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Ringo Starr face à Two Virgins : le disque que le batteur n’a jamais réécouté

Ringo Starr face à Two Virgins : choc de la pochette, disque expérimental de Lennon/Ono et fissure esthétique au cœur des Beatles. Découvrez la nuit de Kenwood, l’anecdote de Ringo et pourquoi il n’a jamais voulu le réécouter.

Au moment où les Beatles se défont, on parle d’avocats et d’ego. Mais la vraie rupture se lit aussi dans des micro-gestes : une blague qui ne prend pas, une prise qu’on ne relance pas, une chanson qu’on n’a plus envie d’entendre. Dans ce Londres de 1968 où tout s’ébrèche, John Lennon bascule vers l’avant-garde avec Yoko Ono et grave un objet-limite : Unfinished Music No. 1: Two Virgins, collage sonore domestique, performance figée sur vinyle, et provocation nue au sens littéral. De l’autre côté de la vitre, Ringo Starr apparaît en contrechamp : le batteur-charpente, l’homme du tempo, celui qui sait quand se taire pour que la pièce ne prenne pas feu. Il encaisse les questions, détourne le malaise d’une blague, et pointe même un détail absurde sur la photo — un journal — comme pour rappeler que tout cela reste, malgré tout, terriblement humain. Ringo respectera la liberté de Lennon… mais n’aura jamais envie de remettre Two Virgins sur la platine. Scandale de la pochette, nuit de Kenwood, fissure esthétique : récit d’un disque qui refuse d’être un disque, et d’un Beatle qui, sans juger, choisit simplement son camp musical : la chanson, le rythme, le lien.


Lorsque les Beatles se délitent officiellement au printemps 1970, l’histoire retient surtout l’éclat des ego, les avocats, les communiqués crispés, les phrases qui claquent comme des portes. Mais la vérité intime, celle qui se joue à huis clos, tient souvent à des détails minuscules : un regard fuyant en studio, une blague qui tombe à plat, une prise qu’on n’a pas envie de recommencer, une chanson qu’on n’a pas envie de réécouter. Dans la mythologie post-séparation, chacun des quatre devient un continent dérivant vers son propre climat. Paul McCartney consolide sa forteresse mélodique, George Harrison transforme la spiritualité en matière pop, John Lennon s’arrache à l’image de Beatle comme on s’extirpe d’un costume trop étroit. Et Ringo Starr, lui, reste le battement régulier, le gars du rythme, celui qui sourit pour éviter que la pièce ne prenne feu.

Ce qui rend Ringo fascinant, c’est précisément cette place de survivant cordial. On l’a longtemps réduit au « sympa », au « simple », au « batteur qui ne fait pas d’histoires ». Comme si l’absence de drame équivalait à l’absence d’art. Or l’histoire des Beatles n’est pas seulement celle de quatre génies en compétition : c’est aussi celle d’un équilibre, d’une mécanique fragile, d’un groupe qui tient parce qu’un homme, au fond, sait quand ne pas parler. Ringo a été ce type-là. Dans les années solo, il continue de l’être : il joue chez les autres, il prête sa batterie, sa présence, son humanité. Il navigue entre ses anciens camarades comme un ami commun qui refuse de choisir un camp.

Et pourtant, même Ringo a ses limites. Il y a des œuvres qui vous demandent un effort si radical qu’elles deviennent un territoire étranger. Un disque peut être historiquement important et, dans le même mouvement, totalement incompatible avec votre manière d’habiter la musique. Unfinished Music No. 1: Two Virgins, l’album expérimental de John Lennon et Yoko Ono, est exactement cela : un objet-limite, un manifeste intime, une provocation nue au sens littéral, un geste artistique qui déborde des cadres habituels du rock. Ringo, lui, a toujours su respecter les trajectoires des autres. Mais ce disque-là, il n’a jamais eu envie de le remettre sur la platine. Pas par haine. Pas par pruderie. Par nature.

Ringo Starr, l’homme qui tient la charpente

Il faut se méfier du cliché qui voudrait que Ringo Starr soit « le moins important » des quatre. C’est une idée paresseuse, une façon de raconter les Beatles comme un concours de composition où le batteur serait, par définition, un figurant. Or la batterie n’est pas un décor : c’est l’architecture invisible qui permet à tout le monde de marcher droit. Le génie de Ringo n’a jamais été de remplir l’espace, mais de le sculpter. Il ne joue pas « fort », il joue juste. Il a ce sens instinctif de la chanson, cette capacité à faire respirer un couplet, à rendre un refrain inévitable, à donner à une mélodie le sol dont elle a besoin.

Dans la vie de groupe, cette intelligence musicale s’accompagne d’une intelligence humaine. Ringo sait disparaître sans s’effacer. Il sait faire rire sans humilier. Il sait être présent sans occuper le centre. Au moment où les relations se tendent, où les personnalités s’arc-boutent, il reste celui qui peut encore décrocher le téléphone, passer au studio, dire bonjour sans calculer l’effet politique du bonjour. Cette qualité devient précieuse après 1970 : quand chacun reconstruit sa carrière, Ringo demeure une passerelle. Il joue sur des disques de ses anciens camarades, il apparaît, il soutient. Il est le contraire d’une stratégie : il est une fidélité.

Sa carrière solo reflète cette nature. Ringo ne cherche pas à réécrire l’histoire du rock ni à se présenter comme un prophète. Il préfère la chanson qui s’adresse au corps avant de s’adresser à la thèse. Il aime les tempos qui avancent, les refrains qui sourient, une forme de classicisme chaleureux. Cela ne veut pas dire qu’il est incapable d’audace ; cela signifie que son audace n’est pas conceptuelle. Elle est dans le placement d’une caisse claire, dans une manière de faire basculer un morceau par un simple décalage. Il a toujours été un musicien « de l’intérieur ».

C’est précisément pour cela que l’expérience Two Virgins se situe à l’extrême opposé de son monde. Là où Ringo cherche une chanson, Lennon et Ono cherchent une rupture. Là où Ringo veut que la musique tienne debout, eux veulent vérifier ce qui se passe quand on retire le squelette.

1968, l’année où tout se fissure

On peut raconter la fin des Beatles comme un scénario juridique. Mais on peut aussi la raconter comme une lente fissure esthétique. 1968 est une année charnière : la planète s’embrase, les certitudes se défont, les avant-gardes quittent les galeries pour contaminer la pop culture. À Londres, à New York, dans les cercles d’art contemporain, on déconstruit la notion même d’œuvre. On expérimente. On provoque. On refuse la joliesse. La musique populaire, elle aussi, est traversée par cette fièvre : on étire les formats, on casse les structures, on intègre le bruit, le collage, le hasard.

Chez les Beatles, cela se traduit par un disque paradoxal : un album double, foisonnant, éclaté, où chaque membre semble déjà vivre dans sa propre maison. Le White Album est un continent de contradictions : chansons sublimes, pastiches, éclats de violence, humour, tendresse, et au milieu, cette pièce qui continue de diviser, Revolution 9. Ce n’est plus une chanson : c’est un collage, une bande-son de cauchemar domestique, une incantation froide. Beaucoup de fans l’adorent comme une audace ultime, d’autres la subissent comme une punition. Quoi qu’on en pense, elle annonce quelque chose : Lennon s’intéresse de plus en plus au son comme matière brute, au montage, au choc.

Et puis il y a l’arrivée de Yoko Ono dans l’équation, non pas comme caricature d’« intruse », mais comme catalyseur. Ono vient d’un autre monde : celui de l’art conceptuel, des performances, d’une modernité qui se moque des classements. Elle apporte à Lennon un langage artistique qu’il pressentait sans l’habiter complètement. Avec elle, il n’est plus seulement un songwriter génial : il devient quelqu’un qui veut brûler l’étiquette « Beatle » comme on brûle un uniforme.

Pour Ringo, cette période est une étrange zone de turbulences. Il sent que le groupe s’éloigne de sa forme originelle, mais il continue de jouer, de servir les morceaux, de faire le travail. Il est dans le concret, dans l’atelier. Lennon, lui, commence à rêver d’un incendie.

Kenwood, une nuit qui change tout

Two Virgins naît d’une scène presque intime, presque banale, si l’on retire le halo mythologique : une nuit à Kenwood, la maison de Lennon à Weybridge, dans le Surrey. Nous sommes au début du mois de mai 1968. Lennon invite Yoko Ono. Le reste appartient à la légende, et surtout à cette idée délicieusement dérangeante que le premier grand geste artistique du couple est aussi une première bascule sentimentale.

Lennon a raconté plus tard — avec cette franchise un peu brutale qui est aussi une manière de se protéger — qu’ils étaient timides l’un avec l’autre, et qu’au lieu de coucher ensemble, ils avaient « fait des bandes ». Il décrit une pièce remplie de cassettes, de boucles, de sons bizarres qu’il bricolait déjà pour les Beatles. Il parle d’une nuit entière passée à manipuler des bandes, à appuyer sur des boutons, à chercher des effets, pendant qu’Ono improvise des vocalises, des sons, des cris, des murmures. Puis il ajoute, comme une phrase qui tombe après un long silence : au lever du soleil, ils ont fait l’amour, et « c’était Two Virgins ».

C’est une scène qui raconte beaucoup. Elle raconte un désir qui se traduit d’abord en art. Elle raconte un homme qui, au lieu d’écrire une chanson d’amour classique, enregistre un moment où l’amour est encore une question. Elle raconte aussi une manière de considérer le son comme un journal intime, un carnet de bord, une trace d’existence. Unfinished Music : de la musique inachevée, non pas parce qu’elle serait ratée, mais parce qu’elle refuse d’être close. Comme si l’œuvre devait rester ouverte, poreuse, incomplète, à l’image d’une relation qui commence.

Pour Ringo, qui pense la musique comme un geste collectif, comme un craft au service d’une chanson, cette nuit-là ressemble à une autre planète. Il n’y a pas de couplet, pas de refrain, pas de « take two », pas de producteur qui dit « encore une ». Il y a deux personnes qui se cherchent, et qui enregistrent leur recherche.

Un disque qui ne veut pas être un disque

Il faut le dire clairement : Two Virgins n’est pas un album au sens où l’entendent la plupart des amateurs de rock. C’est davantage un collage sonore, un jeu de boucles, de conversations lointaines, de bruits, d’essais, de fragments. Ce qu’on appelle parfois — faute de meilleur mot — de l’avant-garde, de la musique concrète, du noise. Lennon et Ono ne cherchent pas la beauté mélodique ; ils cherchent une vérité brute, ou du moins une sincérité sans mise en scène.

Le titre, Unfinished Music No. 1, annonce la couleur : ce n’est qu’un début, un numéro dans une série, un projet conceptuel. Le disque ressemble à une performance figée sur vinyle. Il a quelque chose de volontairement domestique, de non-professionnel, comme si l’on devait entendre le salon, l’air de la pièce, la proximité des corps. Là où les Beatles ont appris à faire de la pop un art d’orfèvre, Lennon et Ono prennent le contrepied : ils revendiquent l’informe, l’accident, la spontanéité.

Dans cette logique, la question « est-ce que c’est bon ? » devient presque hors-sujet. Le disque se présente comme une proposition : écouter autrement, accepter de ne pas être guidé, supporter l’absence de structure. Pour certains, c’est un choc libérateur. Pour d’autres, c’est une provocation vide. Et la vérité, comme souvent, tient dans une tension : il y a dans Two Virgins une part d’authenticité touchante — deux êtres qui s’amusent, se testent, se défient — et une part d’hermétisme qui peut épuiser.

Ringo, lui, n’a jamais prétendu être un critique d’art contemporain. Il écoute avec ses tripes et avec son sens du rythme. Ce disque lui demande de suspendre tout ce qui fait sa relation à la musique. On comprend qu’il n’ait pas envie de renouveler l’expérience.

La pochette nue, ou l’instant où le monde regarde

Si Two Virgins est resté célèbre auprès du grand public, ce n’est pas d’abord pour son contenu sonore. C’est pour sa pochette, frontale, nue, littérale : John Lennon et Yoko Ono photographiés sans vêtements, face à l’objectif, puis de dos à l’arrière. Une image qui, en 1968, déclenche un scandale immédiat. Il faut se souvenir de l’époque : la révolution sexuelle existe, mais elle se heurte encore à une culture de la censure, à des distributeurs frileux, à des magasins qui ne veulent pas d’ennuis. Même le fait que l’album sorte sur Apple Records, le label des Beatles, ajoute une dimension explosive : ce n’est pas une provocation marginale, c’est la provocation d’une icône planétaire.

La conséquence est presque comique : pour être vendu, le disque est souvent glissé dans une enveloppe de papier brun. Comme si l’objet devait circuler masqué. Comme si la nudité devait être cachée alors même qu’elle constitue le geste artistique. Cette contradiction résume une partie de l’affaire : Lennon et Ono veulent dire « regardez », l’industrie répond « pas trop ».

Lennon a expliqué qu’ils étaient un peu embarrassés au moment de se déshabiller pour la photo. Il y a quelque chose de presque adolescent dans cette gêne, et c’est peut-être cela qui rend l’image si perturbante : ce n’est pas une nudité glamour, ce n’est pas une mise en scène érotique. C’est une nudité brute, sans filtre, qui refuse la séduction. Le corps devient un argument. L’album n’est plus seulement un disque : c’est un manifeste d’existence. « Nous sommes ensemble. Nous nous montrons. Nous n’avons pas peur. »

Pour Ringo, qui a toujours vécu l’image des Beatles comme une affaire collective — et donc comme une responsabilité collective — cette pochette est un problème très concret. Non pas moral, mais pratique : quand Lennon fait quelque chose, tout le monde doit répondre aux journalistes. La célébrité des Beatles est un organisme unique : on ne sépare pas facilement un membre du reste, surtout en 1968.

« Le choc, c’était la pochette » : la réaction de Ringo

Ringo a raconté, avec son humour caractéristique, le moment où on lui montre la pochette de Two Virgins. Il dit que « le choc, c’était la pochette ». Il se souvient très bien de l’instant, mais il avoue ne plus se rappeler vraiment la musique. Et puis il ajoute cette anecdote délicieusement ringoesque : au lieu de commenter la nudité flagrante, il pointe le journal visible sur la photo, The Times, comme si c’était ça, l’élément remarquable. Une façon d’éviter le malaise par la blague, une façon de déplacer le regard.

Ce qui est beau dans cette réaction, c’est qu’elle n’est ni agressive ni moralisatrice. Ringo ne dit pas : « c’est honteux ». Il dit en substance : « c’est John ». Il reconnaît le droit de Lennon à explorer. Mais il rappelle aussi une vérité simple : les conséquences retombent sur tout le monde. À l’époque, être Beatle, ce n’est pas seulement faire de la musique. C’est être un symbole, une cible, une surface de projection permanente.

Dans le récit de Ringo, Lennon lui répond avec une phrase qui résume leur dynamique : « Toi, Ringo, tu n’as qu’à répondre au téléphone. » Et Ringo accepte, parce que c’est vrai : il est celui qui gère, celui qui amortit. Il prend le rôle du gars qui dit « oui oui » aux journalistes pour que l’orage passe.

Ce genre de scène explique pourquoi Ringo reste souvent le plus aimé : il ne se prend pas pour un juge. Il n’humilie pas l’autre. Il se protège par la plaisanterie. Mais la plaisanterie n’efface pas le fossé esthétique. On peut respecter un geste et ne pas vouloir vivre avec.

Pourquoi Two Virgins est l’anti-disque de Ringo

Il y a une idée tenace selon laquelle Ringo serait hostile à l’expérimentation. Ce n’est pas exactement vrai. Il a vécu au cœur d’un groupe qui a repoussé les limites de la pop, des premiers retours de guitare aux collages sonores. Il a joué sur des titres où la structure se tord, où les arrangements deviennent hallucinés. Il n’est pas étranger à la modernité. Mais il y a une différence entre participer à l’expérimentation quand elle sert une chanson, et écouter une expérimentation qui se suffit à elle-même.

La musique, pour Ringo, est liée à la corporalité. Elle est liée à la pulsation, au mouvement, à la danse, même quand elle est mélancolique. Il peut aimer un morceau triste, mais il lui faut un sol. Two Virgins retire le sol. C’est un disque qui flotte, qui dérive, qui refuse l’ancrage. Pour un batteur, c’est presque une insulte ontologique : c’est un monde où la batterie n’a plus de fonction, où le rythme n’est plus un langage.

Et puis il y a la question du « replay ». Certains disques vous accrochent parce qu’ils offrent une promesse de retour : vous savez que vous y trouverez des détails nouveaux, des émotions différentes. Two Virgins, lui, ressemble à une expérience ponctuelle. On peut l’écouter comme on visite une installation : une fois, peut-être deux, puis on passe à autre chose. La musique de Ringo, au contraire, est faite pour la répétition heureuse. Elle n’a pas besoin d’être comprise : elle veut être vécue.

Dans cette logique, il n’est pas surprenant que Ringo préfère, en solo, des albums où l’on trouve des chansons « qui tiennent », des refrains qu’on peut chanter, une énergie familière. On peut comparer l’abstraction de Two Virgins avec l’esprit beaucoup plus classique de disques comme Ringo ou Goodnight Vienna : d’un côté, un geste conceptuel qui brûle la notion de chanson ; de l’autre, une tradition pop-rock assumée, artisanale, généreuse.

Lennon et Ono : l’avant-garde comme besoin vital

Du point de vue de John Lennon, l’aventure Unfinished Music n’est pas un caprice. C’est une nécessité. Lennon, à la fin des années 60, étouffe dans le rôle de Beatle. Il a l’impression d’être un personnage public plus qu’un individu. L’avant-garde lui offre une sortie de secours : un espace où il peut être incompris sans que cela soit un échec, un espace où l’on valorise le risque, le raté, l’inconfort.

Avec Yoko Ono, il trouve quelqu’un qui légitime cette fuite vers l’expérimental. Ono, de son côté, trouve dans Lennon une caisse de résonance mondiale. Leur couple est une alliance paradoxale : l’art conceptuel rencontre la pop la plus célèbre de l’histoire. La collision produit des étincelles, parfois magnifiques, parfois épuisantes.

Les suites de Two Virgins, comme Life with the Lions et le Wedding Album, poursuivent cette logique de journal intime sonore. L’auditeur est invité à entendre non pas des chansons, mais une vie. Il y a là une idée radicale : l’œuvre n’est plus séparée de l’existence. Tout peut devenir art, y compris ce que l’on considère d’habitude comme privé, banal, même inconfortable.

On peut discuter de la réussite musicale de ces projets. Mais on ne peut pas nier leur fonction psychologique : ils permettent à Lennon d’exorciser, de se débarrasser d’une peau. Ils constituent une phase de déconstruction nécessaire avant une reconstruction plus claire.

Le paradoxe : les Beatles ont toujours été expérimentaux

Ce qui rend l’histoire encore plus intéressante, c’est que Two Virgins n’arrive pas dans un vide. Les Beatles ont eux-mêmes flirté avec l’avant-garde bien avant 1968. Ils ont intégré des boucles, des collages, des idées venues de la musique contemporaine. Ils ont fait entrer le studio dans la composition. Autrement dit : Lennon n’invente pas soudain l’expérimentation. Il la sort simplement du cadre Beatles et la pousse jusqu’à un point où elle n’a plus besoin d’excuse pop.

La différence est là. Quand les Beatles expérimentent, il y a souvent un garde-fou : une mélodie, une structure, un charme. Même Revolution 9, aussi radical soit-il, est encadré par un album où cohabitent des chansons pop, des pastiches, des ballades. Two Virgins, lui, refuse ce contexte rassurant. Il se présente nu, au sens propre comme au sens figuré. Il oblige l’auditeur à affronter l’expérimentation sans bouée.

C’est aussi ce qui crée des tensions internes. Il aurait fallu, raconte-t-on, du temps pour convaincre tout le monde d’accepter la sortie du disque sur Apple. On imagine facilement les discussions : d’un côté, la liberté individuelle de Lennon ; de l’autre, la marque Beatles, la responsabilité collective, l’image publique. Même ceux qui se disent ouverts finissent par se demander : est-ce que tout doit vraiment porter le sceau des Beatles ?

Dans ce contexte, Ringo apparaît comme un personnage-clé : celui qui ne veut pas ajouter du conflit au conflit. Il n’aime pas forcément l’objet, mais il ne veut pas être une pierre de plus dans l’effondrement.

De Two Virgins à Plastic Ono Band : la mue

Il est tentant de voir Two Virgins comme un cul-de-sac sonore. Pourtant, il fonctionne aussi comme un sas. En 1970, Lennon publie Plastic Ono Band, disque d’une intensité dépouillée, presque clinique, où la douleur devient chanson sans maquillage. C’est un album beaucoup plus « accessible » que les Unfinished Music, mais il conserve quelque chose de leur radicalité : le refus de la décoration, le goût de la vérité nue.

On peut lire la trajectoire ainsi : l’expérimentation totale sert à nettoyer le terrain. Lennon casse tout, enregistre l’informe, explore le bruit, pour ensuite revenir à une forme chanson, mais une chanson transformée, débarrassée de l’ironie, plus directe, plus violente. La nudité de la pochette de Two Virgins devient, en quelque sorte, une nudité émotionnelle sur Plastic Ono Band.

Ringo, là encore, se situe ailleurs. Il n’a pas besoin de casser sa propre image, parce qu’il n’a jamais été prisonnier du même mythe. Il n’est pas « le génie torturé » ; il est le musicien qui avance. Cette différence explique aussi pourquoi leurs carrières solo prennent des directions si distinctes : Lennon cherche à se libérer, Ringo cherche à continuer.

L’héritage de Two Virgins : scandale, curiosité, miroir

Aujourd’hui, Two Virgins a changé de statut. Le scandale de la nudité s’est émoussé ; la culture contemporaine a vu bien pire, et souvent avec moins d’intention. Le disque reste cependant un objet étrange, un artefact qui résiste aux catégories. Pour certains, il demeure une plaisanterie de célébrités sous acide. Pour d’autres, il est une pièce importante de l’histoire de la musique expérimentale, une passerelle entre l’art conceptuel et la pop culture.

Ce qui est certain, c’est que l’album agit comme un miroir grossissant des tensions de la fin des Beatles. Il montre à quel point Lennon était déjà ailleurs. Il montre aussi pourquoi la séparation était, d’une certaine manière, inévitable : quand un membre veut transformer la musique en performance conceptuelle et qu’un autre veut continuer à écrire des chansons pop, il ne s’agit pas seulement de désaccords personnels. Il s’agit de visions du monde.

Dans ce miroir, Ringo apparaît sous un jour particulier. Non pas comme un homme dépassé, mais comme un homme qui sait ce qu’il aime. Il peut accepter que Lennon fasse ce disque. Il peut même en rire. Mais il n’a aucune obligation de l’aimer. Son refus de réécouter Two Virgins n’est pas une condamnation : c’est une déclaration d’identité.

Ringo, aujourd’hui encore : la musique comme groupe, comme lien

Ce qui frappe, quand on suit Ringo Starr au fil des décennies, c’est la constance de son rapport à la musique : elle est une affaire de collectif, de camaraderie, de plaisir partagé. Même très tard dans sa carrière, il revient à cette idée simple qu’il préfère faire de la musique « avec des gens », dans un contexte de groupe, plutôt que dans une posture solitaire. Cela ressemble à une philosophie plus qu’à un goût.

Cette philosophie éclaire rétrospectivement sa réaction à des projets comme Two Virgins. Ce disque est, malgré son côté « couple », un geste de retrait : Lennon sort du groupe, sort de la chanson, sort du cadre. Ringo, lui, reste du côté du lien. Il est le musicien qui croit que la musique existe pour rassembler, pas pour isoler. Ce n’est pas une hiérarchie morale, c’est une différence de tempérament.

On pourrait même dire que Ringo incarne un contre-mythe du rock. Là où le récit classique valorise l’artiste maudit, l’excès, la rupture, le génie en auto-destruction, Ringo valorise la continuité, la joie, la stabilité. Il n’a pas besoin de choquer pour exister. Il n’a pas besoin de détruire pour créer. Il avance, il joue, il sourit, il garde le tempo.

Deux visions, une même histoire

En fin de compte, Two Virgins est un disque qui raconte autant Ringo que Lennon. Il raconte Ringo par contraste. Il révèle, en creux, ce qu’il est : un musicien du concret, du rythme, de la chanson, un homme qui comprend la liberté des autres mais ne se force pas à la pratiquer quand elle n’est pas la sienne.

Il est facile, avec le recul, de transformer les Beatles en statues. De dire : Lennon le radical, McCartney le mélodiste, Harrison le mystique, Ringo le sympathique. Mais l’histoire est plus riche quand on accepte ses nuances. Ringo n’est pas « anti-art ». Il est anti-prétention. Il a cette sagesse rare qui consiste à laisser les autres être eux-mêmes sans se perdre. Il peut regarder Lennon et Ono se déshabiller pour une pochette, faire des bandes toute la nuit, enregistrer l’informe, et dire en substance : très bien, si c’est ce que vous devez faire.

Puis il retourne à sa batterie, à son monde, à ses chansons, à cette évidence que la musique, parfois, n’a pas besoin d’être un manifeste pour être essentielle. Et si l’on devait retenir une image, ce serait peut-être celle-là : pendant que Lennon cherche la vérité dans la nudité conceptuelle, Ringo garde une forme de pudeur fondamentale, non pas celle des corps, mais celle de l’écoute. Il ne juge pas. Il ne crie pas. Il ne brûle pas. Il se contente d’un geste simple, presque comique, mais profondément humain : il garde son pantalon.

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