, Paul McCartney, Ringo Starr et Yoko Ono veulent enfin ressusciter le vieux projet de documentaire officiel des Beatles, sommeillant chez Apple depuis 1969. George Harrison ne veut ni du principe ni du titre pressenti, The Long and Winding Road. Ce qui le fera changer d’avis n’a rien de sentimental : l’effondrement de HandMade Films, la garantie personnelle qu’il avait donnée sur les dettes du studio, et la découverte que son manager de vingt ans, Denis O’Brien, avait conduit ses affaires au désastre. De cette catastrophe comptable est né le plus grand projet patrimonial de l’histoire du rock. Enquête, chronologie et neuf correctifs sur une légende qu’on raconte souvent de travers.
Sommaire
1. La thèse et son embarras
Il y a des vérités qu’on formule à contrecœur. Celle-ci en fait partie : sans la ruine de George Harrison, The Beatles Anthology n’existerait probablement pas. Ou du moins pas cette Anthology-là, pas en 1995, pas avec les trois survivants en vie et en état de raconter.
La proposition est inconfortable pour deux raisons. La première est morale : se réjouir qu’un homme ait été dépouillé par celui en qui il avait placé sa confiance la plus totale a quelque chose d’indécent, surtout quand on sait comment finira l’histoire — un cancer diagnostiqué en 1997, une agression au couteau à son domicile en décembre 1999, une mort à cinquante-huit ans en novembre 2001. La seconde est méthodologique : la version popularisée de cette histoire, celle qui circule depuis des années sur les réseaux anglophones, télescope les dates, force les causalités et transforme un jugement civil pour mauvaise gestion en affaire de détournement de fonds.
L’objet de cet article n’est donc pas de valider la formule choc, mais de la passer au tamis. Elle en ressort abîmée sur les détails, et étrangement renforcée sur le fond. Oui, l’argent a été le facteur déclenchant. Non, la chronologie ne s’est pas déroulée comme on le raconte. Et oui, la contribution de Harrison au documentaire s’est révélée infiniment supérieure à ce que son manque d’enthousiasme initial laissait présager — au point que l’Anthology, aujourd’hui, se regarde en grande partie pour lui.
Commençons par le commencement, qui est bien antérieur à tout le monde.
2. Généalogie d’un documentaire fantôme (1968-1980)
Denis O’Dell et l’inventaire des images
L’idée d’un film officiel racontant l’histoire des Beatles ne date ni de 1990, ni de 1980. Elle remonte à 1968, quand Denis O’Dell, patron d’Apple Films — la filiale cinéma d’Apple Corps —, commence à écrire aux chaînes de télévision, aux sociétés d’actualités filmées et aux archives du monde entier pour recenser ce qui existe de pellicule sur le groupe.
Il faut se représenter la situation matérielle de l’époque. Les Beatles ont été filmés en permanence pendant six ans, mais par des dizaines d’organismes différents, sans que quiconque ait songé à centraliser quoi que ce soit. Des bobines dorment à Sydney, à Tokyo, à Hambourg, dans les caves de la BBC et de Granada, chez des chaînes régionales américaines qui ont enregistré une conférence de presse de 1964 et n’y ont plus jamais pensé. Le premier travail n’est donc pas un travail de réalisateur, c’est un travail d’archiviste.
Le montage d’Aspinall, 1971
Fin 1969, la tâche est confiée à Neil Aspinall. Le personnage mérite une phrase : ancien camarade de classe de McCartney et Harrison à l’Institut de Liverpool, comptable de formation, il est devenu le chauffeur puis le road manager des Beatles avant de prendre la direction d’Apple Corps, poste qu’il occupera jusqu’en 2007. Aspinall n’est pas un employé, c’est un cinquième homme, le seul à qui les quatre continueront de parler quand ils auront cessé de se parler entre eux.
En février 1970, le New York Times évoque un long métrage biographique intitulé The Long and Winding Road. Aspinall, assisté de la documentaliste Nell Burley, boucle un montage d’environ quatre-vingt-dix minutes en 1971. Sa forme est radicale par rapport à ce que deviendra l’Anthology : pas de narration, pas d’entretiens rétrospectifs, aucune image postérieure à 1969, uniquement du matériau d’époque assemblé chronologiquement, avec des effets de split screen optiques caractéristiques de l’époque. Aucun des quatre n’y participe.
Le film ne sort jamais. Le procès en dissolution intenté par McCartney en décembre 1970 gèle tout ; McCartney déclare d’ailleurs devant le tribunal qu’il n’aura aucune implication dans le projet. Apple annonce en 1972 une reprise sous le titre Ten Years in the Life of the Beatles. Le chantier traîne toute la décennie — Lennon y fait encore allusion lors d’un passage au Today Show américain en 1974.
La copie prêtée à Eric Idle
Un épisode secondaire mérite d’être signalé, parce qu’il place déjà Harrison au centre du dispositif. À la fin des années 1970, Eric Idle prépare All You Need Is Cash, la fausse rétrospective consacrée aux Rutles. Harrison, ami intime d’Idle et complice des Monty Python, lui prête une copie vidéo du montage d’Aspinall à titre de documentation. C’est ainsi que la parodie a pu reproduire des séquences que le public n’avait jamais vues — notamment des images en 8 mm tournées par Dezo Hoffmann en 1963.
Le détail est savoureux : le premier usage public du travail d’Aspinall aura été de servir de modèle à un canular. Il dit aussi quelque chose du rapport de Harrison à sa propre histoire — il était prêt à la prêter à un comique bien avant d’accepter de la raconter lui-même.
1980 : la relance interrompue
Le projet ressort brièvement en 1980, à la faveur d’une déposition judiciaire de Lennon contre les producteurs du spectacle Beatlemania, qui exploitait commercialement l’image du groupe. L’idée d’un contre-récit officiel redevient d’actualité. Puis vient le 8 décembre 1980, et tout s’arrête.
Le fait qu’un montage complet ait dormi dans les archives d’Apple pendant vingt-quatre ans est en soi une donnée capitale pour comprendre la suite. Quand les discussions reprennent au début des années 1990, il ne s’agit pas de partir d’une page blanche : il s’agit de décider si l’on ressort une chose déjà faite, et sous quelle forme. Le workprint d’Aspinall a d’ailleurs fini par circuler : une copie a été éditée en bootleg en 2015 par le label HMC, dans la série TMOQ Gazette, et se trouve aujourd’hui consultable en ligne. Sa qualité d’image est comparable à celle du documentaire The Compleat Beatles de 1982 — c’est-à-dire médiocre. On mesure, en le regardant, tout ce que la restauration des années 1990 a apporté.
3. Les verrous qu’il fallait faire sauter
Avant même la question Harrison, il faut comprendre pourquoi rien n’était possible avant la fin des années 1980. Trois contentieux bloquaient l’ensemble.
Le premier opposait les Beatles à EMI et Capitol au sujet des royautés, une bataille engagée à la fin des années 1970 et qui aura duré une décennie. Tant qu’elle n’était pas soldée, aucun projet impliquant l’exploitation massive du catalogue n’était envisageable : chaque bande sortie des archives devenait une pièce de procédure.
Le deuxième opposait Apple Corps à Apple Computer, sur l’usage du nom et du logo. Là encore, un accord était nécessaire pour sécuriser une exploitation mondiale multi-supports.
Le troisième, le plus lourd psychologiquement, était le contentieux résiduel entre les quatre eux-mêmes, hérité de la dissolution et de l’épisode Allen Klein.
Ces verrous sautent à la charnière des années 1990. Et le climat change au même moment. Le documentaire Imagine: John Lennon, sorti en 1988, montre qu’il existe un appétit considérable du public pour le récit intime et autorisé. Apple observe. Le succès de Live at the BBC, publié en novembre 1994 — environ 550 000 exemplaires écoulés au Royaume-Uni dès la première année —, apportera ensuite la confirmation commerciale que le marché est prêt à payer pour des inédits même imparfaits.
Autrement dit : au moment où McCartney, Starr et Ono relancent l’idée, tout est aligné. Sauf un homme.
4. Le double refus de George
Ne pas se retourner
Harrison dit non. Il faut prendre la mesure de ce refus, parce qu’on le réduit souvent à de la mauvaise humeur.
Depuis 1970, Harrison avait organisé sa vie autour d’une idée simple : les Beatles étaient une chose qui lui était arrivée, pas une chose qu’il était. Il avait passé la décennie 1970 à s’en détacher — la spiritualité, le jardinage à Friar Park, la Formule 1, le cinéma. Il avait passé la décennie 1980 à faire autre chose, HandMade Films puis les Traveling Wilburys, groupe explicitement conçu comme un endroit où personne n’était célèbre. Quand il évoquait les années Beatlemania, c’était le plus souvent pour en décrire l’aspect étouffant, la claustrophobie des chambres d’hôtel, l’absurdité de jouer devant des salles où personne n’entendait rien.
Replonger dans cette histoire pour en faire un film de plusieurs heures, ce n’était pas seulement fastidieux : c’était contraire à tout ce qu’il racontait sur lui-même depuis vingt ans.
Le titre : pourquoi The Long and Winding Road était inacceptable
Le second refus, celui du titre, est encore plus révélateur — et c’est celui que les résumés traitent comme une lubie.
The Long and Winding Road n’était pas un titre neutre. C’était une chanson de McCartney, et pas n’importe laquelle : celle sur laquelle Phil Spector avait ajouté, en avril 1970, des cordes, des chœurs et une harpe sans l’accord de son auteur, provoquant la lettre furieuse de McCartney à Allen Klein et devenant l’un des symptômes les plus cités de la dissolution. C’était aussi le dernier numéro un américain des Beatles, sorti en pleine explosion du groupe.
Accepter ce titre, c’était donc accepter que le récit officiel et définitif du groupe soit placé sous l’enseigne d’une composition de Paul, chargée de tout le contentieux de 1970. Pour Harrison, dont l’histoire personnelle à l’intérieur des Beatles fut précisément celle d’un auteur maintenu en position subalterne par le tandem Lennon-McCartney, l’objection n’avait rien d’une coquetterie sémantique. C’était une question de qui tient la plume.
Retenir cela permet de lire différemment sa participation ultérieure : il n’a pas seulement monnayé sa présence contre de l’argent, il a négocié les termes du récit.
5. HandMade Films : anatomie d’une ruine
Peter Sellers, Allen Klein, Denis O’Brien
Pour comprendre l’effondrement, il faut remonter à 1973. Harrison cherche alors à s’extraire de l’emprise d’Allen Klein, le manager imposé par Lennon en 1969 et dont les trois autres se mordent les doigts. C’est Peter Sellers — dont O’Brien avait redressé les finances — qui lui présente Denis O’Brien.
Le profil de l’homme est important. Américain né à Saint-Louis en 1941, diplômé de Northwestern puis de la faculté de droit de Washington University, O’Brien est à la fois avocat et financier. Il a travaillé à Paris pour le cabinet Coudert, puis à Londres pour la banque Rothschild. Ce n’est pas un requin du show-business : c’est un technicien de la structuration fiscale internationale, exactement le genre de profil dont un ex-Beatle asphyxié par le fisc britannique et par un manager douteux a besoin en 1973.
O’Brien règle effectivement les problèmes fiscaux de Harrison. Il devient son manager, puis bien davantage : un ami de la famille, une présence quotidienne. Harrison dira plus tard s’être senti trahi par quelqu’un qu’il considérait comme un proche — et O’Brien, symétriquement, s’estimera lui aussi trahi. Ce n’est pas une histoire de prédateur et de victime naïve ; c’est une histoire d’associés qui se sont mutuellement ruinés.
Le billet de cinéma le plus cher de l’histoire
En 1978, les deux hommes fondent HandMade Films. L’acte fondateur est resté légendaire : EMI Films se retire du financement de Monty Python : La Vie de Brian moins d’une semaine avant le début du tournage, jugeant le script blasphématoire. Harrison, fan absolu des Python et ami d’Eric Idle, décide de financer le film lui-même. Il hypothèque Friar Park.
La formule d’Idle est devenue proverbiale : c’est le prix le plus élevé jamais payé par quelqu’un pour aller au cinéma. Elle est drôle. Elle est aussi, rétrospectivement, la matrice du problème : dès l’origine, l’aventure cinématographique de Harrison repose sur son patrimoine personnel, pas sur un capital extérieur.
La Vie de Brian rapporte environ 21 millions de dollars au seul box-office américain. HandMade est lancé.
Une décennie de vrai cinéma
Ce qui suit mérite d’être rappelé, parce que l’histoire de la faillite a fini par éclipser celle de la réussite. Pendant dix ans, HandMade a été l’un des rares producteurs indépendants britanniques à compter : Time Bandits (1981), qui rapporte 35 millions de dollars aux États-Unis en dix semaines ; The Long Good Friday ; The Missionary de Richard Loncraine avec Michael Palin et Maggie Smith ; Mona Lisa de Neil Jordan ; Withnail and I de Bruce Robinson, devenu film culte absolu. Harrison est crédité comme producteur exécutif sur une vingtaine de longs métrages.
Dans un pays où l’industrie cinématographique était alors moribonde, HandMade a joué un rôle réel. Ce n’est pas un caprice de rock star, c’est un studio.
La chute
Puis viennent les années de fin de décennie. Shanghai Surprise (1986), avec Madonna et Sean Penn, est un échec retentissant. Checking Out, Cold Dog Soup et plusieurs autres suivent le même chemin. Surtout, la structure financière se détériore : O’Brien contracte des dettes massives, garanties par Harrison.
Le mécanisme est classique et redoutable. Tant que les films marchent, la garantie personnelle est théorique. Dès que trois productions consécutives échouent, elle devient une créance exigible sur le patrimoine d’un homme qui, lui, ne suivait pas les comptes au jour le jour.
HandMade cesse ses activités en 1991. La société sera vendue en 1994 au groupe canadien Paragon Entertainment.
Point de chronologie capital : la faillite de HandMade est donc consommée en 1991, c’est-à-dire avant la tournée japonaise de décembre 1991 et avant les premiers entretiens de l’Anthology en février 1992. Le récit qui veut que Harrison ait découvert le pot aux roses « quelques mois après » avoir refusé le documentaire inverse l’ordre des choses. La pression financière est antérieure à tout.
6. Décembre 1991 : douze soirs au Japon
L’argument Clapton
Harrison n’était pas monté sur scène pour une tournée depuis 1974, et cette expérience-là l’avait durablement traumatisé : voix détruite, critiques féroces, public venu chercher les Beatles et reparti déçu. Il détestait, disait-il, l’idée même de recommencer.
C’est Eric Clapton qui débloque la situation. L’argument est habile parce qu’il retire à Harrison toutes ses excuses : Clapton n’a rien de prévu, son groupe est disponible, il jouera lui-même sur scène. Harrison le confirmera en conférence de presse à Tokyo : Eric lui a suggéré que c’était le bon moment, que lui et son groupe pouvaient devenir son groupe, et c’est une des raisons pour lesquelles il a envisagé de travailler.
Clapton, de son côté, a résumé l’affaire dans des termes qui en disent long : selon lui, Harrison n’avait jamais vraiment connu l’expérience de jouer devant un public avec un grand groupe, les Beatles ayant joué devant des gamins de dix ans qui hurlaient. Il ajoutait que George avait arrêté de fumer, s’était remis en forme, et disposerait de son éclairage, de sa sonorisation, de son groupe.
Clapton n’a jamais fait mystère du fait que son ami détestait la scène et n’y montait que contraint. Reste que la formulation « il ne l’a fait que pour l’argent » est un raccourci : elle est vraie du calcul, pas du vécu.
Le dispositif
Les répétitions démarrent le 1er novembre 1991 aux Bray Studios, à Windsor, et durent jusqu’au 24. Le groupe est de très haut niveau : Clapton et Andy Fairweather Low aux guitares, Nathan East à la basse, Chuck Leavell et Greg Phillinganes aux claviers, Steve Ferrone à la batterie, Ray Cooper aux percussions, Katie Kissoon et Tessa Niles aux chœurs.
Douze concerts, du 1er au 17 décembre 1991, sous l’intitulé « Rock Legends: George Harrison live with Eric Clapton and his band » : Yokohama, Osaka, Nagoya, Hiroshima, Fukuoka, puis trois soirs au Tokyo Dome pour finir. Le répertoire fait la part belle aux Beatles — I Want to Tell You, Old Brown Shoe, Taxman, If I Needed Someone, Something, Piggies — et Clapton prend le lead au milieu du set pour quatre titres.
L’accueil est excellent, la presse rock enthousiaste. Harrison lui-même a eu ce mot désarmant : au bout de trois ou quatre soirs, son ego était satisfait.
Ce que la tournée a réglé, et ce qu’elle n’a pas réglé
Le choix du Japon n’a rien de sentimental. C’est un pays compact, où l’on enchaîne les grandes salles avec des déplacements courts et des coûts logistiques faibles, pour des recettes élevées. Pour quelqu’un qui cherche à générer de la trésorerie sans s’infliger six mois de bus américain, c’est le marché optimal.
L’opération réussit. Elle donne l’album double Live in Japan, publié le 13 juillet 1992 sur Dark Horse, crédité « George Harrison with Eric Clapton and Band » et produit sous les pseudonymes Wilbury — Spike et Nelson. Ce sera, mise à part la réédition d’All Things Must Pass en 2001, la dernière publication de Harrison de son vivant.
Mais douze dates dans un seul pays, aussi rentables soient-elles, ne comblent pas un passif accumulé sur une décennie de production cinématographique. L’hémorragie est stoppée ; la plaie reste.
7. Friar Park, la maison au cœur du récit
Il faut consacrer une section à Friar Park, parce que c’est le point où la légende et le fait se séparent le plus nettement.
Friar Park est un manoir néo-gothique victorien de Henley-on-Thames, construit à la fin du XIXe siècle pour l’excentrique sir Frank Crisp, avec ses grottes artificielles, ses jardins alpins et son lac souterrain. Harrison l’achète en janvier 1970 et y consacre le reste de sa vie : c’est là qu’il enregistre, c’est là qu’il jardine, c’est là qu’il sera agressé en décembre 1999, c’est là que sont tournées les images des retrouvailles des années 1990.
Le fait établi est celui de 1979 : Harrison hypothèque Friar Park pour financer La Vie de Brian. C’est documenté, revendiqué, raconté par Idle lui-même.
L’affirmation selon laquelle Harrison aurait été, au début des années 1990, à deux doigts de perdre la maison — et que ce serait précisément cette menace qui l’aurait fait céder sur l’Anthology — appartient en revanche au registre du récit rapporté. Elle est cohérente avec ce que l’on sait de la garantie personnelle donnée sur les dettes de HandMade. Elle n’est pas adossée à une pièce vérifiable, et elle n’apparaît pas dans les comptes rendus judiciaires de l’affaire O’Brien.
C’est un cas d’école de la façon dont une histoire vraie sur le fond se dote, en circulant, d’un détail dramatique invérifiable qui la rend meilleure à raconter. Nous la mentionnons donc pour ce qu’elle est : une tradition orale plausible, pas un fait.
8. L’affaire O’Brien devant les tribunaux
Janvier 1995 : l’assignation
Harrison assigne Denis O’Brien devant la justice californienne en janvier 1995. Il l’accuse de l’avoir privé d’environ 16 millions de livres sur douze ans et d’avoir converti ses actifs pour financer un train de vie somptuaire — yachts, villas à travers le monde. Certaines sources chiffrent la demande initiale à 25 millions de dollars.
Le choix de la juridiction californienne fera l’objet d’une bataille en soi : O’Brien plaidera que l’affaire aurait dû être jugée en Angleterre. La cour d’appel écartera l’argument en relevant qu’O’Brien passait une semaine par mois en Californie, y détenait un permis de conduire et y possédait une maison à Encino — acquise, selon Harrison, avec une partie des fonds litigieux.
Le jugement, l’appel, la faillite
Le tribunal retient la mauvaise gestion de HandMade par O’Brien et le manquement à un accord de 1978 par lequel celui-ci s’engageait à couvrir la moitié des pertes du studio. La juge Kathryn Doi Todd, de la Cour supérieure de Los Angeles, accorde environ 10,9 millions de dollars, correspondant à la moitié de la dette contractée sur le film Cold Dog Soup. Le montant global du jugement est généralement rapporté à 11,6 millions de dollars, soit environ 6,7 millions de livres. Un jury s’est prononcé en 1996, et la cour d’appel de Californie confirme en 1998.
La suite est amère. Un porte-parole de Harrison résumait déjà la situation à chaud : gagner est une chose, encaisser en est une autre. O’Brien se place sous la protection de la loi américaine sur les faillites, ce qui neutralise en pratique la condamnation. Harrison le poursuit devant le tribunal des faillites, sans succès : en août 2001 — trois mois avant sa mort —, le juge Barry Schermer rejette sa contestation au motif qu’il ne s’est pas présenté à une déposition prévue le 10 juillet, et écarte l’argument selon lequel son état de santé l’en aurait empêché. Les avocats de Harrison demanderont une révision et le dessaisissement du juge. Il mourra avant.
Denis O’Brien est décédé le 3 décembre 2021, à quatre-vingts ans.
Ce que le jugement dit — et ce qu’il ne dit pas
C’est ici que le récit populaire dérape le plus nettement. On lit très souvent qu’O’Brien avait « détourné » l’argent de Harrison, terme qui suggère une infraction pénale.
Or il s’agit d’un contentieux civil. Les fondements retenus sont la mauvaise gestion, la négligence et la rupture d’un engagement contractuel de partage des pertes. Harrison a bien allégué une conversion d’actifs à des fins personnelles, et cette allégation figure au dossier ; elle n’a pas donné lieu à une condamnation pénale, et O’Brien n’a jamais été poursuivi pour un délit.
La nuance n’est pas cosmétique. Elle change la nature de l’histoire : ce n’est pas le récit d’un escroc démasqué, c’est celui d’une association mal construite entre un artiste qui ne regardait pas les comptes et un financier qui les regardait seul, sur une structure adossée au patrimoine du premier. Cela reste terrible pour Harrison. Ce n’est pas la même chose.
9. Les conditions posées par Harrison
Harrison finit par dire oui. Mais il pose ses conditions, et elles sont significatives.
Le nom
Première exigence : le titre. Exit The Long and Winding Road, place à The Beatles Anthology.
Le choix du mot est intéressant. « Anthology » est un terme éditorial, muséal, presque froid. Il ne renvoie à aucune chanson, à aucun auteur, à aucune période. Il place le projet du côté de l’archive plutôt que du côté de la légende. En imposant ce mot, Harrison n’a pas seulement effacé une signature de McCartney : il a orienté toute la nature du projet vers ce qu’il est effectivement devenu — un inventaire commenté, et non une célébration lyrique.
C’est arguablement la meilleure décision éditoriale de tout le chantier, et elle a été prise par l’homme qui n’en voulait pas.
Jeff Lynne
Seconde exigence, plus tardive : la production des démos de Lennon reviendra à Jeff Lynne, ou Harrison n’y participera pas.
Là encore, ce n’est pas un caprice. Lynne, ex-Electric Light Orchestra, avait produit Cloud Nine (1987), l’album du retour en grâce de Harrison, dont était sorti le numéro un américain Got My Mind Set on You. Les deux hommes avaient ensuite fondé les Traveling Wilburys avec Bob Dylan, Roy Orbison et Tom Petty. Lynne était le collaborateur de confiance de Harrison, son ingénieur du son de cœur, celui dont la signature sonore — batterie compressée, chœurs empilés, guitares acoustiques doublées, réverbération large — était devenue la sienne.
Imposer Lynne, c’était s’assurer que la reformation se ferait dans son studio mental à lui, et pas dans celui de McCartney. C’était, très concrètement, une garantie de contrôle.
Ce que ces deux exigences révèlent
Prises ensemble, elles racontent autre chose que le portrait d’un homme vénal traîné à contrecœur devant les caméras. Elles racontent un homme qui, ayant décidé de céder, a immédiatement négocié les deux leviers qui comptent dans un projet de cette nature : comment ça s’appelle, et qui tient la console.
Le mercenaire supposé s’est comporté en producteur.
10. La fabrique de l’Anthology, 1992-1995
Les entretiens
Le tournage des entretiens contemporains commence en février-mars 1992 avec Harrison et Starr, suivis de McCartney en mai-juin 1992. Les conversations sont conduites par Jools Holland — choix judicieux : musicien lui-même, ancien de Squeeze, il obtient des réponses techniques et pas des formules de promotion. Les propos de Lennon proviennent d’archives sonores et filmées.
Autour des trois, on interroge le cercle rapproché : Neil Aspinall, George Martin et l’attaché de presse Derek Taylor. C’est un choix éditorial fort — pas d’historiens, pas de critiques, pas de célébrités venues dire leur admiration. Uniquement des gens qui étaient dans la pièce. C’est ce qui distingue l’Anthology de tous les documentaires rock de son époque et ce qui explique qu’il ait si peu vieilli.
Les entretiens s’achèvent vers mai 1994.
Klaus Voormann et l’image
Le graphisme est confié par Aspinall à Klaus Voormann, l’ami de Hambourg devenu bassiste de session et auteur de la pochette de Revolver. Son idée : peindre affiches, photographies et pochettes du groupe avec un effet de couches qui se décollent, en progression chronologique de gauche à droite. Chaque volume en présentera un tiers. Sur la couverture d’Anthology 1, une image ancienne est déchirée pour effacer Pete Best et laisser apparaître Ringo Starr en dessous — geste d’une cruauté élégante. Best récupérera d’ailleurs le morceau manquant pour la pochette de son propre album Haymans Green, en 2008.
Les cassettes de Yoko
En janvier 1994, Yoko Ono remet à McCartney deux cassettes d’enregistrements domestiques de Lennon, portant chacune la mention « For Paul ». On y trouve quatre titres inachevés : Free As A Bird, Real Love, Grow Old With Me et Now And Then. Grow Old With Me ayant déjà été publié sur Milk and Honey en 1984, restent trois candidats.
Le geste est immense et souvent sous-estimé. Il vaut réconciliation, et il fournit au projet ce qui lui manquait : un présent. Sans nouvelle chanson, l’Anthology n’était qu’une rétrospective de plus.
Free as a Bird
Le travail commence en février 1994 au studio de McCartney, Hog Hill Mill, à Icklesham dans le Sussex. La démo d’origine, datant d’environ 1977, est une cassette mono où voix et piano sont sur la même piste, techniquement inséparables à l’époque. Lynne en fera un argument : puisqu’on ne peut pas isoler la voix, Lennon reste aussi présent comme instrumentiste, ce qui sert l’intégrité du projet.
Ringo Starr a livré la formule qui a permis à l’affaire d’être psychologiquement supportable : ils ont convenu de faire comme si John était simplement sorti déjeuner, ou parti prendre une tasse de thé, et qu’ils travaillaient en son absence.
Free as a Bird sortira en single le 4 décembre 1995, avec un clip de Joe Pytka filmé en caméra subjective d’oiseau, truffé de citations visuelles de chansons des Beatles. Numéro deux au Royaume-Uni, numéro six aux États-Unis. La face B est un inédit de circonstance : Christmas Time (Is Here Again).
Real Love
Deuxième session en février 1995, même équipe, même méthode. La démo est mieux conservée, la chanson plus achevée. Le single sortira en mars 1996 et accompagnera Anthology 2.
Now and Then : deux jours et un abandon
C’est le point de rupture. Les trois s’attaquent au troisième titre les 20 et 21 mars 1995. Ils enregistrent une piste rythmique destinée à servir de base à des superpositions. Le second jour, le travail s’arrête.
Jeff Lynne a résumé la séance sans détour : un jour, un après-midi en réalité, à tripatouiller la chose ; une chanson avec un refrain mais quasiment dépourvue de couplets ; une piste de base bâclée qu’ils n’ont jamais terminée.
Les raisons sont doubles. Techniques d’abord : la démo est parasitée par un ronflement de secteur à 60 Hz, présent aussi sur Real Love mais bien plus violent ici, et le piano de Lennon couvrait sa propre voix. Musicales ensuite, et surtout : la chanson aurait exigé une réécriture substantielle. Un témoin anonyme de la séance a expliqué à la presse britannique qu’il ne s’agissait pas d’ajouter un peu de basse et de batterie, mais de construire réellement le morceau.
Et il y a la position de Harrison. McCartney l’a dite publiquement dans Q en 1997, avec une élégance remarquable : George ne l’aimait pas ; les Beatles étant une démocratie, ils ne l’ont pas fait. Le mot que McCartney rapportera plus tard, en privé puis dans les documentaires, est nettement plus cru — Harrison aurait qualifié la démo de foutue camelote.
La suite appartient à l’histoire récente. Le démixage par apprentissage automatique développé par l’équipe de Peter Jackson pour Get Back (2021) a permis d’isoler enfin la voix de Lennon. McCartney et Starr ont achevé le morceau en 2022 avec Giles Martin, en y intégrant les parties de guitare enregistrées par Harrison en 1995. Now and Then est sortie le 2 novembre 2023.
11. Le meilleur narrateur du film
Et puis il se passe une chose que personne n’avait prévue : à l’écran, Harrison est le meilleur des trois.
L’humour comme méthode
Sa réticence ne se voit pas. On découvre au contraire un narrateur d’une drôlerie sèche, sans révérence, qui démonte la mythologie avec une économie de moyens que ni McCartney ni Starr n’atteignent. McCartney est un formidable conteur, mais il vend ; Starr est chaleureux, mais il raconte peu. Harrison, lui, dégonfle. Il ramène systématiquement le mythe à sa dimension concrète : quatre types dans une camionnette, des chambres d’hôtel, un métier.
C’est cette voix-là qui donne à l’Anthology sa crédibilité. Sans elle, la série serait une hagiographie autorisée. Avec elle, elle devient un document.
La séquence d’Abbey Road, mai 1995
Le cinquième disque du coffret DVD de 2003 — quatre-vingt-une minutes de bonus — contient un segment de quinze minutes filmé aux studios d’Abbey Road en mai 1995, où l’on voit McCartney, Harrison et Starr écouter d’anciennes bandes avec George Martin.
C’est là que se situe la séquence la plus émouvante de tout le projet : Harrison redécouvre la prise 1 de Golden Slumbers / Carry That Weight, qu’il n’avait pas réentendue depuis la séparation. Suit une discussion entre les trois pour déterminer qui joue quoi.
Attention, correctif important. La version qui circule en anglais transforme cette scène en gag — Harrison demandant à McCartney et à Martin sur quel album figure Golden Slumbers, ce qui prouverait qu’il se moquait éperdument de l’histoire du groupe. C’est un contresens. La séquence documentée est celle d’un homme qui réentend une prise inédite vieille de vingt-six ans, pas celle d’un homme incapable de situer une chanson d’Abbey Road. Le dialogue technique qui suit porte sur l’identification des parties instrumentales, exercice où les quatre se sont toujours contredits — y compris McCartney.
La différence entre les deux versions est celle qui sépare l’anecdote de la caricature.
Le reste des bonus
Le même disque contient d’autres trésors : George Martin travaillant sur la prise 1 d’A Day in the Life, des images inédites des séances de Free as a Bird et Real Love, des entretiens avec Martin, Aspinall et Derek Taylor, et le making-of du clip.
S’y ajoutent les bœufs des « Threetles », enregistrés notamment le 23 juin 1994 : Ain’t She Sweet, Blue Moon of Kentucky, Thinking of Linking, Baby What Do You Want Me to Do, Dehra Dun — une composition de Harrison datant de Rishikesh —, Raunchy, Sweet Georgia Brown. Le répertoire est celui de leurs années de clubs, Liverpool et Hambourg. Ce n’est pas un hasard : c’est le seul terrain où ils pouvaient jouer ensemble sans que la question du catalogue et des droits se pose.
12. Le désenchantement, version vérifiée
Il serait malhonnête de ne garder que le Harrison lumineux. Le désenchantement est réel, mais il faut le documenter proprement.
Blue Moon of Kentucky
L’anecdote veut que McCartney entraîne le trio dans la valse bluegrass de Bill Monroe et que Harrison, excédé, réclame « la version courte ». Elle est plausible, elle circule depuis la sortie du coffret, et elle correspond bien à l’humour défensif du personnage.
Mais elle appelle un contrepoint massif, et il est tout récent.
Ce que montre l’épisode 9 de 2025
En novembre 2025, à l’occasion du trentième anniversaire, Apple a publié une réédition complète de l’Anthology : le livre de 2000 réimprimé le 14 octobre, les albums remastérisés et augmentés d’un quatrième volume le 21 novembre, et la série restaurée par l’équipe de Peter Jackson chez Park Road Post, diffusée sur Disney+ à partir du 26 novembre — désormais en neuf épisodes.
Le neuvième est inédit : cinquante et une minutes de coulisses filmées entre 1994 et 1995, jamais montrées. On y voit les trois hommes s’embrasser en se retrouvant, s’allonger sur une couverture dans le parc de Friar Park, plaisanter sur l’idée d’une tournée de stades, et jouer ensemble Blue Moon of Kentucky et Ain’t She Sweet avec un plaisir manifeste. Ringo y dit à Paul et à George que la journée a été vraiment belle.
Autrement dit : le document que la légende utilisait pour prouver la mauvaise humeur de Harrison est, dans sa version intégrale, la preuve du contraire. Les deux choses coexistent — un homme peut avoir accepté un projet par nécessité financière et y avoir pris un plaisir réel une fois dedans. C’est même la situation humaine la plus banale qui soit.
Le refus de Now and Then, relu
Reste le refus de Now and Then, qui, lui, est solidement établi. Mais il mérite d’être lu pour ce qu’il est : un jugement artistique, pas un caprice.
Harrison avait raison sur le diagnostic. La chanson, en 1995, n’était pas terminée : un refrain, presque pas de couplets, un enregistrement source techniquement dégradé. Ce qui a permis de la publier en 2023, ce n’est pas un changement d’avis, c’est un changement de technologie plus vingt-huit ans de recul émotionnel. La question de savoir s’il aurait donné son accord aujourd’hui restera sans réponse — l’obstacle technique est levé, l’objection sur la composition demeure entière.
Il faut noter, sans en tirer de conclusion, que ses parties de guitare de 1995 figurent bien sur la version publiée.
13. Ce que l’Anthology a rapporté
Le projet est présenté en détail à la presse en mai 1995. La suite est un phénomène commercial dont on peine, trente ans après, à retrouver l’équivalent.
La série. Diffusée aux États-Unis sur ABC les dimanche 19, mercredi 22 et jeudi 23 novembre 1995, de 21 h à 23 h, en trois soirées ; au Royaume-Uni sur ITV à partir du 26 novembre. Le premier épisode britannique rassemble quatorze millions de téléspectateurs en direct, la meilleure part d’audience du dimanche soir d’ITV pour l’année, et probablement plus de quinze millions en cumulé avec le magnétoscope. Les droits sont vendus dans une centaine de pays pour environ 65 millions de dollars, pour un coût de production estimé à 11 millions. L’audience mondiale cumulée est évaluée à 418 millions de téléspectateurs dans 94 pays.
Les disques. Anthology 1 paraît le 21 novembre 1995 (20 novembre selon certaines sources américaines). Il entre directement en tête du Billboard 200 — une première pour un album des Beatles — avec 855 473 exemplaires en une semaine selon SoundScan, à quoi Capitol ajoutait environ 200 000 ventes hors circuits mesurés. C’était alors la vingt-septième meilleure semaine de l’histoire de SoundScan. Il conserve la première place trois semaines (453 000 puis 435 000 exemplaires). Au Royaume-Uni il plafonne à la deuxième place, barré par l’album de Robson & Jerome. Trois semaines après la sortie, EMI annonçait vingt-quatre disques de platine et huit disques d’or dans le monde, et sept millions d’exemplaires expédiés en deux semaines. Anthology 2 suit en mars 1996, Anthology 3 en octobre 1996.
Le mot de George. Il a résumé l’affaire mieux que n’importe quel analyste : il n’y a pas moyen de le contourner, l’Anthology leur a fait du bien ; trente ans après, ils étaient plus populaires que jamais.
C’est là, précisément, que la boucle se ferme. L’homme qui avait refusé le projet parce qu’il ne voulait pas se retourner constate qu’en se retournant, il a résolu son problème.
14. L’après : retrait, maladie, Brainwashed
Une idée reçue veut que Harrison, une fois renfloué, ait purement et simplement abandonné la musique. C’est inexact, et l’inexactitude est cruelle.
En mai 1997, il fait sa dernière apparition télévisée, sur VH-1, pour promouvoir Chants of India de Ravi Shankar — un album qu’il a produit, enregistré à Madras et en Angleterre. Ce n’est pas le geste d’un homme qui a rangé les instruments : c’est celui d’un homme qui fait exactement la musique qu’il veut, sans considération commerciale.
Peu après, il est diagnostiqué d’un cancer de la gorge. En décembre 1999, il est agressé à l’arme blanche à Friar Park par Michael Abram et grièvement blessé, sa femme Olivia intervenant pour le sauver. En mai 2001, on apprend qu’il a subi l’ablation d’une tumeur au poumon. Il meurt le 29 novembre 2001.
Entre-temps, il avait engagé dès 1999 les séances de ce qui deviendra Brainwashed, achevé après sa mort par son fils Dhani et par Jeff Lynne, publié en novembre 2002. C’est un très bon disque, et un disque de travail — pas les fonds de tiroir d’un homme qui n’y croyait plus.
Le retrait de Harrison après 1995 tient donc bien davantage à la maladie, à l’agression et à un tempérament qui n’avait jamais aimé le métier qu’à une quelconque satiété financière. Confondre les deux, c’est écrire à l’envers les six dernières années d’une vie.
15. Contrefactuel : et si O’Brien avait bien géré ?
Jouons le jeu de l’hypothèse, en gardant à l’esprit que le contrefactuel est un exercice d’imagination discipliné, pas une démonstration.
Supposons HandMade correctement structurée : capital extérieur, pas de garantie personnelle sur le patrimoine de Harrison, sortie ordonnée du marché après les échecs de la fin des années 1980. Harrison est alors, au début des années 1990, un homme confortablement riche, propriétaire d’un manoir non hypothéqué, membre d’un supergroupe qui l’amuse, jardinier et amateur de Formule 1.
Quelle raison aurait-il de dire oui à un documentaire dont il refuse le principe et le titre ?
Aucune. Et le calendrier devient impitoyable. Diagnostic en 1997. Agression en 1999. Décès en 2001. Toute fenêtre postérieure à 1996 se referme rapidement. Sans nécessité financière, il est raisonnable de penser que l’Anthology aurait été repoussée jusqu’à devenir impossible sous cette forme — sans la parole de Harrison, sans les nouvelles chansons, sans les images des trois hommes ensemble à Friar Park.
Ce qui aurait subsisté, c’est ce qui existait déjà : le montage d’Aspinall de 1971, une compilation d’archives sans commentaire. Et, plus tard, le travail de restauration de Peter Jackson sur les bandes de 1969 — mais appliqué à un corpus muet, sans les trois voix pour l’accompagner.
L’ironie est complète : le seul Beatle qui refusait de raconter est celui dont la parole rend l’ensemble crédible, et il n’a parlé que parce qu’il avait été ruiné.
16. Correctifs factuels
1. « Détournement de fonds » est excessif. La procédure engagée en janvier 1995 est civile. Le tribunal retient la mauvaise gestion, la négligence et le manquement à un accord de 1978 sur le partage des pertes. Harrison a allégué une conversion d’actifs, mais O’Brien n’a fait l’objet d’aucune condamnation pénale.
2. La chronologie couramment racontée est inversée. HandMade cesse ses activités dès 1991, avant la tournée japonaise de décembre 1991. Les entretiens de l’Anthology commencent en février-mars 1992 — soit près de trois ans avant l’assignation d’O’Brien (janvier 1995) et deux ans avant la vente du studio à Paragon (1994). La difficulté financière précède l’accord de Harrison, mais pas dans l’ordre « refus → découverte de l’escroquerie → capitulation » qu’on lit partout.
3. Friar Park. Le seul fait établi est l’hypothèque de 1979 pour financer La Vie de Brian. La menace de saisie au début des années 1990 relève du récit rapporté et n’apparaît dans aucune pièce des procédures connues.
4. La séquence Golden Slumbers est mal racontée. Harrison ne demande pas sur quel album figure la chanson. Il redécouvre, à Abbey Road en mai 1995, la prise 1 de Golden Slumbers / Carry That Weight qu’il n’avait pas réentendue depuis la séparation ; la conversation qui suit porte sur l’attribution des parties instrumentales. Émotion, pas amnésie.
5. Le titre n’a pas été imposé « en 1993 » ni au dernier moment. The Long and Winding Road était le titre de travail du montage d’Aspinall achevé en 1971 ; le projet a aussi porté le titre Ten Years in the Life of the Beatles dès 1972. Le changement de 1992 met fin à vingt ans d’hésitation, il n’improvise rien.
6. Now and Then n’est pas sortie « l’an dernier ». Publication le 2 novembre 2023. Les textes anglophones qui emploient cette formule datent de 2024 et ont continué de circuler sans mise à jour. Il faut également noter que les parties de guitare enregistrées par Harrison en mars 1995 figurent sur la version publiée.
7. La séance de Now and Then n’a pas duré un jour. Elle s’étale sur deux jours, les 20 et 21 mars 1995, avec un abandon en cours de seconde journée. Le « un après-midi » vient de Jeff Lynne et décrit le temps de travail utile, pas le calendrier.
8. Harrison n’a pas abandonné la musique après l’Anthology. Production de Chants of India de Ravi Shankar en 1997, séances de Brainwashed engagées dès 1999 et achevées à titre posthume en 2002. Le retrait s’explique d’abord par le cancer diagnostiqué en 1997 et par l’agression de décembre 1999.
9. « Il n’a fait le Japon que pour l’argent » est une demi-vérité. Le facteur financier est réel et documenté — le Japon offrait le meilleur rapport recettes/logistique. Mais Harrison a lui-même déclaré publiquement que la raison pour laquelle il avait envisagé de travailler était que Clapton le lui avait demandé, et il a reconnu avoir été satisfait au bout de trois ou quatre concerts. Le calcul et le plaisir ne s’excluent pas.
17. Guide pratique : où voir et entendre quoi
Le montage originel d’Aspinall (1971) — jamais édité officiellement. Circule depuis 2015 via le bootleg HMC, TMOQ Gazette volume 19, et se trouve consultable en ligne. Intérêt documentaire élevé, qualité d’image faible.
La série de 1995, version d’origine — huit épisodes, éditée en coffret VHS puis en DVD en 2003 avec un cinquième disque de bonus de quatre-vingt-une minutes. C’est ce cinquième disque qu’il faut chercher : bœufs des Threetles, séquence d’écoute d’Abbey Road, George Martin sur A Day in the Life, making-of du clip.
La version restaurée de 2025 — neuf épisodes sur Disney+ depuis le 26 novembre 2025, restauration Park Road Post. Le neuvième épisode, inédit, est indispensable à quiconque s’intéresse au sujet de cet article : c’est le seul document montrant longuement les trois hommes ensemble entre 1994 et 1995.
Les disques — Anthology 1 (1995), 2 et 3 (1996) ; Anthology 4 et le coffret Anthology Collection 8 CD / 12 LP depuis le 21 novembre 2025, incluant treize inédits et de nouveaux mixages de Free as a Bird et Real Love.
Le livre — The Beatles Anthology, publié en 2000, 368 pages, plus de 1 300 documents. Réédité en souple le 14 octobre 2025. Seule autobiographie officielle du groupe.
Pour le versant Harrison — Live in Japan (Dark Horse, 13 juillet 1992) et le livre Genesis Publications homonyme, dont la préface de Clapton raconte comment il a convaincu son ami de repartir en tournée.
18. Questions fréquentes
Pourquoi le documentaire ne s’appelle-t-il pas The Long and Winding Road ?
Parce que Harrison a exigé le changement. Le titre initial, celui du montage de Neil Aspinall achevé en 1971, reprend une chanson de McCartney lourdement associée au contentieux de la séparation — c’est sur elle que Phil Spector avait ajouté cordes et chœurs sans l’accord de son auteur.
Quand Harrison a-t-il accepté de participer ?
Ses entretiens sont filmés dès février-mars 1992, en même temps que ceux de Ringo Starr. La décision de participer est donc antérieure à cette date, et bien antérieure à son procès contre O’Brien de janvier 1995.
Combien Harrison a-t-il obtenu contre Denis O’Brien ?
Environ 11,6 millions de dollars, dont 10,9 millions au titre de la moitié de la dette du film Cold Dog Soup, soit quelque 6,7 millions de livres. Jugement rendu en 1995-1996, confirmé par la cour d’appel de Californie en 1998. La faillite d’O’Brien l’a empêché de percevoir la somme.
O’Brien a-t-il été condamné pénalement ?
Non. L’affaire est exclusivement civile.
Pourquoi Jeff Lynne a-t-il produit les nouveaux morceaux ?
C’est la condition posée par Harrison. Lynne avait produit Cloud Nine (1987) et co-fondé les Traveling Wilburys avec lui.
Combien de chansons inachevées Yoko Ono a-t-elle transmises ?
Quatre, sur deux cassettes remises à McCartney en janvier 1994 : Free As A Bird, Real Love, Grow Old With Me et Now And Then. La troisième avait déjà été publiée sur Milk and Honey en 1984.
Pourquoi Now and Then a-t-elle été abandonnée en 1995 ?
Trois raisons cumulées : un ronflement de secteur à 60 Hz très marqué sur la démo, un piano qui couvrait la voix de Lennon, et surtout une chanson structurellement inachevée — un refrain, presque pas de couplets. Harrison ne voulait pas la reconstruire.
Harrison aurait-il accepté la version de 2023 ?
Impossible à dire. Le démixage par intelligence artificielle a levé l’obstacle technique, mais son objection portait aussi sur la composition. Ses parties de guitare de 1995 figurent sur le morceau publié.
Combien l’Anthology a-t-elle rapporté ?
Les droits de diffusion télévisée ont été vendus dans une centaine de pays pour environ 65 millions de dollars, contre un coût de production estimé à 11 millions — sans compter les ventes de disques, de cassettes vidéo puis de DVD.
L’Anthology a-t-elle été rééditée ?
Oui, en 2025, pour son trentième anniversaire : livre le 14 octobre, coffrets 8 CD et 12 LP avec un quatrième volume le 21 novembre, série restaurée en neuf épisodes sur Disney+ à partir du 26 novembre.
Que contient le nouvel épisode 9 ?
Cinquante et une minutes de coulisses inédites tournées en 1994-1995, montrant McCartney, Harrison et Starr ensemble à Friar Park, jouant Blue Moon of Kentucky et Ain’t She Sweet et évoquant leur vie commune.
Harrison a-t-il vraiment arrêté la musique après 1995 ?
Non. Il produit Chants of India de Ravi Shankar en 1997 et engage les séances de Brainwashed dès 1999, album achevé après sa mort par Dhani Harrison et Jeff Lynne.
19. Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| 1968 | Denis O’Dell, chez Apple Films, commence à recenser les images existantes du groupe |
| Fin 1969 | Neil Aspinall est chargé de compiler le matériau |
| Février 1970 | La presse américaine évoque un documentaire intitulé The Long and Winding Road |
| Décembre 1970 | Procès en dissolution ; McCartney déclare ne pas vouloir s’impliquer dans le film |
| 1971 | Montage de 90 minutes achevé par Aspinall — jamais diffusé |
| 1972 | Apple annonce une reprise sous le titre Ten Years in the Life of the Beatles |
| 1973 | Peter Sellers présente Denis O’Brien à George Harrison |
| Fin des années 1970 | Harrison prête une copie du montage à Eric Idle pour All You Need Is Cash |
| 1978 | Fondation de HandMade Films ; accord prévoyant qu’O’Brien couvrira la moitié des pertes |
| 1979 | Friar Park hypothéqué pour financer La Vie de Brian |
| 1980 | Relance du projet après la déposition de Lennon dans l’affaire Beatlemania ; mort de Lennon le 8 décembre |
| 1981 | Time Bandits : 35 millions de dollars aux États-Unis en dix semaines |
| 1986-1990 | Série d’échecs commerciaux, dont Shanghai Surprise et Cold Dog Soup |
| 1991 | HandMade Films cesse ses activités |
| 1er nov. 1991 | Début des répétitions aux Bray Studios, Windsor |
| 1-17 déc. 1991 | Douze concerts au Japon avec Eric Clapton et son groupe |
| Fév.-mars 1992 | Premiers entretiens de l’Anthology : Harrison et Starr |
| Mai-juin 1992 | Entretiens de McCartney |
| 13 juillet 1992 | Sortie de Live in Japan |
| Janvier 1994 | Yoko Ono remet à McCartney deux cassettes de démos de Lennon |
| Février 1994 | Enregistrement de Free as a Bird à Hog Hill Mill |
| 23 juin 1994 | Bœufs des Threetles (Blue Moon of Kentucky, Ain’t She Sweet…) |
| Novembre 1994 | Sortie de Live at the BBC |
| Janvier 1995 | Harrison assigne O’Brien devant la justice californienne |
| Février 1995 | Enregistrement de Real Love |
| 20-21 mars 1995 | Séances avortées de Now and Then |
| Mai 1995 | Présentation du projet à la presse ; séquence d’écoute à Abbey Road |
| 19-23 nov. 1995 | Diffusion sur ABC aux États-Unis |
| 21 nov. 1995 | Sortie d’Anthology 1 |
| 26 nov. 1995 | Début de la diffusion sur ITV : 14 millions de téléspectateurs |
| 4 déc. 1995 | Single Free as a Bird |
| 1996 | Anthology 2 (mars) et Anthology 3 (octobre) ; jugement contre O’Brien |
| 1997 | Chants of India ; diagnostic du cancer |
| 1998 | La cour d’appel de Californie confirme le jugement |
| 30 déc. 1999 | Agression de Harrison à Friar Park |
| 2000 | Publication du livre The Beatles Anthology |
| Août 2001 | Rejet du recours de Harrison devant le tribunal des faillites |
| 29 nov. 2001 | Mort de George Harrison |
| Novembre 2002 | Sortie posthume de Brainwashed |
| 2003 | Édition DVD de l’Anthology avec disque bonus |
| 2 nov. 2023 | Sortie de Now and Then |
| Oct.-nov. 2025 | Réédition du trentième anniversaire : livre, Anthology 4, série en neuf épisodes |
20. Glossaire
Apple Corps — Société fondée par les Beatles en 1968, gestionnaire de leurs droits et de leurs archives. Dirigée par Neil Aspinall de 1970 à 2007.
Bray Studios — Studios de cinéma de Windsor, historiquement associés à la Hammer, utilisés en novembre 1991 pour les répétitions de la tournée japonaise.
Dark Horse Records — Label fondé par Harrison en 1974, éditeur de Live in Japan, aujourd’hui dirigé par Dhani Harrison.
Démixage — Technique de séparation des sources sonores d’un enregistrement mixé, développée par apprentissage automatique. Employée par l’équipe de Peter Jackson sur Get Back, puis sur Now and Then.
HandMade Films — Société de production fondée en 1978 par Harrison et O’Brien. Une vingtaine de longs métrages, dont La Vie de Brian, Time Bandits, Mona Lisa et Withnail and I. Activité cessée en 1991, vendue en 1994.
Hog Hill Mill — Studio personnel de McCartney à Icklesham, dans le Sussex, où furent enregistrées les nouvelles chansons de l’Anthology.
Ronflement de secteur — Bourdonnement parasite induit par le courant électrique, à 50 Hz en Europe et 60 Hz en Amérique du Nord. Très présent sur la démo de Now and Then, il fut l’un des obstacles techniques de 1995.
Threetles — Surnom donné aux trois Beatles survivants réunis en 1994-1995.
Traveling Wilburys — Supergroupe formé en 1988 par Harrison, Jeff Lynne, Bob Dylan, Roy Orbison et Tom Petty, dont les membres adoptaient des pseudonymes de la fratrie Wilbury.
Workprint — Copie de travail d’un montage, non destinée à la diffusion. Le terme désigne ici la version 1971 de The Long and Winding Road.
21. Bibliographie et sources
Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle et The Complete Beatles Recording Sessions — Keith Badman, The Beatles Diary Volume 2: After the Break-Up 1970-2001 — Peter Doggett, You Never Give Me Your Money: The Battle for the Soul of the Beatles — The Beatles Anthology (Apple Corps / Chronicle Books, 2000, réédition 2025) — Genesis Publications, Live in Japan (préface d’Eric Clapton) — Q Magazine, entretien avec Paul McCartney, 1997 — Club Sandwich n° 77, printemps 1996 — Variety, « Court affirms $11 mil Harrison judgment », février 1998 — Billboard, août 2001 et décembre 2021 — The Independent, janvier 1995 — communiqués Apple Corps / Disney+, août 2025 — The Beatles Bible, The Paul McCartney Project, archives de yellow-sub.net.














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