En 1980, John Lennon avoue regretter de ne pas avoir recruté Rick Nielsen, guitariste de Cheap Trick, sur « Cold Turkey » à la place d’Eric Clapton. Cet aveu tardif révèle la quête sonore du Beatle, déçu par la prestation jugée trop sage de Clapton. Lennon voyait en Nielsen l’énergie brute et le son abrasif qu’il recherchait. Une rencontre manquée qui rebat les cartes de l’histoire, et souligne combien les choix artistiques influent sur la texture d’une œuvre. Ce regret éclaire la volonté constante de Lennon de capturer la sincérité sonore, quitte à défier les attentes.
En relisant aujourd’hui l’épopée des Beatles, on pourrait croire que tout a été écrit d’avance : quatre garçons dans le vent, un succès planétaire, puis la dispersion et des carrières solo jalonnées de coups d’éclat. Pourtant, un aveu glissé en studio en 1980 par John Lennon vient bouleverser la perception d’un chapitre-clé : celui de la collaboration entre le chanteur et Eric Clapton sur le titre « Cold Turkey ». Au détour d’une prise destinée à l’album Double Fantasy, Lennon se tourne vers le producteur Jack Douglas et lâche : « God, I wish I’d had Rick on “Cold Turkey”. Clapton choked up. » Ainsi naît la rumeur — devenue certitude — qu’à ses yeux, c’est le guitariste de Cheap Trick, Rick Nielsen, qui aurait dû électriser l’un des morceaux les plus abrasifs de son répertoire solo.
Sommaire
La puissance d’un regret
Cette confession, rapportée des décennies plus tard par Nielsen lui-même, n’est pas une simple boutade. Elle éclaire la quête perpétuelle de Lennon : trouver le timbre, la rage ou la douceur qui traduirait à la perfection son propos musical. Son amitié avec Clapton était réelle, mais le résultat obtenu en studio le 25 septembre 1969 puis au Trident Studios trois jours plus tard ne le satisfit jamais pleinement ; il jugeait la prestation de son complice « trop scolaire » pour un titre qui, selon lui, devait hurler la douleur du sevrage à l’héroïne.
« Cold Turkey » : un cri de sevrage et de vérité
Écrit à l’été 1969, « Cold Turkey » décrit frontalement les symptômes du manque : tremblements, sueurs, vertiges. Lennon veut tout capturer, jusqu’au malaise physique. Aux côtés de Klaus Voormann à la basse et de Ringo Starr à la batterie, Clapton plaque des notes étirées, tour à tour métalliques et plaintives. Le single sort le 20 octobre 1969 sous la bannière du Plastic Ono Band. Les radios américaines rechignent à le diffuser ; le titre se hisse seulement au n°30 du Billboard, loin du succès auquel Lennon est habitué. Pour le chanteur, la blessure est double : commerciale et artistique. Avec le recul, il avouera que la guitare leader manquait de cette sauvagerie qu’il recherchait.
Clapton, un invité de prestige mais pas l’âme sœur sonore
Depuis « While My Guitar Gently Weeps » en 1968, Eric Clapton avait prouvé sa compatibilité avec l’univers beatleien. Son Gibson Les Paul « Lucy » distillait une tendresse bluesy qui magnifiait la ballade de George Harrison. Mais sur « Cold Turkey », Lennon voulait l’inverse : une déflagration de douleur brute. Clapton, en virtuose appliqué, livre une partie solide, mais sans cette fêlure quasi punk que le chanteur espérait.
Rick Nielsen : de la Beatlemania à Cheap Trick
Né en 1948, Rick Nielsen grandit à Rockford, dans l’Illinois, dans une famille de musiciens. Il découvre les Beatles dès l’âge de quatorze ans, lorsqu’ils envahissent les ondes américaines. Dans sa chambre, les accords de « I Want To Hold Your Hand » et de « Ticket to Ride » tournent en boucle. Quelques années plus tard, il fonde Cheap Trick, groupe qui marie l’urgence du rock garage à la mélodie héritée de la pop britannique. L’esthétique de Nielsen — casquette à hélice, guitares multi-manches, énergie frondeuse — séduit autant qu’elle intrigue.
Une ascension sous influence britannique
Au milieu des années 1970, Cheap Trick aligne les disques — In Color (1977), Heaven Tonight (1978) — et impose un son taillé pour les arènes : refrains accrocheurs, riffs acérés, et une science de la dynamique héritée des productions de George Martin. Nielsen, compositeur principal, n’a jamais caché que les harmonies vocales de « Surrender » sont un clin d’œil direct aux chœurs de « Helter Skelter » ou de « Back in the U.S.S.R. ».
La rencontre des deux mondes : les sessions Double Fantasy
À l’hiver 1980, John Lennon sort d’un exil domestique de cinq ans passé à élever son fils Sean. Désireux de revenir dans l’arène, il réunit un casting hétéroclite pour Double Fantasy: des requins de studio comme Tony Levin, le guitar hero Earl Slick, mais aussi des outsiders capables de bousculer les lignes. C’est là qu’intervient Rick Nielsen. Jack Douglas, producteur et admirateur de Cheap Trick, organise une séance secrète au Hit Factory de New York : Lennon, Nielsen, le bassiste Tom Petersson et le fidèle Ringo.
Un choc électrique resté dans les tiroirs
Le quatuor enregistre deux titres : « I’m Losing You » et « I’m Moving On » (ce dernier pour Yoko Ono). Lennon jubile : la guitare de Nielsen, râpeuse et spontanée, donne un relief que les versions ultérieures, plus policées, n’atteindront jamais. Pourtant, ces prises seront finalement écartées de la version commercialisée ; le label Geffen Records redoute que la rugosité cheap-trickienne déstabilise le grand public. Elles ne verront le jour qu’en 1998 dans le coffret John Lennon Anthology. C’est lors de ces sessions que Lennon confie — mi-amer, mi-enthousiaste — qu’il aurait voulu cette même rage sur « Cold Turkey ».
Un style qui convenait mieux à la douleur de Lennon
Pourquoi Rick Nielsen ? À l’époque, le guitariste incarne un rock musclé, débarrassé des oripeaux hippies. Son jeu, nourri de power chords, conjugue l’efficacité de Pete Townshend et la verve de Jeff Beck. Sur scène, il maltraite ses Hamer à cinq manches comme un chef d’orchestre fou. Lennon, qui écoute déjà les premiers balbutiements du punk new-yorkais, devine chez Nielsen la brutalité cathartique capable d’accompagner un texte sur le sevrage. Là où Clapton distille des volutes blues, Nielsen aurait planté un couteau sonique dans la chair du morceau.
La concurrence des egos et le poids des affinités
Au-delà de la technique, la question des affinités personnelles compte. Clapton est un ami intime de George Harrison ; Lennon, lui, entretient une relation cordiale mais distante avec le guitariste de Cream, entachée par des jalousies artistiques et sentimentales datant des années avec Pattie Boyd. Avec Rick Nielsen, au contraire, Lennon pressent un disciple admiratif, prêt à se fondre dans sa vision sans filtre.
Eric Clapton et les Beatles : une histoire d’ombre et de lumière
Si Lennon se montre sévère, il ne faut pas minimiser le rôle joué par Eric Clapton dans la galaxie Beatles. En 1968, sa prestation sur « While My Guitar Gently Weeps » sauve la composition de Harrison d’un scepticisme interne ; elle prouve qu’un talent extérieur peut revigorer le quatuor. Plus tard, en 1971, Lennon envisage même un « super-groupe » avec Clapton, Klaus Voormann et Phil Spector pour une tournée mondiale alternative qui ne verra jamais le jour. Clapton restera aussi le premier à monter sur scène avec Lennon au Toronto Rock and Roll Revival de 1969, signant un set incandescent de reprises rock’n’roll.
Le poids d’une légende
Pourtant, justement parce qu’il est déjà une légende, Clapton porte son propre bagage : style blues-rock, réputation de guitar-hero, addictions parallèles. Lennon, jamais tendre avec les statues, préfère souvent l’énergie brute d’un outsider à la perfection académique d’un maître établi. Avec le recul, il admettra qu’il s’est probablement laissé impressionner par le prestige de Clapton, au détriment de l’instinct sonore qu’il recherchait.
L’ego boosté de Rick Nielsen : réaction d’un fan devenu pair
Apprendre en coulisses que John Lennon vous préfère à Eric Clapton est, de l’aveu même de Rick Nielsen, « le genre de phrase qui te propulse sur orbite ». Le guitariste demeure pourtant humble ; il sait que sa carrière s’est construite sur les épaules des Beatles. En entrevue, il raconte avoir conservé la bande-master de la session Double Fantasy comme un talisman, rappelant que sa contribution, bien qu’inédite à l’époque, a été validée par son idole.
Héritage croisé et reconnaissance tardive
L’ironie veut que Cheap Trick devienne, dans les années 1990, l’un des groupes fétiches des festivals de classic rock ; quant à Clapton, il conquiert les charts avec « Tears in Heaven » et ses MTV Unplugged. Les trajectoires divergent mais la comparaison entre les versions Cheap Trick et Clapton de « I’m Losing You » continue d’alimenter les débats en ligne. Beaucoup estiment que la prise Nielsen restitue l’urgence que Lennon souhaitait.
Ce qu’aurait été « Cold Turkey » avec Nielsen
Imaginer trois minutes de feedbacks acérés, d’harmoniques agressives et d’un solo dissonant : tel aurait pu être le visage alternatif de « Cold Turkey ». La rythmique minimale de Voormann et Starr aurait laissé un boulevard sonore au tranchant de Nielsen. Lennon, plus tard, confia que l’absence d’un tel déferlement l’avait poussé à doubler ses propres guitares en studio, saturant l’enregistrement pour combler ce manque.
Les réalités de l’époque
En 1969, Cheap Trick n’existe pas encore sous son nom définitif ; Rick Nielsen évolue dans divers groupes régionaux. Le destin n’aurait donc guère permis sa présence aux studios Abbey Road. Mais l’exercice d’uchronie dévoile un Lennon toujours en avance, prêt à repérer une énergie nouvelle avant qu’elle n’éclate au grand jour.
Une leçon pour la postérité : l’importance du choix artistique
L’affaire Nielsen-Clapton rappelle que le recrutement d’un musicien n’est jamais neutre ; il influe sur la texture, la réception, la postérité d’un titre. Pour Lennon, regretter Clapton ne signifiait pas dénigrer un ami, mais reconnaître qu’un arrachement émotionnel exige parfois un partenaire moins policé. Cette tension entre virtuosité et sincérité traverse toute son œuvre, des cris primaux de « Mother » aux balades épurées de « Love ».
L’héritage encore vivant
Aujourd’hui, les jeunes groupes punk-rock citent Cheap Trick et les Beatles dans la même phrase, tandis que les solos bluesy de Clapton restent des passages obligés pour les apprentis guitaristes. Le commentaire de Lennon, exhumé des archives, invite à dépasser la hiérarchie des légendes : parfois, l’étincelle se trouve chez celui que l’histoire considère comme un second couteau.
Une histoire de guitares, d’amitié et de sincérité
Entre John Lennon, Eric Clapton et Rick Nielsen, s’esquisse une triangulation passionnante qui dépasse le simple concours de solos. Elle met au jour la quête d’authenticité d’un auteur hanté par ses propres démons, l’humilité d’un disciple face à son maître et la fragilité d’une amitié artistique soumise aux attentes du public. Dans la légende déjà foisonnante des Beatles, l’épisode « j’aurais dû engager Rick » ajoute une nuance : celle d’un Lennon qui, loin d’être satisfait par la première prise, cherchait inlassablement le son capable de traduire l’intensité de sa vie intérieure. Il nous rappelle que derrière chaque morceau gravé sur vinyle, il y a des hésitations, des remords, des occasions manquées — et que c’est précisément cette imperfection humaine qui continue de faire vibrer la corde sensible de millions d’auditeurs, plus d’un demi-siècle après la fin de la Beatlemania.
