En 1975, George Harrison signe This Guitar (Can’t Keep from Crying), une chanson intime et désabusée, en réponse aux critiques subies après sa tournée Dark Horse. Moins connue que While My Guitar Gently Weeps, cette ballade soul exprime avec pudeur les blessures d’un artiste mal compris. Elle ressurgira en 1992 dans une version épurée, preuve d’une réconciliation apaisée avec ses doutes.
Sommaire
Quand la guitare pleure une seconde fois
En 1968, George Harrison signait While My Guitar Gently Weeps, une ballade crépusculaire à la beauté hypnotique, où sa guitare incarnait la douleur d’un monde en perte de repères. Six ans plus tard, il donne naissance à une chanson-sœur : This Guitar (Can’t Keep from Crying), miroir désabusé de la précédente. Moins célèbre, plus amère, elle incarne pourtant l’un des moments les plus sincères et vulnérables de sa carrière solo.
Inscrite sur l’album Extra Texture (Read All About It), paru à l’automne 1975, This Guitar est bien plus qu’un simple clin d’œil à son passé beatlesien. C’est une réponse directe au rejet dont il a été la cible après le Dark Horse Tour de 1974. Un cri étouffé, élégant, mélodique — mais dont les mots, choisis avec soin, disent la fatigue d’un homme traqué par l’incompréhension.
Une chanson née d’un désamour médiatique
Lorsque George Harrison entreprend sa première tournée américaine en solo en 1974, il souhaite mêler musique occidentale et musique indienne, intégrer son nouveau répertoire à des classiques des Beatles, et donner une dimension spirituelle à ses concerts. Mais tout s’effondre : sa voix, abîmée par une laryngite, trahit ses intentions. Le public, désarçonné. La presse, impitoyable.
En particulier, le magazine Rolling Stone se montre d’une rare sévérité. L’article du critique Ben Fong-Torres évoque un Harrison “monotone, à la voix rugueuse, enfermé dans un discours ésotérique”. C’est dans ce contexte d’incompréhension et de déstabilisation émotionnelle que George écrit This Guitar.
Il n’y a pas de noms cités directement dans la chanson. Mais la référence est limpide :
“Learned to get up when I fall / Can even climb rolling stone walls.”
Le jeu de mots est transparent, la blessure est ouverte.
Une complainte douce-amère
Musicalement, la chanson s’inscrit dans un registre soul, teinté de mélancolie feutrée. La guitare pleure, encore, mais moins pour le monde que pour lui-même. La structure harmonique est sobre, presque dépouillée. La voix, fatiguée, mais juste. Les arrangements — piano Rhodes, basse discrète, guitares liquides — accompagnent le murmure d’un homme qui tente de panser sa déception sans crier vengeance.
Les paroles, elles, oscillent entre tristesse et résilience :
“This guitar can’t keep from crying / Learned to get up when I fall / Can even climb Rolling Stone walls.”
Il y a dans ce morceau une vérité nue, rare dans le rock des années 1970. Pas d’esbroufe, pas de virtuosité gratuite. Juste un musicien qui confie ses doutes à son instrument, comme on écrirait dans un journal intime.
La suite discrète d’un cri universel
Pourquoi This Guitar n’a-t-elle jamais rencontré le destin de sa grande sœur While My Guitar Gently Weeps ? Peut-être parce qu’elle arrive dans une période de transition délicate pour Harrison. Extra Texture, mal promu, souffre de la réputation fragile que traîne le musicien à ce moment-là. Et puis, This Guitar est une chanson pudique, écrite sans espoir de tube, sans effet de manche.
Mais à qui prend le temps de l’écouter, elle livre une leçon précieuse sur la dignité artistique : celle de continuer à créer, même lorsque tout semble aller contre soi.
Une renaissance tardive : la version de 1992
Près de vingt ans plus tard, en 1992, George Harrison offre à This Guitar une seconde vie inattendue. Il enregistre une nouvelle version, plus dépouillée encore, en collaboration avec Dave Stewart (du duo Eurythmics). Cette réinterprétation paraît en single de charité — très discrètement — avec la mention “Platinum Weird version”.
La voix d’Harrison, plus grave, plus posée, s’accorde à merveille avec l’orchestration réduite. L’émotion est intacte. Mais ce n’est plus la plainte blessée d’un artiste incompris : c’est le regard apaisé d’un homme réconcilié avec ses failles.
Une œuvre miroir de l’âme
Dans l’ensemble de son parcours solo, This Guitar (Can’t Keep from Crying) occupe une place singulière. Elle n’a pas la lumière mystique de My Sweet Lord, ni l’énergie pop de What Is Life. Mais elle possède quelque chose de plus intime encore : elle contient George Harrison tout entier, avec ses silences, ses doutes, sa lucidité.
Elle est la preuve que même un ancien Beatle, adulé, célébré, peut se sentir trahi, rejeté, fragilisé. Et qu’il faut du courage pour le dire. Cette chanson est aussi un testament discret à la fidélité à soi-même, à la musique comme espace de consolation, de résilience et d’authenticité.
