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Dragonflies : Dhani Harrison et Nigel Godrich scellent l’alliance la plus inattendue de 2026

L’information est tombée le mercredi 22 juillet 2026, relayée en quelques heures par l’ensemble de la presse musicale anglo-saxonne, de Rolling Stone à Stereogum, de Consequence au Line of Best Fit, en passant par SPIN, Glide Magazine, Far Out et Rock Cellar. Deux noms, une association que personne n’attendait : Dhani Harrison, fils unique de George Harrison, musicien, compositeur et patron de Dark Horse Records ; et Nigel Godrich, producteur britannique dont le nom est indissociable de Radiohead depuis OK Computer.

Le projet s’appelle Dragonflies. Il ne s’agit pas d’un album solo de l’un produit par l’autre — configuration qui aurait été prévisible et, disons-le, un peu attendue — mais d’un groupe, avec un nom propre, une identité graphique, et un premier disque éponyme.

Les faits vérifiables, tels qu’ils ressortent du dossier de presse et des pages de précommande des disquaires britanniques, tiennent en quelques lignes :

  • L’album s’intitule Dragonflies, comme le duo.
  • Il paraîtra le vendredi 18 septembre 2026.
  • Il sortira chez Dark Horse Records, en partenariat avec BMG.
  • Il comporte huit titres, dans cet ordre : « Slower », « Setting Sun », « Straight Line », « Heart or Head », « Ophelia », « The Weight », « In Between », « End of World ».
  • Le pressage vinyle répartit les quatre premiers titres en face A et les quatre suivants en face B — une symétrie parfaite qui n’est probablement pas un hasard.
  • Des éditions colorées sont annoncées, dont un tirage coke bottle green chez certains détaillants indépendants britanniques.
  • Le premier extrait, « Slower », est également le titre d’ouverture du disque.

Sommaire

Le calendrier : pourquoi le 18 septembre

Le choix de la date mérite qu’on s’y arrête un instant. Le 18 septembre 2026 tombe un vendredi — jour de sortie standardisé à l’échelle mondiale depuis 2015. Rien de remarquable en soi. Mais il place l’album à un moment stratégique : assez tôt pour bénéficier de la rentrée musicale, assez tard pour rester dans le champ de vision des palmarès de fin d’année, et surtout à quelques semaines seulement de la période durant laquelle Dark Horse Records a pris l’habitude de concentrer ses opérations patrimoniales autour de George Harrison.

Deux mois de campagne promotionnelle séparent l’annonce de la parution. C’est un calendrier classique pour un disque de label indépendant adossé à une major, calibré pour laisser respirer deux ou trois extraits avant la sortie.

« Slower » et le clip de RUFFMERCY

L’annonce s’est accompagnée de la mise en ligne du premier morceau et de son clip. La réalisation a été confiée à RUFFMERCY, animateur et réalisateur installé à Bristol, connu pour un style de dessin à la main, image par image, aux contours psychédéliques. Son portfolio en dit long sur le positionnement recherché : il a travaillé pour Nirvana, Earl Sweatshirt, The Chemical Brothers, Nas ou Run the Jewels — soit un croisement de rock alternatif, de hip-hop et d’électronique qui recoupe assez précisément le territoire esthétique du duo.

Le clip suit une silhouette qui traverse une ville puis des bois, un champ, d’autres décors naturels ; une seconde figure la rejoint à mesure que l’introduction se déploie. Le film s’achève sur l’exploration d’un bâtiment abandonné, puis sur une marche au bord de l’eau. Rien de spectaculaire : une déambulation, un rythme de pas. Le clip épouse littéralement le titre du morceau.

Ce n’est pas un détail. Dans un paysage promotionnel saturé de vidéos verticales et de contenus calibrés pour les réseaux, choisir l’animation artisanale — un travail lent, dessiné à la main, coûteux en temps — constitue une déclaration d’intention. Dragonflies se présente d’emblée comme un projet qui prend son temps.


Nigel Godrich, ou le producteur qui a osé contredire un Beatle

Pour un lectorat francophone passionné par les Beatles, Nigel Godrich n’est pas un inconnu — mais il est souvent réduit à une étiquette : « le producteur de Radiohead ». C’est exact et très insuffisant. Sa trajectoire croise celle des Beatles à un endroit précis et fascinant, sur lequel nous reviendrons en détail.

De l’ingénieur du son au sixième membre

Nigel Godrich, né à Londres en février 1971, est fils d’un père travaillant lui-même dans le son. Il apprend le métier à l’ancienne : assistant, puis ingénieur, dans des studios londoniens. Sa rencontre avec Radiohead date de 1994, à l’occasion de sessions où il officie comme ingénieur du son aux côtés du producteur John Leckie, pour l’album The Bends.

Le passage de témoin s’effectue sur OK Computer (1997) : Godrich devient producteur à part entière. Il produira tous les albums studio de Radiohead depuis lors — Kid A, Amnesiac, Hail to the Thief, In Rainbows, The King of Limbs, A Moon Shaped Pool — au point d’être régulièrement qualifié de « sixième membre » du groupe, formule galvaudée mais qui, dans son cas, décrit assez justement le degré d’implication.

La signature sonore

Qu’est-ce qu’un disque produit par Nigel Godrich ? La question mérite d’être posée, parce qu’elle éclaire directement ce que l’on peut attendre de Dragonflies.

Premier trait : l’espace. Godrich construit des mixages où le silence et l’air comptent autant que les instruments. Les éléments ne s’empilent pas ; ils se répondent dans une profondeur de champ soigneusement organisée. Là où la production pop contemporaine tend à saturer l’espace stéréo, Godrich creuse.

Deuxième trait : la texture avant la performance. Un son de piano chez Godrich est rarement un son de piano : c’est un piano passé par une chaîne de traitement, réenregistré, filtré, parfois joué à l’envers. Le geste musical initial reste perceptible, mais il est devenu matière.

Troisième trait : la contrainte comme méthode. Godrich impose fréquemment des règles de travail — interdiction d’utiliser tel instrument, obligation d’enregistrer en une seule prise, refus d’un arrangement jugé trop confortable. C’est ce trait qui a produit, en 2003-2005, l’un des épisodes les plus commentés de la carrière solo de Paul McCartney.

Quatrième trait : la franchise. Godrich ne flatte pas. Il l’a dit lui-même à plusieurs reprises : il travaille sur ce qu’il aime, et il le dit quand il n’aime pas.

Atoms for Peace, Ultraísta, From the Basement

Godrich n’est pas seulement un homme de console. Il est membre fondateur de deux groupes :

Atoms for Peace, formé autour de Thom Yorke, avec Flea (Red Hot Chili Peppers) à la basse, Mauro Refosco aux percussions et Joey Waronker à la batterie — nom qu’il faut retenir, puisqu’on le retrouve sur Dragonflies. Le groupe a publié Amok en 2013 et défendu une conception de la musique électronique jouée par des humains, où les motifs répétitifs naissent de mains sur des instruments plutôt que de séquenceurs.

Ultraísta, trio formé avec Joey Waronker (encore lui) et la chanteuse Laura Bettinson, deux albums à son actif (2012, 2020), explorant un terrain proche : boucles hypnotiques, chant féminin traité, groove organique.

Godrich est également le concepteur de From the Basement, série de captations musicales sans public, sans présentateur, sans applaudissements, tournée dans un studio. L’idée : filmer la musique telle qu’elle se fabrique, en évacuant les codes de la télévision musicale. Radiohead, Beck, The White Stripes, Sonic Youth, PJ Harvey, Fleet Foxes et bien d’autres y sont passés. Là encore, une esthétique du dépouillement.

Chaos and Creation in the Backyard : quand George Martin recommande Godrich à McCartney

Nous y voici. C’est l’épisode qui, pour les lecteurs de yellow-sub.net, transforme cette actualité en affaire de famille.

En 2003, Paul McCartney travaille sur ce qui doit devenir son nouvel album studio. Il a d’abord entamé des sessions avec David Kahne, qui avait produit Driving Rain (2001) et les albums live Back in the U.S. et Back in the World. Huit titres environ sont mis en boîte, puis les sessions sont abandonnées.

C’est alors que George Martin, retiré de la production active mais toujours consulté, suggère un nom à McCartney : Nigel Godrich. Le geste est remarquable. Martin, l’homme qui a façonné le son des Beatles, désigne pour successeur ponctuel un producteur de trente-deux ans dont le fait d’armes principal est OK Computer.

Godrich, de son côté, ne cache pas sa réaction initiale : de la peur, en substance — non seulement parce qu’il s’agissait d’une personnalité considérable, mais parce qu’il n’était pas certain que McCartney accepterait de se salir les mains.

Le prix de la franchise

La suite est entrée dans la légende macca-logique. Godrich arrive aux studios RAK de Londres en septembre 2003. McCartney a convoqué son groupe de scène — Rusty Anderson, Brian Ray, Abe Laboriel Jr., Paul « Wix » Wickens. Au bout d’une semaine, Godrich fait comprendre qu’il souhaite travailler seul avec McCartney. Le groupe est écarté.

Godrich pousse ensuite McCartney à jouer lui-même la quasi-totalité des instruments — retour explicite à l’éthique du one-man band de McCartney (1970) et de McCartney II (1980). Il refuse par ailleurs de produire des chansons qu’il n’aime pas. McCartney l’a raconté avec un mélange d’agacement rétrospectif et d’admiration : Godrich n’était pas flagorneur, il avait prévenu d’emblée qu’il savait ce qu’il aimait. Sur « Riding to Vanity Fair », l’échange a dégénéré en confrontation frontale — « moi j’aime ça », « moi je n’aime pas ». Puis McCartney a compris qu’il n’y avait aucun intérêt à foncer dans le tas et qu’il valait mieux écouter.

Le résultat, Chaos and Creation in the Backyard, paraît le 12 septembre 2005 au Royaume-Uni. Trois nominations aux Grammy Awards. Un accueil critique parmi les meilleurs de la carrière post-Beatles de McCartney. La pochette, signée Mike McCartney, montre Paul adolescent grattant une guitare dans le jardin familial de Forthlin Road. Et une chanson, « Friends to Go », écrite dans l’esprit de George Harrison et dédiée à lui.

L’ironie est presque trop belle : vingt et un ans plus tard, le producteur qui avait tenu tête à McCartney signe un album avec le fils de Harrison, sur le label fondé par Harrison, en publiant sa propre musique pour la première fois depuis six ans.

Beck, IDLES, et le retrait

Entre-temps, Godrich a bâti une discographie de producteur qui compte parmi les plus respectées de sa génération : Beck (Mutations, Sea Change, Morning Phase), Travis, Air, U2, Pavement, R.E.M., plus récemment IDLES. Il a aussi composé pour l’image, notamment la bande originale de Scott Pilgrim vs. the World.

Puis il s’est mis en retrait. Le dossier de presse de Dragonflies le formule sans détour : Godrich s’était éloigné de la tournée et de l’enregistrement. Ce retrait, conjugué au retour de Dhani Harrison en Angleterre, constitue le terreau du projet.


Dhani Harrison, l’héritier qui a bâti sa propre maison

Friar Park, les voitures, la musique

Dhani Harrison est né le 1er août 1978 à Windsor, dans le Berkshire. Fils unique de George Harrison et d’Olivia Arias, il grandit à Friar Park, la propriété néogothique de Henley-on-Thames que son père avait achetée en 1970 et dont il avait fait à la fois un domicile, un jardin obsessionnel et un studio (Friar Park Studios, alias F.P.S.H.O.T.).

Son prénom vient de la musique indienne : dans la gamme indienne sa-ri-ga-ma-pa-dha-ni-sa, les deux dernières notes forment « Dhani ». George l’a expliqué lui-même. Il se prononce « Danny ».

Deux passions structurent sa jeunesse : la musique, évidemment, et l’automobile — héritage direct d’un père qui fut l’un des rares Beatles à vouer une véritable dévotion à la mécanique et à la Formule 1. Dhani étudie d’ailleurs l’ingénierie industrielle et le design à l’université Brown, aux États-Unis, et travaille brièvement dans l’industrie automobile, sur des projets de conception aérodynamique, avant de bifurquer vers la musique.

Brainwashed : entrer en musique par le deuil

Le basculement date de novembre 2001 et de la mort de George Harrison. L’album auquel son père travaillait, Brainwashed, est inachevé. Dhani, alors âgé de vingt-trois ans, le termine avec Jeff Lynne, ami de la famille et compagnon des Traveling Wilburys. Le disque paraît en novembre 2002.

C’est une entrée en matière singulière : Dhani Harrison n’a pas commencé sa carrière par un premier single ou une première tournée, mais par l’achèvement de l’œuvre testamentaire de son père. En 2004, l’instrumental « Marwa Blues », issu de Brainwashed, remporte un Grammy Award.

La même logique se poursuit avec le Concert for George du 29 novembre 2002 au Royal Albert Hall, où Dhani joue de la guitare rythmique, largement en retrait, physiquement placé au milieu du groupe — une image qui a beaucoup circulé, tant sa ressemblance avec son père à vingt-cinq ans est troublante. En 2004, il interprète « While My Guitar Gently Weeps » lors de l’intronisation de George Harrison au Rock and Roll Hall of Fame, aux côtés de Prince, Tom Petty, Jeff Lynne et Steve Winwood.

thenewno2 : le nom du Prisonnier

En 2006, Dhani fonde son propre groupe, thenewno2, avec le batteur Oliver Hecks, rejoints notamment par Paul Hicks et Nick Fyffe. Le nom est un clin d’œil à la série culte Le Prisonnier (The Prisoner, 1967), dans laquelle chaque épisode voit apparaître un « Numéro 2 » différent — manière élégante et un peu ironique de commenter sa propre position d’héritier.

Le premier album, You Are Here, paraît en ligne le 11 août 2008 et en magasins en mars 2009. Un second, thefearofmissingout, suit en 2012. Le groupe joue à Coachella, à Lollapalooza, dans les talk-shows américains. Le son est électronique, rythmique, plus proche de l’école britannique post-trip-hop que du folk-rock paternel — un positionnement délibéré.

Fistful of Mercy et l’école des collaborations

En 2010, Dhani rejoint Ben Harper et Joseph Arthur pour former Fistful of Mercy, trio acoustique dont l’unique album, As I Call You Down, est enregistré en quelques jours. L’exercice est révélateur : là où thenewno2 explorait la texture, Fistful of Mercy revient à la chanson, aux harmonies vocales, à la guitare.

La liste de ses collaborations dessine par ailleurs une cartographie assez étonnante : Wu-Tang Clan (il joue sur « The Heart Gently Weeps », qui cite explicitement la chanson de son père), UNKLE, John McLaughlin, Annie Lennox, Pearl Jam, Nitin Sawhney, Perry Farrell, Prince, Regina Spektor. Plus récemment, il a partagé la scène avec Eric Clapton à Londres et rejoint Jeff Lynne’s ELO pour des séquences Traveling Wilburys.

Le compositeur pour l’image

Le pan le moins connu — et le plus volumineux — de la carrière de Dhani Harrison est son travail de compositeur pour le cinéma et la télévision, mené le plus souvent en tandem avec Paul Hicks. On lui doit notamment les musiques de Beautiful Creatures (2013), Learning to Drive (2014), des séries Good Girls Revolt, Outsiders et White Famous, du documentaire HBO The Case Against Adnan Syed, ou encore de Cut Throat City.

C’est une pratique qui transforme un musicien. Composer pour l’image, c’est travailler sur commande, sous contrainte de durée, en soumettant chaque idée à une fonction narrative. Cela apprend l’économie de moyens, le sens de l’atmosphère, l’art de faire exister une émotion en quinze secondes. Toutes qualités que l’on retrouve dans la manière dont « Slower » installe son climat.

IN///PARALLEL et Innerstanding

Il faut attendre le 6 octobre 2017 pour que Dhani Harrison publie son premier album solo, IN///PARALLEL. Il a alors trente-neuf ans. Le disque est sombre, saturé de synthétiseurs, traversé d’une tension quasi dystopique.

Le second, Innerstanding, paraît le 20 octobre 2023, six ans plus tard, chez BMG. Il accueille Graham Coxon (Blur), Mereki et Liela Moss (The Duke Spirit). Metacritic lui attribue 71/100 sur la base de cinq critiques — accueil globalement favorable. AllMusic parle d’un disque méditatif, mouvant, tenant à la fois de l’écoute attentive et de l’ambient, sans être pour autant instrumental.

C’est ce disque, et lui seul, qui est à l’origine de Dragonflies. Nous y reviendrons.

Le gardien du catalogue

Parallèlement, Dhani Harrison assume une fonction qu’aucun autre enfant de Beatle n’exerce avec la même intensité : celle de directeur d’un label. Depuis 2020, il codirige Dark Horse Records avec le manager David Zonshine.

À ce titre, il a supervisé la réédition anniversaire d’All Things Must Pass, travail de remasterisation qui lui a valu un Grammy Award en 2022. Il a été producteur exécutif du clip de « My Sweet Lord » en 2021 et, en 2026, a collaboré avec l’acteur Finn Wolfhard sur un clip en animation image par image pour « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) ».

Deux Grammy Awards, donc, dans les biographies officielles — l’un lié à Brainwashed, l’autre à All Things Must Pass. Une carrière construite en équilibre permanent entre œuvre personnelle et gestion d’un patrimoine.


Dark Horse Records : de 1974 à 2026, la boucle bouclée

Le cheval à sept têtes

Pour comprendre pourquoi la parution de Dragonflies chez Dark Horse Records est signifiante, il faut remonter à mai 1974.

Cette année-là, George Harrison devient le premier Beatle à fonder son propre label discographique après l’extinction progressive d’Apple Records comme structure active. Le nom vient d’une de ses chansons, « Dark Horse », composée en 1973 — l’expression anglaise désignant l’outsider, le concurrent inattendu, celui dont on n’attendait rien.

Le logo, lui, raconte une autre histoire : il représente Uchchaishravas, le cheval à sept têtes de la mythologie hindoue, né du barattage de l’océan de lait. George en aurait trouvé l’image sur l’étiquette d’une boîte métallique rapportée d’un voyage en Inde. Difficile de faire plus harrisonien : une référence indienne, un symbole spirituel, et un jeu de mots sur sa propre position dans les Beatles.

Splinter, Ravi Shankar, les années Warner

Dark Horse n’est pas conçu comme un simple véhicule pour les disques de son fondateur. C’est d’abord une maison pour les autres. Le premier succès commercial du label vient du duo Splinter et de son single « Costafine Town », en 1974. Le label publie également Ravi Shankar, dont Harrison est l’ami, le disciple et le producteur, ainsi que le groupe américain Attitudes.

Sur le plan de la distribution, l’histoire est mouvementée : A&M Records de 1974 à 1976, puis Warner Bros. Records de 1976 à 1994, EMI au début des années 2000, Rhino en 2010, Universal de 2017 à 2020. Même après le départ de Harrison d’EMI, ses propres albums solo continuent de porter le logo Dark Horse.

Il faut aussi noter un détail biographique de première importance : c’est chez Dark Horse que George Harrison a rencontré Olivia Arias. Elle travaillait pour le label ; en octobre 1974, lorsque Harrison se rend pour la première fois aux bureaux de Los Angeles, personne n’a organisé de comité d’accueil, et c’est elle qui sort sur le parking pour le saluer. Dhani Harrison l’a rappelé publiquement en 2020 : le label fondé par son père a été une entreprise familiale toute sa vie — et il est même, littéralement, la raison pour laquelle ses parents se sont rencontrés.

La renaissance de 2020

En janvier 2020, Dhani Harrison et David Zonshine annoncent la réactivation du label, dans le cadre d’un partenariat global avec BMG Rights Management. La première salve de rééditions numériques, disponible dès le 24 janvier 2020, donne le ton : Chants of India de Ravi Shankar (produit par George Harrison), le concert Shankar / Ali Akbar Khan de 1972, les albums de Joe Strummer & the Mescaleros, et une compilation des Attitudes.

L’accord couvre aussi HariSongs, l’imprint consacré à la musique classique indienne lancé en avril 2018 par la succession Harrison.

Le label s’élargit ensuite : Yusuf / Cat Stevens, Steve Perry, Billy Idol, la succession Leon Russell (seize albums sous licence), la succession Tom Petty (le single caritatif « For Real »). En février 2023, pour ce qui aurait été le 80ᵉ anniversaire de George Harrison, l’intégralité de son catalogue solo enregistré rejoint Dark Horse / BMG, tandis que BMG prend l’administration du catalogue d’édition Harrisongs — « Here Comes the Sun », « Something », « My Sweet Lord ». Pour la première fois, les droits d’édition et les droits d’enregistrement de George Harrison sont réunis sous un même toit.

Pourquoi ce label change le sens de l’album

Publier Dragonflies chez Dark Horse plutôt que chez un label indépendant neutre n’est pas un choix administratif. C’est un acte de contextualisation.

Dark Horse a toujours été, dans l’intention de son fondateur, le lieu où l’on accueille les musiques que l’on aime et les musiciens dont on est proche, sans considération de rentabilité immédiate. Le label a publié de la musique classique indienne, du rock de studio, de la soul, du punk vieillissant. Il n’a jamais eu de ligne esthétique unique ; il a eu une ligne affective.

En y faisant paraître un disque de trip-hop atmosphérique cosigné avec le producteur de Radiohead, Dhani Harrison ne fait donc pas une entorse à l’esprit du label. Il en applique exactement le principe fondateur.


Genèse : ce que le confinement a rendu possible

Un appel pour Innerstanding

L’origine du projet est documentée de manière concordante par toutes les sources : pendant l’isolement lié à la pandémie de Covid-19, Dhani Harrison contacte Nigel Godrich pour lui demander conseil.

Le point important, souvent gommé dans les reprises rapides de l’information, c’est l’objet de cet appel. Harrison ne cherchait pas un collaborateur. Il travaillait sur des morceaux qui allaient devenir Innerstanding, son deuxième album solo, paru en octobre 2023, et il sollicitait un avis extérieur.

Les deux hommes se connaissaient déjà. Ce sont, selon la formule employée par le dossier de presse, des amis de longue date qui admiraient mutuellement leur travail — mais à distance. Il n’existait entre eux aucun historique de collaboration en studio.

La question qui change tout

De ce premier échange en naît un autre. Puis un autre. Et à un moment que personne n’a précisément daté, la conversation glisse d’un conseil ponctuel vers une question beaucoup plus engageante : et si on essayait de faire quelque chose ensemble ?

Godrich invite alors Harrison dans son studio de Brixton, au sud de Londres. Ce détail géographique compte : ce n’est pas un studio commercial loué à l’heure, mais l’atelier personnel du producteur, où le temps ne se compte pas de la même manière.

Les boucles de bande comme point de départ

La méthode de travail est ce qui distingue le plus nettement Dragonflies d’un album solo classique de Dhani Harrison : les deux hommes construisent les chansons à partir de boucles de bande (tape loops), en travaillant vite et à l’instinct.

Le procédé mérite une explication, car il détermine tout le reste. Une boucle de bande, c’est un fragment sonore enregistré sur bande magnétique dont on referme physiquement les extrémités pour créer un cycle infini. Trois remarques s’imposent :

  1. La technique est ancienne et fondatrice. C’est exactement ce que les Beatles utilisaient sur « Tomorrow Never Knows » en avril 1966, avec les boucles préparées par Paul McCartney chez lui, puis injectées en direct dans le mixage au Studio Two d’Abbey Road. C’est aussi le principe de « Revolution 9 ».
  2. Elle impose une contrainte. Une boucle est ce qu’elle est : sa durée, son grain, ses imperfections sont fixés. On ne l’édite pas comme une piste numérique. On compose autour d’elle, ou contre elle.
  3. Elle génère un rapport particulier au temps. La boucle est hypnotique par nature. Elle crée immédiatement un état plutôt qu’une progression, ce qui explique la parenté revendiquée avec le trip-hop et avec les musiciens cités en référence.

« L’un lance, l’autre attrape »

Godrich a résumé leur méthode par une image de jeu de balle : l’un lance quelque chose en l’air, l’autre l’attrape. Formule simple, mais qui décrit une modalité de travail précise — l’alternance rapide, l’absence de hiérarchie fixe entre les rôles, la réactivité comme moteur.

Harrison, de son côté, a décrit son partenaire en trois mots : « C’est une machine. » Il a ajouté que Godrich a des opinions très arrêtées sur ce qu’il veut entendre, que la situation le remet à sa place, et que c’est précisément ce qui rend l’expérience neuve.

Ceux qui ont lu les témoignages de Paul McCartney sur les sessions de Chaos and Creation in the Backyard reconnaîtront immédiatement le personnage. Godrich est un producteur qui décide. La différence, c’est que McCartney, à soixante-deux ans, a vécu cela comme une épreuve ; Dhani Harrison, à quarante-sept ans, le vit comme un soulagement.

Le renversement des rôles

C’est peut-être le point le plus intéressant de toute l’affaire.

Sur ses propres projets, Dhani Harrison contrôle tout. Il compose, joue, produit, mixe, supervise. Sa formation d’ingénieur, son expérience de compositeur pour l’image et sa position de patron de label l’ont installé dans une posture de maîtrise totale — le musicien derrière l’ordinateur, qui décide de chaque paramètre.

Dans Dragonflies, il abandonne ce poste. Il devient chanteur et guitariste. Point. C’est Godrich qui façonne la matière en temps réel, qui prend les décisions de forme, qui dit oui et non.

Pour un homme dont la carrière entière s’est construite sur le fait de ne dépendre de personne — et dont le patronyme aurait pu, à tout moment, lui ouvrir des portes qu’il a systématiquement refusé d’emprunter — accepter de redevenir simplement l’interprète est un geste chargé.

Symétriquement, Godrich retrouve un rôle qu’il n’occupait plus : celui d’auteur. Le dossier de presse le souligne — il publie sa propre musique pour la première fois depuis six ans.


Le son de Dragonflies : anatomie d’un « earthbound space rock »

La formule et ce qu’elle recouvre

Le duo décrit sa musique comme une forme de « earthbound space rock » — littéralement, un rock spatial mais terrestre, arrimé au sol. Le dossier de presse précise l’intention : quelque chose de transportant et d’ample, sans recourir aux clichés psychédéliques.

L’oxymore est révélateur. « Space rock » évoque l’ampleur, la réverbération, la dilatation du temps — Pink Floyd période Meddle, Spiritualized, Hawkwind. « Earthbound » corrige immédiatement : pas d’apesanteur, pas de fusée, pas de kaléidoscope. On reste au sol.

Ce que cela signifie concrètement, à l’écoute de « Slower » : les nappes planantes existent, mais elles sont posées sur un socle rythmique joué à la main, avec l’irrégularité microscopique et le grain qu’aucune grille numérique ne produit. C’est là que se joue la différence entre un disque d’ambient et un disque de groove.

Trois références assumées : Gibbons, Sylvian, Sakamoto

Le duo cite trois noms. Ils ne sont pas décoratifs ; ils constituent une véritable déclaration de méthode.

Beth Gibbons (Portishead)

La chanteuse de Portishead incarne une manière très précise d’habiter un morceau : une voix placée bas dans le mixage, sans démonstration, portant une émotion d’autant plus forte qu’elle est retenue. Le trip-hop de Bristol — dont Portishead est, avec Massive Attack et Tricky, l’un des trois piliers — a inventé un tempo : lent, lourd, traînant, construit sur des boucles empruntées et des textures poussiéreuses.

La référence est doublement pertinente ici. D’abord parce que le tempo et le grain de « Slower » relèvent directement de cette école. Ensuite parce que le clip est signé par un réalisateur de Bristol — la ville même où le trip-hop est né. La coïncidence est probablement volontaire.

David Sylvian (Japan)

Ancien chanteur du groupe Japan, David Sylvian a opéré dans les années 1980 l’une des mutations les plus radicales du rock britannique : passer du glam synthétique le plus maniéré à une musique de chambre électro-acoustique, contemplative, austère. Sa voix de baryton, son goût pour l’espace, sa collaboration avec Ryuichi Sakamoto (« Forbidden Colours », « Bamboo Houses ») en ont fait une figure tutélaire pour toute une génération de musiciens cherchant à concilier chanson et abstraction.

Citer Sylvian, c’est annoncer un chant grave, mesuré, plus proche de la récitation que de la performance.

Ryuichi Sakamoto

Le compositeur japonais, disparu en mars 2023, est l’incarnation même du pont entre l’électronique et l’organique. Fondateur du Yellow Magic Orchestra, compositeur de bandes originales (Furyo, Le Dernier Empereur, The Revenant), auteur d’une œuvre de piano et d’ambient d’une pureté extrême dans ses dernières années.

Sakamoto est aussi, pour Dhani Harrison, une référence familiale indirecte : la fascination pour les musiques non occidentales, l’idée que la musique peut être un exercice spirituel plutôt qu’un divertissement, la recherche d’un son qui n’appartient à aucune tradition en particulier — tout cela recoupe le territoire que George Harrison avait ouvert avec Ravi Shankar.

Les invités : Waronker et Campbell

Deux musiciens additionnels sont crédités, et leur présence est éloquente.

Joey Waronker apporte des percussions. Batteur américain d’une réputation considérable, il a accompagné Beck et R.E.M., et il est le compagnon de route de Godrich dans Atoms for Peace et Ultraísta. C’est un spécialiste du groove hybride : capable de jouer avec la précision d’une machine tout en conservant une élasticité humaine. Exactement ce que réclame un disque construit sur des boucles.

Anecdote généalogique : Joey Waronker est le fils de Lenny Waronker, producteur et ancien président de Warner Bros. Records — le label qui a distribué Dark Horse de 1976 à 1994. Le monde est petit.

David Campbell signe des arrangements de cordes, notamment sur « In Between ». Arrangeur parmi les plus sollicités de l’industrie américaine, il a travaillé sur des milliers de sessions. Il est aussi, et surtout, le père de Beck — et un collaborateur de longue date de Nigel Godrich, notamment sur Sea Change (2002), l’album de rupture de Beck dont les arrangements de cordes comptent parmi les plus admirés de la décennie.

Ce que ce duo d’invités signale, c’est que Dragonflies n’est pas un disque de laptop. Il y a des mains sur des peaux et des archets sur des cordes.

Ce que la production laisse présager

À partir de ce que l’on connaît — un seul morceau publié, un dossier de presse, une liste de crédits —, il est possible de formuler quelques hypothèses raisonnables sur ce que sera l’album :

  • Un disque court. Huit titres, quatre par face de vinyle. On est probablement autour de trente-cinq à quarante-cinq minutes. C’est un format conçu comme un objet, pas comme une playlist.
  • Une unité de climat plutôt qu’une variété de registres. L’esthétique décrite, la méthode des boucles et le nombre restreint de titres pointent vers un album cohérent, presque monolithique.
  • Une voix centrale mais non dominante. Les trois références citées ont ceci en commun qu’aucune ne repose sur une voix de démonstration.
  • Un travail sur le grain et la matière. C’est la signature Godrich, et elle n’est pas négociable.

« Slower » : lecture d’un titre d’ouverture

Un manifeste déguisé en chanson

Le choix de « Slower » comme premier extrait et comme premier titre de l’album n’est pas neutre. Dans la grammaire de l’album rock, la piste d’ouverture est une porte d’entrée : elle établit le contrat d’écoute.

Ici, le contrat est explicite dès le titre : plus lentement. Le morceau est décrit par la presse spécialisée comme un exercice de trip-hop psychédélique, avec des réminiscences de la fin des années 1990 — la période où Portishead, Massive Attack et Radiohead lui-même redéfinissaient ce que pouvait être un disque de rock produit en studio.

Le texte

Les paroles rendues publiques tiennent en peu de mots, mais leur orientation est claire. Harrison y formule une interrogation sur le temps qui reste — est-il trop tard, maintenant qu’il a goûté à quelque chose ? — avant de conclure sur une décision : ralentir.

C’est un texte de bilan à mi-parcours. Pas de nostalgie, pas de règlement de comptes : un constat et une résolution. Pour un musicien de quarante-sept ans qui vient de rentrer au pays après vingt ans de Californie, la lecture autobiographique s’impose sans qu’il soit besoin de forcer.

La voix

Le point le plus commenté par la presse anglo-saxonne est la qualité du chant : doux, régulier, posé. Pas d’effet de manche. C’est cohérent avec les références citées, et c’est une évolution notable pour Dhani Harrison, dont les albums solo faisaient un usage plus expressionniste de la voix, souvent traitée, superposée, poussée dans les aigus.

Ici, la voix est nue, ou presque. C’est ce que produit un producteur qui vous dit non.

Le groove

Le terme employé par la presse revient partout : un groove hypnotique, joué à la main. La formule mérite d’être décortiquée.

« Hypnotique » renvoie à la boucle : une cellule rythmique répétée suffisamment longtemps pour que l’auditeur cesse de la percevoir comme un événement et commence à l’habiter.

« Joué à la main » renvoie à Waronker, et à la philosophie d’Atoms for Peace : reproduire par des instruments acoustiques la précision cyclique d’une machine, en conservant les micro-déviations qui font qu’un humain n’est jamais tout à fait régulier. C’est cette tension — entre la grille et l’écart — qui produit la sensation de balancement.


Les huit titres, face A et face B

L’album se répartit ainsi sur le pressage vinyle :

Face A

Titre
1 Slower
2 Setting Sun
3 Straight Line
4 Heart or Head

Face B

Titre
5 Ophelia
6 The Weight
7 In Between
8 End of World

Ce que la liste suggère

Aucun de ces titres n’a été publié au moment où nous écrivons, à l’exception de « Slower ». Toute lecture reste donc spéculative. Mais la nomenclature elle-même est éloquente.

Une prédominance du monosyllabique et du concret. « Straight Line », « Heart or Head », « In Between », « The Weight » : ce sont des expressions courantes, des formules du langage ordinaire. Pas de titre alambiqué, pas de néologisme — contraste frappant avec les habitudes typographiques de Dhani Harrison en solo (IN///PARALLEL, Innerstanding).

Un champ lexical de l’entre-deux et de l’indécision. « Heart or Head », « In Between », « Straight Line », « Slower » : la tension entre deux pôles, la position intermédiaire, la direction, le rythme. Si l’album a un sujet, c’est vraisemblablement celui-là.

Deux titres à charge symbolique forte. « Ophelia » convoque évidemment le personnage de Hamlet et, au-delà, toute une iconographie préraphaélite — le tableau de Millais, la noyée dans le courant, les fleurs. Pour un disque qui prend son nom d’un insecte des rivières, la résonance est troublante. « End of World », en clôture, ferme le disque sur une note eschatologique.

Un possible clin d’œil. « The Weight » est aussi le titre de la chanson la plus célèbre de The Band (1968), morceau que George Harrison connaissait intimement — il fut l’un des premiers Britanniques à visiter Big Pink à Woodstock, et l’influence de Music from Big Pink sur son écriture est documentée. Homonymie fortuite ? Probablement. Mais elle est jolie.

Une architecture symétrique. Quatre titres par face, ouverture sur « Slower » et clôture sur « End of World » : le disque va du ralentissement à la fin. C’est une trajectoire, pas une compilation.


Pourquoi maintenant : deux retraits, une rencontre

Le retour de Dhani Harrison en Angleterre

Le dossier de presse est explicite sur ce point : Dragonflies naît d’un moment de changement et d’immobilité pour les deux musiciens.

Après une vingtaine d’années passées principalement à Los Angeles, à mener thenewno2 et à composer pour le cinéma et la télévision, Dhani Harrison est récemment rentré vivre en Angleterre.

Ce retour n’est pas anodin. La carrière américaine de Dhani Harrison a été, à bien des égards, une stratégie d’évitement réussie : mettre un océan entre lui et le poids symbolique de Liverpool, de Friar Park et du nom Harrison. À Los Angeles, il était un compositeur parmi d’autres, jugé sur des livraisons de partitions et des délais de post-production.

Rentrer, c’est accepter de se replacer dans le champ magnétique de sa propre histoire. Et c’est, incidemment, se retrouver à distance de métro du studio de Nigel Godrich.

Le retrait de Nigel Godrich

De son côté, Godrich s’était retiré de la tournée et de l’enregistrement. Le dossier de presse emploie une formulation forte : c’est de ce silence qu’est née la place pour chercher de nouveaux sons à deux.

Il y a là quelque chose de très juste sur l’économie de la création. Godrich a passé trente ans à être l’homme sur qui l’on compte : le producteur qu’on appelle quand un groupe majeur doit livrer un album majeur. C’est une position d’une pression considérable, et qui laisse peu de place à l’expérimentation gratuite.

Le retrait crée un vide. Le vide crée la disponibilité. Et Dragonflies s’installe dans ce vide.

Le contexte discographique de 2026

Il faut enfin replacer cette sortie dans le paysage de son époque. Le marché du disque physique, et singulièrement du vinyle, connaît depuis une décennie une croissance ininterrompue portée par un public d’acheteurs qui privilégient l’objet, les éditions limitées et les pressages colorés.

Les pages de précommande des disquaires indépendants britanniques annoncent déjà plusieurs configurations pour Dragonflies, dont un vinyle coke bottle green. C’est une pratique désormais standard, et Dhani Harrison la connaît intimement : lors du relancement de Dark Horse en 2020, il avait annoncé son intention de produire autant de vinyles personnalisés en édition limitée qu’il serait possible d’en faire.

Un album de huit titres, en deux faces équilibrées, avec des éditions colorées et une pochette soignée : c’est un disque conçu pour l’étagère autant que pour le flux.


Ce que Dragonflies dit de l’héritage Harrison

Le fils, le père, et la question du nom

Il faut poser franchement la question que tout lecteur d’un site consacré aux Beatles se pose : est-ce que Dragonflies est un « disque de fils de Beatle » ?

La réponse honnête est : non, et c’est précisément l’intérêt.

Depuis vingt-cinq ans, Dhani Harrison a construit une carrière dont la caractéristique la plus constante est le refus du rejeu. Il n’a pas fait d’album de reprises de son père. Il n’a pas monté de groupe de nostalgie. Il n’a pas signé chez une major pour un disque de pop mélodique aux harmonies vocales à trois voix. Il a fait de l’électronique, du drone, de la musique de film, de la collaboration avec le Wu-Tang Clan.

Le seul terrain sur lequel il assume pleinement la filiation est celui de l’archivage : la réédition d’All Things Must Pass, les clips, la gestion du label. Là, il est explicitement le fils. Ailleurs, il est un musicien.

Dragonflies s’inscrit dans la seconde catégorie. C’est un disque de rock atmosphérique britannique de 2026, qui aurait pu être fait par n’importe quel musicien de sa génération. Le nom de famille n’y ajoute aucune information musicale.

Mais une filiation existe, ailleurs

Cela dit, refuser la lecture généalogique serait aussi une erreur, parce qu’il existe une filiation réelle — simplement, elle ne passe pas par le style.

Elle passe par le rapport au studio. George Harrison est le Beatle qui a le plus tôt et le plus radicalement conçu le studio comme un instrument : les boucles de « Tomorrow Never Knows », le Moog sur Abbey Road, l’expérimentation d’Electronic Sound (1969), disque d’électronique pure sorti sur Zapple qui reste l’un des objets les plus déroutants de la discographie Beatles. Un fils qui construit ses chansons à partir de boucles de bande dans un studio de Brixton est, sur ce plan, tout à fait dans la ligne.

Elle passe par le rapport à l’ego. George Harrison a passé une décennie à être le troisième compositeur d’un groupe qui en comptait deux officiels. Il en a tiré une pratique très particulière : accepter le rôle secondaire, laisser la place, se rendre disponible pour le disque des autres — de All Things Must Pass aux Traveling Wilburys, où il s’est délibérément fondu dans un collectif. Dhani Harrison acceptant de n’être « que » le chanteur et le guitariste d’un projet dont un autre décide la forme reproduit exactement ce mouvement.

Elle passe par la spiritualité, mais discrètement. Ce qui nous amène au nom du groupe.

Le symbole de la libellule

Le nom est venu de Godrich. Harrison a raconté sa réaction : les libellules sont un symbole d’éveil spirituel. Quand Godrich a proposé le nom, il a été convaincu immédiatement, et il ajoute que chaque fois qu’il voit une libellule, c’est magique.

L’explication mérite qu’on la prenne au sérieux plutôt que de la traiter comme une coquetterie de dossier de presse.

Dans plusieurs traditions — japonaise, amérindienne, mais aussi dans les lectures New Age qui ont largement circulé dans les milieux musicaux anglo-saxons — la libellule symbolise la transformation et la clairvoyance. La raison en est biologique : la libellule passe la majeure partie de son existence sous l’eau, à l’état de larve, avant d’émerger, de muer, et de voler. C’est l’un des exemples les plus spectaculaires de métamorphose du règne animal. Sa vie aérienne est brève. Ses yeux composés lui offrent une vision quasi panoramique.

Émergence tardive, métamorphose, vision élargie, brièveté : pour deux hommes de cinquante-cinq et quarante-sept ans qui sortent d’une période de retrait pour publier un premier disque commun, le symbole est presque trop bien choisi.

Et pour un lecteur familier de George Harrison, il y a évidemment un écho supplémentaire : celui d’un homme qui a passé sa vie à chercher, dans les traditions de l’Inde, une manière de considérer l’existence comme un passage. « All things must pass », effectivement.

Une hypothèse pour finir

Formulons-la prudemment, parce qu’elle relève de l’interprétation et non du fait établi.

Dragonflies pourrait bien être, pour Dhani Harrison, le disque qui règle une question qu’aucun de ses albums solo n’avait résolue : celle de la légitimité par la subordination.

Tant qu’il contrôlait tout, il restait, structurellement, le fils qui gère l’héritage — même en faisant de la musique radicalement différente. En se plaçant sous l’autorité artistique d’un producteur qui ne lui doit rien, qui ne le flatte pas, et dont l’unique lien avec les Beatles est d’avoir fait pleurer Paul McCartney sur une chanson qu’il n’aimait pas, il se met dans la position de tous les musiciens du monde : celle de quelqu’un qui doit convaincre.

C’est probablement, pour lui, la chose la plus libératrice qui pouvait arriver.


Correctifs factuels

Fidèles à notre pratique éditoriale, nous signalons ici les imprécisions relevées dans la couverture francophone et anglophone de cette annonce.

Correctif n° 1 — La liste des titres comporte huit morceaux, pas neuf.
Une numérotation erronée a circulé, présentant la tracklist en sautant le numéro 6 (01, 02, 03, 04, 05, 07, 08, 09), ce qui laisse croire à un album de neuf titres dont un serait inconnu. Les pages de précommande des disquaires britanniques, qui reprennent les métadonnées fournies par le label, confirment huit titres, numérotés 1 à 8, répartis en deux faces de quatre sur le vinyle.

Correctif n° 2 — Dhani Harrison n’a pas contacté Godrich « pour des conseils musicaux » en général.
Plusieurs reprises rapides de l’information se contentent d’évoquer une demande de conseil vague. Les sources primaires sont plus précises : Harrison sollicitait un avis sur des morceaux qui allaient devenir Innerstanding, son deuxième album solo, paru le 20 octobre 2023. Cette précision change la lecture : le projet naît d’une consultation professionnelle sur un disque identifié, pas d’une conversation d’amis.

Correctif n° 3 — Godrich n’est pas seulement « le producteur de Radiohead ».
L’étiquette, universellement employée, est réductrice au point d’être trompeuse dans ce contexte : elle masque le fait que Godrich est membre fondateur de deux groupes (Atoms for Peace, Ultraísta) et qu’il a donc déjà une pratique d’auteur et d’instrumentiste. Dragonflies n’est pas son premier pas hors de la console.

Correctif n° 4 — Le rôle de David Campbell est souvent omis.
La couverture initiale mentionne fréquemment le seul apport de Joey Waronker aux percussions. Le dossier de presse crédite également David Campbell pour des arrangements de cordes, notamment sur « In Between ». C’est une information significative sur la nature du disque.

Correctif n° 5 — Dark Horse Records a été fondé en 1974, et non « au milieu des années 1970 ».
Certaines présentations du label restent vagues. La date de fondation est mai 1974, et le label a été enregistré comme structure au moment où George Harrison quittait le giron d’Apple pour ses affaires propres.

Correctif n° 6 — Le rang de Chaos and Creation in the Backyard dans la discographie de McCartney varie selon les sources.
On le trouve présenté comme le treizième ou le quatorzième album solo studio de Paul McCartney, selon que l’on inclut ou non certains titres (albums classiques, projets sous pseudonyme, bandes originales). Nous préférons ne pas trancher et retenir la seule donnée incontestable : il est paru le 12 septembre 2005 au Royaume-Uni et c’est le premier album de McCartney depuis 1984 dont il n’assure ni la production ni la coproduction.

Correctif n° 7 — Godrich a été recommandé à McCartney par George Martin.
Cette information, essentielle pour comprendre la légitimité de Godrich auprès du monde Beatles, est presque systématiquement absente des articles consacrés à Dragonflies. Elle mérite pourtant d’être rappelée : c’est le producteur historique des Beatles qui a désigné Godrich.


Chronologie

Date Événement
Mai 1974 George Harrison fonde Dark Horse Records ; le nom vient de sa chanson « Dark Horse » (1973)
Octobre 1974 George Harrison rencontre Olivia Arias dans les bureaux du label à Los Angeles
1974 Premier succès du label : « Costafine Town » du duo Splinter
1er août 1978 Naissance de Dhani Harrison à Windsor (Berkshire)
Février 1971 Naissance de Nigel Godrich à Londres
1994 Godrich travaille avec Radiohead comme ingénieur du son sur The Bends
1997 OK Computer : Godrich passe producteur ; il le restera pour tous les albums studio du groupe
29 novembre 2001 Mort de George Harrison
Novembre 2002 Sortie de Brainwashed, achevé par Dhani Harrison et Jeff Lynne
29 novembre 2002 Concert for George au Royal Albert Hall
2004 Grammy Award pour « Marwa Blues » ; Dhani joue « While My Guitar Gently Weeps » au Rock and Roll Hall of Fame
Septembre 2003 Début des sessions de Chaos and Creation in the Backyard aux studios RAK, sur recommandation de George Martin
12 septembre 2005 Sortie de Chaos and Creation in the Backyard (trois nominations aux Grammy)
2006 Dhani Harrison fonde thenewno2 avec Oliver Hecks
2008 You Are Here, premier album de thenewno2
2010 Fistful of Mercy avec Ben Harper et Joseph Arthur
2012 thefearofmissingout (thenewno2) ; premier album d’Ultraísta
2013 Amok d’Atoms for Peace (Yorke, Godrich, Flea, Waronker, Refosco)
6 octobre 2017 IN///PARALLEL, premier album solo de Dhani Harrison
Avril 2018 Lancement de l’imprint HariSongs
24 janvier 2020 Relance de Dark Horse Records par Dhani Harrison et David Zonshine, en partenariat avec BMG
2020-2021 Confinements ; Dhani Harrison contacte Nigel Godrich au sujet des morceaux d’Innerstanding
2021 Réédition du 50ᵉ anniversaire d’All Things Must Pass
2022 Grammy Award pour Dhani Harrison (All Things Must Pass)
Février 2023 Le catalogue solo enregistré et l’édition Harrisongs de George Harrison rejoignent Dark Horse / BMG
20 octobre 2023 Sortie d’Innerstanding
22 juillet 2026 Annonce de Dragonflies et sortie du single « Slower »
18 septembre 2026 Sortie prévue de l’album Dragonflies (Dark Horse Records / BMG)

Questions fréquentes

Qui compose Dragonflies ?

Dragonflies est un duo formé par Dhani Harrison (chant, guitare) et Nigel Godrich (production, instruments, façonnage sonore). Deux musiciens additionnels sont crédités sur l’album : Joey Waronker aux percussions et David Campbell aux arrangements de cordes.

Quand sort l’album Dragonflies ?

Le vendredi 18 septembre 2026, chez Dark Horse Records en partenariat avec BMG. Des éditions vinyles, dont un pressage coloré, sont proposées en précommande chez les disquaires indépendants britanniques.

Combien de titres comporte l’album ?

Huit titres : « Slower », « Setting Sun », « Straight Line », « Heart or Head », « Ophelia », « The Weight », « In Between », « End of World ». Le pressage vinyle place les quatre premiers en face A et les quatre suivants en face B.

Comment le projet est-il né ?

Pendant l’isolement lié à la pandémie, Dhani Harrison a contacté Nigel Godrich pour lui demander un avis sur les morceaux qui allaient devenir son album Innerstanding (2023). Les échanges se sont multipliés jusqu’à déboucher sur l’idée de créer quelque chose ensemble. Godrich a invité Harrison dans son studio de Brixton, où ils ont commencé à bâtir des chansons à partir de boucles de bande.

Pourquoi le nom « Dragonflies » ?

C’est Nigel Godrich qui l’a proposé. Dhani Harrison l’a adopté immédiatement, expliquant que les libellules constituent selon lui un symbole d’éveil spirituel et qu’il éprouve un sentiment de magie chaque fois qu’il en voit une.

Quel est le lien entre Nigel Godrich et les Beatles ?

Godrich a produit Chaos and Creation in the Backyard de Paul McCartney (2005), sur recommandation de George Martin. Ce fut une collaboration exigeante : Godrich a écarté le groupe de scène de McCartney, l’a poussé à jouer lui-même la quasi-totalité des instruments et a refusé de produire des chansons qu’il n’aimait pas. Le disque est considéré comme l’un des meilleurs de la carrière solo de McCartney.

Dragonflies ressemble-t-il à la musique de George Harrison ?

Non, pas stylistiquement. Le disque relève d’un trip-hop atmosphérique influencé par Portishead, David Sylvian et Ryuichi Sakamoto. La filiation avec George Harrison passe ailleurs : par le rapport expérimental au studio, par l’acceptation d’un rôle non dominant au sein d’un collectif, et par une sensibilité spirituelle discrète.

Qu’est-ce que Dark Horse Records ?

Le label fondé par George Harrison en mai 1974, le premier créé par un Beatle après Apple. Il a publié Splinter, Ravi Shankar, les Attitudes, ainsi que les albums solo de son fondateur. Réactivé en janvier 2020 par Dhani Harrison et David Zonshine avec BMG, il accueille aujourd’hui Yusuf / Cat Stevens, Billy Idol, Steve Perry, les catalogues Joe Strummer et Leon Russell, et l’intégralité du catalogue solo de George Harrison depuis février 2023.

Qu’est-ce qu’une boucle de bande, et pourquoi est-ce important ?

Une boucle de bande est un fragment sonore enregistré sur bande magnétique dont on relie les extrémités pour créer une répétition infinie. Les Beatles l’ont employée dès avril 1966 sur « Tomorrow Never Knows ». Pour Dragonflies, c’est la matière première : les chansons ont été construites autour de boucles, ce qui explique le caractère hypnotique et cyclique de la musique.

Y aura-t-il une tournée ?

Aucune date n’a été annoncée à ce jour. Le contexte — Godrich s’étant retiré de la tournée — laisse penser que le projet est d’abord conçu comme une entreprise de studio, mais rien n’est exclu.


Glossaire

Ambient — Musique privilégiant l’atmosphère et la texture sur la mélodie et le rythme, théorisée par Brian Eno à la fin des années 1970.

Atoms for Peace — Groupe formé par Thom Yorke avec Nigel Godrich, Flea, Joey Waronker et Mauro Refosco ; un album, Amok (2013).

Boucle de bande (tape loop) — Fragment de bande magnétique dont les extrémités sont raccordées pour produire une répétition sans fin.

Dark Horse — Expression anglaise désignant l’outsider inattendu ; titre d’une chanson de George Harrison (1973) puis nom de son label (1974).

Earthbound space rock — Formule employée par le duo pour décrire sa musique : un rock d’atmosphère ample mais ancré, refusant les clichés psychédéliques.

From the Basement — Série de captations musicales conçue par Nigel Godrich, tournée en studio sans public ni présentateur.

HariSongs — Imprint créé en avril 2018 par la succession Harrison, consacré à la musique classique indienne.

Harrisongs — Société d’édition détenant les droits des compositions de George Harrison.

thenewno2 — Groupe fondé par Dhani Harrison en 2006 ; le nom fait référence à la série télévisée Le Prisonnier.

Trip-hop — Genre né à Bristol au début des années 1990 (Massive Attack, Portishead, Tricky), caractérisé par des tempos lents, des boucles et des textures sombres.

Uchchaishravas — Cheval blanc à sept têtes de la mythologie hindoue, figurant sur le logo de Dark Horse Records.

Ultraísta — Trio formé par Nigel Godrich, Joey Waronker et Laura Bettinson ; deux albums (2012, 2020).


Bibliographie et sources

Sources primaires

  • Dossier de presse Dark Horse Records / BMG, 22 juillet 2026
  • Pages de précommande des disquaires britanniques (métadonnées label) pour la liste des titres et les formats

Presse musicale (couverture de l’annonce, juillet 2026)

  • Rolling Stone, Stereogum, Consequence, SPIN, Glide Magazine, The Line of Best Fit, Rock Cellar Magazine, Far Out Magazine

Sur Nigel Godrich et Paul McCartney

  • The Beatles Bible, notice Chaos And Creation In The Backyard
  • paulmccartney.com, notice de l’album
  • Rolling Stone, critique de Chaos and Creation in the Backyard (2005)

Sur Dark Horse Records

  • Rolling Stone, entretien avec Olivia et Dhani Harrison sur l’histoire du label (2020)
  • Music Week, Billboard, Variety, Music Business Worldwide (annonces BMG 2020 et 2023)
  • Communiqué BMG, février 2023

Sur Dhani Harrison

  • AllMusic, notice biographique
  • Wikipédia (versions anglaise et française)
  • Songwriting Magazine, entretien (2024)

Ouvrages de référence de la maison

  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions et Tune In
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head
  • Peter Doggett, You Never Give Me Your Money
  • Olivia Harrison, George Harrison: Living in the Material World

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